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Plongée dans la «peau des nuits cubaines» (Suite et fin)

par Ahmed Hanifi

Durquès restera plusieurs semaines à Cuba, jusqu'à juillet. Avec sa caméra il filme à longueur de journée et de nuit. Il filme «des maisons coloniales en ruine», les filles de la calle Humboldt, Freido le frère de Chaytan et sa femme «cette vierge s'apprêtant à donner vie». Il filme même lorsqu'on le lui interdit comme lors de cette fête des saints : «il laisse tourner la caméra pour filmer la fin de la cérémonie», malgré l'interdiction de la sœur de Liannis une des serveuses de l'Ispahan. Le narrateur est magnétisé. On danse, on chante, «c'est une mer déchaînée de corps gras en sueur, cheveux mêlés aux voix tumultueuses teintées d'hystéries.» Il filme au risque de se faire agresser ainsi, Miguel, un jeune étudiant entremetteur qui, non content d'être filmé, sort un couteau «qui brille dans la nuit épaisse». Sans soleil méditerranéen, la lumière ne giclera pas sur l'acier. Heureusement pour le narrateur, Chaytan - qui veut être «le personnage principal» du film en préparation - est intervenu. «Je lui ai arraché les dents pour lui apprendre son code civil». Le narrateur, ce «métèque», aura la vie sauve. Il a pris goût à ces déambulations, à ces rencontres fortuites. «Elles sont devenues cet opium qui m'apaise et me permet de sortir de la bulle d'indifférence qui m'emprisonne d'habitude et m'empêche de saisir le monde sinon à travers l'objectif de ma caméra.» «Le cinéma a été pour moi cette connaissance intime de ce qui disparaît, perte sans remède donnant sens à ma vie et que je cherche pourtant à fixer sur une pellicule. Il montera son film ici même, «à La Casa».

D'autres personnages animent le roman. Il y a Sohar et Omid un couple d'Iraniens demandeurs d'asile, arrivés à Cuba il y a six mois. Sohar est chrétienne et «au pays des mollahs ce n'est pas évident». Omid manifestait contre le régime. Ils tiennent la Casa particular de Chaytan, s'occupent du ménage, reçoivent les clients étrangers, leur préparent le breakfast. En échange ils sont logés «gratuitement» entre guillemets. Ils «font lit à part», mais c'est elle, Sohar, qui se sent «supérieure dans la souffrance» qui est la «lider maximo» du couple. Tous deux rêvent d'un autre ailleurs. Omid du Canada, elle des États-Unis. En attendant cette issue, Sohar passe son temps à se promener près du Paseo et sur le Malecon avec ses amis. Chaytan se demande si elle ne se prostitue pas. Omid souffre de sa condition. Il est «plus mal loti que dans son pays d'origine». Il est seul. Sa femme le délaisse. Il n'en peut plus. Il se pend.

Omid s'est suicidé et le narrateur en a été perturbé. Il pense à ses perruches «qui va s'en occuper?» Le narrateur dira que depuis sa disparition il a le sentiment de nager dans l'irréalité. Il regardera Les Enfants du paradis sur son ordinateur. Chaytan a «passé la journée chez les flics puis à l'ambassade d'Iran. Il faut rapatrier le corps d'Omid et il lui faut de l'argent pour cela. Il compte sur une amie pour lui rendre ce qu'elle lui avait emprunté. Chaytan lui avait prêté cet argent pour ne pas le laisser chez lui de crainte que Laura le lui vole.

Il y a un autre personnage qui apparaît ici et là. Freido le frère de Chaytan. Il dit à Durquès qu'en Iran il a été condamné à mort à cause de son frère, c'est lui qui l'a entraîné dans la politique en Iran. Il n'en revient pas que Chaytan côtoie à Cuba le consul iranien. Contrairement à lui Freido aime les Cubaines «ici les gens n'ont rien et te reçoivent chez eux sans te connaître.» Freido s'est fait plumer par son ex, mais il n'est pas rancunier.

Chaytan et le narrateur se dévergondent dans les boites de nuit, discothèques, restaurants, bars où ils sont bien accueillis «comme si nous étions de grands amis.» La France vient de se qualifier pour la finale du Mondial, alors partout ils sont les bienvenus, bien reçus. On les prend pour des Français, «même le flic qui inscrit nos noms sur son grand carnet nous félicite». Cela paraît absurde au narrateur. Le match de la qualification à la finale qui s'est déroulée à St Petersbourg a vu la France battre la Belgique par un but à zéro. Ce qui rend heureux les deux amis ce sont les soirées dans les restaurants, les discothèques, avec les Cubaines, plus que le football dont ils n'ont rien à faire. Durquès trouve la situation plutôt drôle lorsque les vigiles les congratulent pour la victoire de l'équipe de France. «Deux étrangers devenus les ambassadeurs d'un pays qui les méprise et les renvoie à leurs différences. Deux métèques naturalisés grâce à une équipe de football dont ils se fichent!»

«Miguel leur propose d'aller voir «des copines muy bonitas», «des filles pour 60 pesos». Elles sont belles, élégantes, l'une d'elles porte «une robe blanche virginale, une pierre brille sur sa narine, un piercing qui aimante le regard du narrateur. Une fille avec de longues jambes noires qui disparaissent sous un short minuscule.» Lorsqu'il en emmène chez lui, Durquès les «laisse traîner seules dans sa chambre». Elles ne touchent à rien. Des filles à qui il donnait de l'argent pour prendre le taxi, acheter des vêtements. En échange elles le laissaient les filmer. Ces filles (souvent des ‘jineteras') sont jeunes et belles. Elles font contraste avec les villes en ruine, prêtes à clamer cette discordance au narrateur-cinéaste (il se qualifie «cinéaste-voyeur) qui les filme comme on présenterait ses atouts lors d'un casting. On le devine les accompagner dans la nuit pour les en sortir dans un cadre qui les resserre. Certaines sont «aimantées par la caméra», d'autres ressemblent à des actrices de films cultes. «Tu veux pas me filmer ? Je ressemble à Marylin pourtant !» dit l'une d'elles, et «la fille de José ressemble à la fille de la paillote dans La Dolce Vita.» L'auteur fait de nombreux clins d'œil au cinéma, au théâtre, et à la littérature comme dans d'autres de ses romans... Du Sergent Garcia à Al Capone en passant dans le désordre par La Haine, Majnoun Leïla, Roméo et Juliette, Allemagne année zéro, Citizen Kane, Moby Dick», L'Odyssée (Ulysse, Ithaque, Elpenor), La Bataille d'Alger, Kubrick, Schnitzler, Les Enfants du paradis de Carné, «Dolce vita», Hemingway, etc.

Ce dernier jour, le narrateur arrive au restaurant de Chaytan à midi comme pour un clap de fin. Le restaurant est bondé. Le barman est affalé sur le zinc la tête enfouie entre ses bras. Il est abattu. «Quelque chose d'obscur, comme ce désir malsain de revenir sans cesse sur mon passé, me propulse machinalement vers le fond du restaurant.» À l'intérieur de son appartement, Chaytan était allongé sur l'un des canapés. Il semblait dormir. Torse nu. Visage recouvert par son bras droit. Le gauche traînait sur un tapis le poing serré. Une mouche se posa sur sa poitrine, se posa sur son bras livide. Elle s'attarda ensuite sur sa poitrine. «Doucement et tendrement, elle s'immisça dans une plaie ouverte comme une fleur carnassière où elle finit par disparaître.» À côté de Chaytan, Laura semblait sourire. Égorgée.

Le roman s'achève sur cette scène échappée du présent comme d'un thriller. Chaytan et son épouse se sont-ils entre-tués, ont-ils été tués par des voyous, par des services secrets? Car enfin, Omid, lui qui a été condamné à mort en Iran, a été retrouvé pendu dans l'appartement de la calle San Lazaro.

Et puis Freido disait ne pas comprendre que son frère se rende en Iran chaque année alors que son meilleur ami a été assassiné en prison. Il ne reconnaissait plus Chaytan qui l'a entraîné dans la politique, ce frère qui était recherché par toutes les polices du Shah puis celle des mollahs. Et qui «maintenant fricote à La Havane avec le consul d'Iran!» qui rentre sans problème au pays, c'est sûr «qu'il a signé une lettre dans laquelle il a reconnu s'être trompé et qu'il regrettait», dit Freido.

Le roman s'achève comme un film. Et les caractères, comme les pixels, se transforment en de «scintillantes étoiles». La focalisation est double, Durquès raconte, exprime ses sentiments, sa subjectivité, mais il observe aussi les autres personnages. Le système narratif est celui du présent. Les phrases sont courtes. L'écriture est inscrite dans une réalité immédiate, forte, permanente, volontairement accessible, non soutenue qui nous donne à deviner, à l'identique d'une caméra discrète qui fouine et zoome, dézoome, plan général, d'ensemble, plan américain, les contours d'une scène, d'un moment poétique, d'une réalité tantôt noire décomposée, tantôt belle comme cette danseuse à l'image d'une «flamme qui tremble dans la nuit». «Deux flammes vacillent dans la nuit brûlante à la peau veloutée et sombre. Je respire leur beauté qui vibre dans l'air moite de la ville après l'orage». Et le lecteur se met à figurer ces flammes, cette nuit, et la peau veloutée. Nous sommes installés au cœur de la Havane, sur une banquette du célèbre bar-restaurant El Floridita à siroter comme papa Hemingway à son époque, un daiquiri en suivant au plafond les volutes rondes d'un Cohiba, «la Rolls-Royce du cigare !»

Dans la section 4 du chapitre 5 l'auteur écrit au présent : «Chaytan est locataire d'un appartement. Il possède un autre logement, derrière Ispahan, moderne, meublé avec art.» Puis il bascule au passé : «Chaytan aimait l'art et il tenait à le faire savoir»... Puis il revient au présent deux phrases plus loin : «Chaytan vit avec Laura, ils sont mariés depuis trois ans, dans le petit loft qu'il a décoré. Peut-être a-t-il aimé l'art dans le passé, pas (plus) au présent. Il y a des allers-retours entre l'un et l'autre, du présent au souvenir. Dans le dernier chapitre, nous sommes en juillet «le soleil assassine» : il arrive, la chemise colle, les gens attendent, il cherche, il voit, il fait signe... puis en page suivante et dernière du roman : Chaytan était allongé, son bras traînait, il avait le poing serré, il ne voulait pas, Laura regardait, un trait rouge découpait son cou...

Durquès retrouve dans sa mémoire «le frêle adolescent qu'il a été, qui se rendait au collège, dans les rues de Cyrtha». Il est apaisé. À ses côtés, Maria, la fille rencontrée dans une discothèque du Diez de Octubre «une flamme qui tremble dans la nuit». «Je la serre fort dans mes bras et me laisse dériver, emporté par mon beau navire corsaire, ma mémoire africaine.» Nul besoin ici de s'encombrer de caméra.

Les subtilités du roman n'ont pu être entièrement rapportées ici, transposées dans ce compte-rendu. Elles sont nombreuses et les subjectivités propres à chacun privilégient telles ou telles strates.

Salim Bachi est l'auteur de dix romans, deux récits, un essai et un recueil de nouvelles. Dix de ses quatorze ouvrages ont été édités chez Gallimard. Salim Bachi publie depuis 2001, un livre tous les 18 mois en moyenne. Il a reçu plusieurs prix : dont le prix Goncourt du 1er roman pour ‘Le chien d'Ulysse'. Salim Bachi est l'un des plus doués auteurs algériens (il est franco-algérien) dont le nom mérite d'occuper le haut des plus belles affiches des pages culturelles. Il est regrettable que son œuvre ne soit quasiment ni éditée ni disponible en Algérie.