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Plongée dans la «peau des nuits cubaines» (1ère partie)

par Ahmed Hanifi

Salim Bachi aime les voyages et il aime nous les faire partager à travers ses livres. Le dernier nous emmène au cœur des Caraïbes, à Cuba. Il se présente en la forme d'un roman de 153 pages intitulé : «La peau des nuits cubaines» édité par Gallimard. L'année de publication inscrite sur la deuxième de couverture est «2020», dépôt légal «avril 2021». La pandémie de la Covid-19 a retardé d'une année sa mise en librairie (le 7 mai 2021).

Le roman est composé de 3 parties. La première contient les chapitres 1 à 4, la deuxième les chapitres 5 à 7 et la troisième qui est intercalée entre les deux parties ne contient que deux phrases : «Le soir même, Chaytan reçoit un coup de téléphone d'Ely : nous devons rentrer au plus vite. Omid s'est pendu dans l'appartement de la calle San Lazaro». Chaque chapitre du roman est subdivisé en sous-parties ou séquences d'une à cinq pages (45 en tout, montées comme un film). Ainsi dans le chapitre 1 il y a 5 séquences, 4 dans le chapitre 2... Le 5° chapitre est celui qui compte le plus de séquences : 12 pour un total de 29 pages.

Voici un roman qui fait la fête à Cuba, à ses villes, qui exalte ses habitants (ses femmes), qui célèbre le cinéma. Sur le bandeau rouge d'accompagnement du livre, il est mentionné en majuscules «Il était une fois La Havane». Cela pourrait être le titre d'un film réalisé autour de séquences qui s'entrecroiseraient avec les mêmes personnages, avec les mêmes lieux, avec ce qui donne sens à la vie, tout «ce qui disparaît, perte sans remède.» C'est cette vie, cette perte, que cherche à fixer le narrateur sur pellicule et de fait, sur un autre support par l'auteur. 2

Nous sommes à Cuba donc, au mois de juin, en «saison humide», où le ciel est «strié d'éclairs et de folies», des éclairs qui «griffent le ciel noir» avec «un vent de fin du monde» et «une lune géante, mortifère, (qui) troue le ciel noir». Mais parfois le soleil «cogne comme un boxeur». Le narrateur est en vacances à La Havane, une ville qui «ne ressemble en rien à la carte postale vendue dans le monde entier», rues tracées au cordeau comme New York avec ses calle 1, calle 25, 19... qui se jette dans la mer, mais c'est la seule comparaison possible entre les deux villes.

Les événements se déroulent dans le cœur de La Havane, Cienfuegos, Puenta Gorda, ou dans l'historique Diez de Octubre, dans leurs artères... durant la coupe du monde de football (très probablement celle de juillet 2018 qui eut lieu en Russie). Les maisons de ces quartiers ont presque toutes été éventrées par les arbres tropicaux. Les touristes ne s'y aventurent pas. Le quartier Diez de Octubre porte la date d'un événement historique. Le 10 octobre 1868 est le point de départ de la première guerre d'indépendance de Cuba. Le narrateur est cinéaste. Il filme les quartiers de La Havane, «les décombres de cette Allemagne année zéro», mais il précise qu'il ne rend «sans doute pas justice à cette cité marine. «Je ne montre pas ses qualités, inhumaines, entêtantes comme un songe concocté dans la marmite de cet Atlantique redoutable où reposent des siècles de servitude, esclaves sombres, négrières sordides qui ont engrossé l'île de cette humanité violente.»

Les principaux personnages du roman sont ce narrateur-cinéaste et Chaytan son hébergeur ou ami, une sorte de patron voyou. Le narrateur soupçonne son camarade de porter deux masques, ceux de la droiture et de l'amoralisme «qui se combinent pour donner cet homme fascinant à la Citizen Kane.» Chaytan signifie «Satan» en iranien (et en arabe). Se sont-ils connus par le fait du hasard, par le biais d'une agence de tourisme ? Ils naviguent d'un endroit à un autre, arrivent à Cienfuegos «sous un soleil de plomb, dans une voiture chaude comme l'enfer.» Le narrateur écrit «je dérive entre le continent de ma naissance et ce nouveau monde qui s'offre à moi dans son étrangeté au point de m'abandonner, navire corsaire sans mâture, vaisseau fantôme voguant sur des souvenirs absents», ceux de son lointain passé dans l'africaine Cyrtha.

Chaytan est Iranien. Il a grandi à Chiraz. Le narrateur dit à son propos «il faut prendre ses dires avec circonspection» et se demande s'il n'a pas exagéré son passé politique en Iran, pays qu'il a fui pour la France où il a passé plusieurs années et où il a été marié (et a divorcé) deux fois. Ses enfants lui en veulent «d'être parti vivre à Cuba, avec une femme autre que leur mère. «15 jours après son divorce il arrivait à La Havane». Il possède un restaurant, deux appartements. Chaytan loue au narrateur une Casa particular qui se situe à calle San Lazaro et lui avance des pesos convertibles pour ses dépenses. Lui prête un téléphone portable pour son séjour. Le narrateur lui règlera plus tard la location par virement, probablement lorsqu'il sera retourné en France. C'est ce que préfère Chaytan. Sa Casa particular est tenue par deux demandeurs d'asile, iraniens comme lui. Chaytan est un homme difficile, sévère avec ses employés, il se moque d'eux, il n'aime pas les Cubains «des voleurs et des malades mentaux!» Il dit vivre «dans un hôpital psychiatrique à ciel ouvert.» «Il s'emporte contre le système cubain, sa politique, sa bureaucratie». Se vante d'avoir «grandi avec les plus grands voyous de Chiraz.»

Laura est l'épouse cubaine de Chaytan. Elle a «30 ans et des poussières» et possède un appartement à Calle Galiano, près de la Casa de la musica. À la moindre contrariété, elle s'y enferme. Laura ne lit jamais. Elle ne s'intéresse à rien, déteste le théâtre. Elle s'intéresse au Reggaeton et aux magasins qu'elle dévalise.

Son mari a un visage diabolique, «il ressemble à un bouc. Ses dents du fond manquent à l'appel.» Laura, est dentiste, mais n'a rien pu faire pour les empêcher de tomber». Lui l'accable de tous les maux». Il la trouve «immature, malade et instable». Mais il ne peut en divorcer au risque de tout perdre. Elle le tient. S'il divorce, il perd son restaurant, sa carte de séjour, son appartement, la casa particular de la calle San Lazaro. Chaytan dit avoir fait une erreur en l'épousant. Ils ne s'entendent pas du tout. Lors d'un repas elle confie au narrateur que Chaytan c'est le diable et confirme qu'il porte bien son nom. Lorsqu'elle le quitte après une dispute, elle emporte «un peu des économies de son mari cachées sous le lit conjugal». Chaytan aime la belle vie, les soirées, les sorties. Il a invité son ami, le narrateur à la pension de José. Elle se trouve à Puenta Gorda, une presqu'île. José veille sur son établissement et sur sa fille qui ne sort jamais le soir. Chaytan aimerait refaire sa vie avec une fille de la province comme la fille de José. Il est prêt à attendre qu'elle grandisse» «on regrette parfois d'avoir l'âge qui nous interdit de toucher aux jeunes filles en fleurs» dit le narrateur en pensant lui aussi à la fille de José qui le fait rêver «rien de sexuel dans ce désir de regarder danser, chatoyante, cette jeunesse qui bat des ailes comme un papillon.» Elle ressemble à la fille de la paillote dans La Dolce Vita, dit-il.

Le narrateur est l'autre personnage important. Son nom n'apparaît qu'en page 71. À une fille qui le lui demande, il répond «Durquès...» Ce sera la seule fois. Est-ce son vrai nom? Nous savons qu'il a été marié et qu'il a un enfant de quatre ans et demi «qui l'appelle pour lui souhaiter bonne fête». Nous savons également qu'il habite en France et qu'il a passé son adolescence ou enfance à Cyrtha (la ville référence de l'auteur qui le poursuit depuis son premier et célèbre roman Le Chien d'Ulysse). Lorsqu'il pense à son ex-femme et à l'amant de celle-ci, le narrateur dit qu'il regrette de ne pas les avoir frappés lui qui a du sang d'Othello qui coule dans ses veines : «J'aurais dû me venger! frapper et tuer : elle et son Cassio!» Cassio le ‘capitano moro', le fidèle capitaine d'Othello.

La Havane fascine le narrateur «au-delà du raisonnable». Il restera au moins un mois «empêtré dans cette ville». Il se rend souvent à Ispahan le restaurant de son ami. La Havane est une cité en ruine qui «accélère la décomposition des sentiments». «L'eau manque, la misère fleurit sur le fumier, la ville pue.» La pauvreté est partout, mais les habitants s'improvisent restaurateurs pour arrondir leur fin de mois. Dans le quartier de Diez de Octubre, il n'y a que «des rues sordides où la misère suinte des murs, où un immeuble sur deux s'effondre...»

Le narrateur / Durquès aime les Cubains et regrette d'avoir perdu sa jeunesse «dans un pays froid qui ignore l'alchimie des corps». Il regarde cette vieille ville «qui se déploie comme une tapisserie usée par les siècles» et qui déteint sur ses habitants. Liannis, une des serveuses de l'Ispahan «incarne cette ville étrange, violente, radicale; hanches déliées des Orientales et des Africaines. Elle ressemble à une Arabe : ses cheveux bouclés flottent comme des palmes.» La Havane, sa chaleur, sa pauvreté attirent le narrateur, le poussent dans sa mémoire «où se sont abîmés avant moi tous les Ulysse du monde.» Elles le renvoient à ses jeunes années passées à Cyrtha.

Il regarde les petites voitures des gamins pauvres de l'île et ce sont les «carricos» algériens qui surgissent dans sa mémoire. Alors il se revoit adolescent au collège à Cyrtha «par un matin semblable à celui-ci.» À quoi rêvait-il cet adolescent qu'il était? Ce souvenir le fait «pleurer longuement, en silence.»

A suivre