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Hommage: Le Dr Ali Benkoula tel que je l'ai connu

par Saddek Benkada*

Il est difficile pour moi d'évoquer en quelques lignes un compagnonnage amical et intellectuel qui, malgré notre différence d'âge et de profession a duré plus de 50 ans. Né le 22 janvier 1930 à Mostaganem, Ali Benkoula est issu d'une famille de vieille citadinité qui donna à la ville de nombreuses figures du monde de la Culture, notamment de la musique chaâbi mostaganémoise avec son parent et homonyme cheikh Ali Benkoula (1916-1967)

Après ses études secondaires à Mostaganem, il s'oriente vers la médecine et s'inscrit à la Faculté de médecine de Montpellier. Vers 1956, après avoir terminé ses études de médecine, il rejoint Oran, où il entame son internat qu'il effectue avec les professeurs Dr G. Sicard , (chirg. géné.), P. Fieschi (chir. géné.), R. Mimran (orthopédie), R. Solal (gynéc. Obst.), et J. Bertin (chirg. infant.).

À une époque où il était très difficile même pour un Européen de gagner sa place dans la caste fermée et sélective des élèves du « maître » Jacques Couniot, chef du service de chirurgie ; Ali Benkoula, à force de ténacité et de rigueur qu'il s'était imposées, réussit à attirer sur lui l'attention du « maître » qui le compte désormais parmi ses plus brillants « élèves » : Jean-Paul Marégiano, Édouard Clément, Emmanuel Gypakis etc,…

En 1957, tout en continuant son internat, Ali Benkoula, remplace le Dr Mohamed Sekkal, parti pour le Maroc, à son cabinet de la rue d'Assas, à quelques pas de l'hôpital. En octobre 1958, il sortit major au concours de l'internat des Hôpitaux.

Homme affable et modeste, n'aimant pas trop parler de lui, il cultivait la discrétion jusqu'à l'effacement. Il est resté très discret sur son engagement patriotique ; il échappa par miracle aux attentats de l'O.A.S. visant tout Algérien surtout s'il était médecin ou avocat.

Au mois de juillet 1962, il partagea l'enthousiasme de ses frères pour l'indépendance. Mais à l'hôpital, la situation était plus que catastrophique, il se comptait parmi les très rares médecins algériens qui y exerçaient. Après s'être éclipsé durant les mois de juillet et août 1962 et une fois que la ville ait retrouvé son calme, le Dr Couniot reprend au mois de septembre ses activités de consultations et d'interventions chirurgicales, en se faisant entouré des Dr Belval et Achard. Ils furent rejoints, quelque temps, après par le premier algérien de l'équipe, Ali Benkoula qui ne devait quitter la clinique qu'en 1975, avec le départ du Dr Couniot.

En mars 1964, Ali Benkoula soutient sa thèse à Montpellier sur les «Pancréatites aigües après gastrectomies (Considérations cliniques, pathologiques et thérapeutiques)» ; en reconnaissance des enseignements et des premiers pas qu'il fit sous la bienveillante direction du Dr Couniot, il lui dédie sa thèse. Le parrainage du « maître », complète son audience de praticien en publiant de nombreuses contributions dans les revues médico-chirurgicales. Ce qui augmente sa notoriété scientifique et lui permet d'être admis dans de nombreuses sociétés médicales étrangères (Association française de chirurgie, Société internationale de chirurgie,….)

Le voilà donc, à peine une dizaine d'années après son arrivée au C.H.U. d'Oran, professeur d'anatomie et de chirurgie et chef de service de chirurgie thoracique.

Parallèlement à ses activités à la clinique Couniot, il continue d'opérer au C.H.U. et à l'hôpital de l'ANP (ex hôpital militaire Baudens). J'étais témoin au mois de décembre 1967, quelques jours après la nouvelle de la première transplantation cardiaque effectuée avec succès par le professeur Chris Barnard en Afrique du Sud, le Dr Jacques Couniot, s'entoura de Jacques Belval et de Ali Benkoula et si je me rappelle bien, du professeur Claude Got, maître de conférences agrégé d'anatomie pathologique au C.H.U.O. L'objet de leur rencontre portait sur la technique employée par le chirurgien Sud Africain. Depuis ce jour, m'avoua plus tard le Dr Benkoula, devant la clarté et la passion avec laquelle le Dr Couniot nous expliqua les différentes phases de l'opération de transplantation, c'est ainsi que l'intérêt pour cette branche de la chirurgie ne me quitta plus jamais.

J'étais de passage à Marseille au mois de novembre 1978 ; lorsque le soir, je vois à la télévision régionale, le Professeur Raoul Montiès, présentait son livre « Un cœur de rechange » qu'il fit publier à l'occasion du 10e anniversaire de la première transplantation cardiaque qu'il fit pratiquer le 27 novembre 1968 sur la personne d'Emmanuel Vitria. Le lendemain, en lui présentant deux exemplaires de son livre pour les dédicacer à l'intention du Dr Aguercif et du Dr Benkoula, le professeur Montiès évoqua longuement avec moi la forte impression empreinte de respect pour sa compétence et son savoir que fit sur lui le Dr Benkoula lors de son séjour à son service de l'hôpital Salvator où il a passé quelque temps pour s'initier à la chirurgie cardiaque. Malheureusement, les nombreuses occupations et responsabilités aussi bien professionnelles que familiales qu'il a laissées à Oran ne lui ont pas permis de concrétiser son ambition.

En 1970, j'étais parmi les rares personnes à qui il avait fait la confidence d'avoir l'intention de créer sa propre clinique en rachetant l'ancienne clinique du Dr Larribère, restée jusqu'en 1970 toujours en ruine. Mais la logique centralisatrice de l'époque guère favorable à l'ouverture de cliniques privées ; en plus, au regard des liens presque filiaux qui l'unissaient au Dr Couniot, il ressentait l'idée même de se séparer de son «patron » comme une déloyauté envers celui qui a guidé ses premiers pas ; ont fait qu'il abandonnât très vite ce projet.

Même au sommet de sa renommée, le Dr Benkoula avait su durant les 64 années de pratique médicale dans la ville, garder l'estime et l'affection de tous ceux qui ont eu le bonheur de l'approcher. Il est resté fidèle d'abord à ses parents auxquels il vouait une grande affection, à son père Hadj Lakhdar et sa mère Hadja Sennia, à qui il donna le nom à sa première fille ; ensuite à ses amis médecins et non médecins. Il est resté très lié à son cousin, le regretté Bekhlouf Talahite, alors directeur de l'ENSET. Nombreux sont aussi ses amis du milieu médical oranais aussi bien Européens qu'Algériens, parmi ces derniers je peux citer à titre d'exemple : Sandouk Lahouari, Fethi Ouahrani, Hamou (cardiologue à Chicago), Hadj Sliman, Mejdoub, Ferradi, ce dernier l'invitait souvent aux réunions amicales qu'il organisait chez lui. Un autre trait de son caractère d'acier qui lui valut le respect de ses pairs, c'est sans conteste le sentiment d'indépendance qu'il s'était imposé vis-à-vis de l'establishment en se tenant à l'écart de toute coterie politique.

Sous ses airs d'homme moderne et de grande culture, Ali Benkoula n'avait rien perdu de son patrimoine du terroir mostaganémois. C'est un vrai régal de l'esprit que de l'écouter évoquer ses souvenirs d'enfant de Tidjditt et vous citer de mémoire des vers du grand poète Sidi Lakhdar Bekhlouf. Grand voyageur et passionné des grandes civilisations, il vouait un intérêt particulier à l'histoire des sciences médicales.

Admis à la clinique El Abed, lui qui avait durant toute sa vie repousser la mort jusqu'à ses derniers retranchements, avait supporté héroïquement le mal qui l'avait atteint, il s'est éteint le 7 février 2021, à l'âge de 90 ans, en pleine lucidité et en plein courage. Oran qu'il a tant aimée et, où il s'était créé, par son talent et son amabilité, une solide réputation de chirurgien habile et homme de cœur, le lui a bien rendu, puisqu'elle l'a accueilli ce jour du 8 février 2021 au Carré des Chouhada du cimetière de Aïn Beïda.

*Historien, chercheur associé au CRASC, ancien maire d'Oran