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Le parler algérien : la langue du peuple aux confluences d'un Maghreb... Une langue constamment renouvelée

par El Hassar Salim*

La littérature offerte par la grande bibliothèque musicale constitue une base incomparablement efficace pour retracer l'itinéraire de la langue et de l'évolution de ses contenus poétiques depuis le «Mouwaschah», le «Zadjal» et la convergence

de ce dernier avec le «Beldi-Hawzi».

Ces genres cognitifs d'une écriture «neuve», littéraire et musicale, cultivés avec amour pendant des siècles, traduisent, certes, une sorte d'émancipation par rapport au matériau de la langue classique due aux auditoires. Connectés à la musique, ils font partie aujourd'hui de la grande histoire de l'héritage artistique dit andalou. Cette sensibilité demeure un évènement majeur dans l'histoire musulmane de la région et cela dès le XVe siècle. Le problème de l'évolution de la langue, des goûts appartient à un phénomène naturel mondial002E

Cette dimension littéraire et musicale nouvelle s'inscrit dans un continuum historique suscitant l'émergence de formes et de styles nouveaux consécutivement à l'incessante métamorphose et créativité qu'ont connu à la fois les goûts et surtout la langue poétique, au fur et à mesure de son affranchissement par rapport au moule classique, tant du point de vue des structures morphologiques et syntaxiques que rhétorique et lexical, avec à chaque fois des marques particulières. Il s'agit bien là d'une continuité qui ne délégitimait pas la langue arabe littéraire considérée comme savante à l'instar des poètes andalous qui ont eu, eux aussi, dans le passé, à se démarquer de la «Qâçida» classique monorime et d'inventer successivement le Mouwaschah puis le Zadjal introduisant leur idiome s'adaptant ainsi à l'air du temps. Les œuvres littéraires de Lakhdar Benkhelouf, Saïd al-Mandassi, Ahmed Bentriqui, Mohamed Ben M'saïb, Boumédiène Bensahla, M'barek Bouletbag... comptent parmi les plus anciennes écrites en langue parlée en Algérie versifiant dans les deux langues poétiques «Zadjal» et «Beldi-Hawzi». Ils sont considérés comme les premiers grands prosateurs qui ont eu un pouvoir inspirateur et leurs premiers pas furent suivis ensuite par d'autres imitateurs.

Cet héritage poétique constitue une véritable mine lexicologique, de quoi alimenter une académie de la poétique et de la littérature populaire avec ses étymologies subtiles, ses divers registres et lieux d'écriture poétique depuis Zyrieb à ce jour. Ces genres populaires constituent autant aussi de sensibilités culturelles et artistiques de proximité des petites gens, de la terre, des métiers et des artisans, liées à la vie, sur fond d'une langue coulée dans une expression littéraire raffinée dans un pays familier et vivant. Ils sont les vecteurs d'une âme, d'une culture qui cimente la cohésion.

Dans les milieux citadins à Tlemcen, Blida, Alger, Bougie, Constantine, Annaba... partageant aujourd'hui le fonds d'une culture commune, la musique andalouse est devenue une sorte de marqueur social dans la Cité. Ce roman national dont l'identité fleure avec le goût, la beauté, l'amour, continue d'exister au beau milieu d'une société urbaine aux goûts raffinés avec ses mécènes, ses amateurs d'art...

Cette diversité, largement imbriquée, entend ainsi rappeler les liens historiques, mais aussi la grandeur et l'éminence de la culture andalou-maghrébine. Cet héritage, entrelacs de chants et de poésies d'une histoire littéraire telle véhiculée dans la société, s'étale sur plusieurs siècles et dont le temps ne s'est pas encore arrêté. Ces genres et styles produits littéraires standardisés et autonomes font partie de l'univers formel immédiatement identifiable des terroirs vivants et tous les secrets de leurs microcosmes et macrocosmes d'un Maghreb représenté diversement à travers ses différentes expressions. Du fait des rapprochements, ces divisions connaissent, aujourd'hui, de moins en moins de frontières.

L'histoire de cette musique riche et nuancée, il faut la rechercher dans ce qu'elle a d'universel mais aussi, et surtout, dans ce qu'elle a de spécifiquement algérien et maghrébin. Le patrimoine musical est probablement un de ces lieux où les Maghrébins se sentent appartenir à la même culture, à la même civilisation. Le substrat maghrébin est là, indéniable, dans cet héritage littéraire et artistique post-Andalousie qui s'est enrichi sous l'influence des goûts et des rapports consécutifs à l'évolution et des modes de vie. Les héritages mêlés, imbriqués du fait d'un environnement social et culturel très proche tirent partie, aujourd'hui, sans frontières, de toutes les traditions existantes au Maghreb. L'héritage médiéval de cette musique restera pour toujours comme un éclat de lumière et de beauté dans l'histoire culturelle de la vieille capitale des Zianides.

L'incursion de cet art poétique nouveau allait de pair avec la langue parlée d'une existence chère et douce et qui lui aussi l'une des manifestations socioculturelles de la cité au début du XVe siècle. On doit apprendre en ce sens à lire les ramifications enregistrées à partir des textes des poètes. L'écrivain Kateb Yacine était un fervent plaidoyer de la reconnaissance du dialecte comme langue à part entière, véhicule de l'identité et référentiel national. «C'est le dialecte oral, parlé par le peuple algérien dans son cadre national qui est sa langue», déclarait-il. L'originalité du Maghreb c'est aussi sa langue.

Du point de vue de la thématique, c'est toujours la poésie andalouse qui revient et cela, dans l'espace commun du langage, à savoir le Maghreb. Sa prégnance dans le milieu populaire est due surtout à cette langue libérée, de style concis et efficace de sens, dite «Beldi», paradigme tombé en désuétude au profit de «Hawzi» c'est-à-dire «banlieusard» ou «péricentrique». Il s'inscrit au cœur de la cité. Cette dernière sert de cadre d'écriture de leurs récits, leurs romans de vie nourrie de la culture du cru, très proche de la compréhension. De phénomène de mode à l'époque, il est devenu un langage poético-identitaire territorialisé par rapport à la «Sana'a» occupant culturellement la centralité. La musique «Sana'a», quant à elle, allait rester toujours tendance dans les milieux de l'élite et de la riche bourgeoisie.

L'inspiration du «Beldi-Hawzi», cet autre espace de liberté, s'est surtout épanouie dans le lyrisme amoureux d'un style apaisé et des phrases polies, d'une teinte langagière adoucie, reflet d'un mode de vie. Dans l'espace commun des cités, les poètes et les musiciens étaient des éducateurs en matière de goût et de sens. Les mutations qu'a connues la société sont allées de pair avec la remarquable production littéraire et artistique des poètes. Son fonds est l'expression de la spécificité maghrébine. Les œuvres de ses grands poètes ont contribué à fixer les valeurs sociales et morales qui fondent l'identité de l'homme maghrébin de son humanisme et de son originalité sociale et culturelle.

Irriguée par les traditions du vieux socle andalou-maghrébin, cette littérature d'échanges et de brassages s'est épanouie, au fur et à mesure, à travers aussi de nouveaux genres dus aux glissements intervenus dans l'évolution sociolinguistique qu'a connue le Maghreb au cours des siècles avec toujours cette fixation «andalouse». L'arabe classique évoluant vers la langue populaire avec ses créneaux, voire le «Zadjal» puis au «Zadjal-Beldi», enfin le «Beldi», considéré aujourd'hui comme l'idiome national. Ce phénomène de cristallisation qui a inauguré une autre époque s'est produit sous différentes formes, chaque étape y impliquant une reformulation et une adaptation sémantique. L'osmose entre langue arabe classique et son dialecte contemporain, dialecte populaire, illustre parfaitement l'originalité de cette culture de l'aire culturelle maghrébine. L'écrivain algérien Kateb Yacine figurait au nombre des fervents plaidoyers pour la reconnaissance du dialecte comme langue à part entière, c'est-à-dire comme parler référentiel national.«C'est le dialecte oral, parlé par le peuple algérien dans son cadre national qui est sa langue» expliquait-il dans une longue interview publiée dans «Parce que c'est une femme» (Ed. Les Femmes, Paris, 2002).

Le parler algérien est devenu, de puis le XVe siècle, une langue écrite avec l'œuvre des grands poètes de la littérature populaire du XVIe au XVIIIe : Saïd al-Mandassi, Lakhdar Benkhlouf, Ahmed Bentriqui, Mohamed Bouletbag, Mohamed Ben M'saîb, Mohamed Bendebbah... dès lors qu'elle est entrée dans la chanson. La poétique populaire maghrébine apparaissait bien avant aussi, sous le nom de «Aroud al-balad» (la métrique des terroirs locaux) par le grand historien et sociologue Abderrahmane Ibn Khaldoun.

La langue parlée est restée depuis ouverte à toutes les influences étrangères d'où sa vitalité, aujourd'hui encore, en tant qu'idiome, dans tout le Maghreb. C'est les Berbères au pouvoir qui ont arabisé le pays maghrébin au moyen âge arabe au-delà du fait aussi que les grandes dynasties musulmanes du Maghreb (les Omeyyades d'al-Andalous, les Aghlabides et les Fatimides de l'Ifriqiya) sont aussi d'origine arabe.

Nous noterons que les souverainetés maghrébines sont berbères entre les XIe et XVe siècles avec les Sanhadja et les Masmouda. Certes la langue populaire au Maghreb continuait à être enfermée jusqu'au XVe siècle dans les restrictions de la langue arabe classique, considérée comme la langue originelle.

C'est à travers la poésie populaire que nous avançons le plus parfaitement dans l'étude de ce phénomène. La présentation des genres musicaux dans leurs contextes historiques nous permet d'aller plus rapidement à l'étude de la langue parlée avec ses strates superposées où se mêlent les traditions et styles périphériques ou arborescences répertoriées sous des vocables désignant des formes qui réfléchissent chacun un mode de vie en Algérie et plus largement encore au Maghreb qui a servi de cadre fertile à leur élaboration, voire par là «Hawzi», «Gherbi-Malhoun», le «Zdjoul» et plus tardivement encore le «Aroubi», le «Zendani»...

Les poètes Saïd al-Mandassi, Ahmed Bentriqui, Mohamed Bouletbag, Mohamed Ben M'saïb... étaient encore, de leur temps, aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, encore indécis à se détacher de la langue mère, versifiant dans les deux registres voire l'arabe dialectal néo-classique (zadjal) et hawzi (arabe populaire). Les productions poétiques d'auteurs Algériens sur le mode «zadjal» avec les œuvres d'Ibn Benna, Abi Djamaa Talalissi, du roi-poète zianide Abou Hammou Moussa II... et «zadjal-hawzi» sont nombreuses à avoir été introduites dans le thésaurus de chants de la musique classique dite andalouse («Sana'a», «Ala» ou «Gharnata» ayant statut d'un art national, loin donc de l'historiographie ronronnante de Zyrieb ibn Nafi.

Nous voilà donc dès le XVe siècle reparti avec une langue et un art vivant que n'ont cessé d'être d'enrichis par des apports nouveaux aux plans à la fois de la poésie que de la musique. Cette évolution est lisible à travers les sédiments légués par ce trésor national à caractère imminent à la fois historique et artistique et dont l'enjeu aujourd'hui est de le conserver voire tout le travail qui reste à faire en matière de recensement, d'indentification et d'études de ses composantes et qui laisse posées les questions liées aussi à la datation et à l'authenticité. La formidable découverte par le musicologue américain, spécialiste de la musique arabe, Joyce Reynolds d'un manuscrit de la bibliothèque du Vatican appartenant à un musicien de Tlemcen du XVe siècle ayant vécu du temps ou le médecin-poète né à Grenade, mort à Tlemcen, Abi Djamaa Talalissi, connu pour sa poétique intégrée dans la «Sana'a», était encore en vie.

Sans doute qu'il s'agit là, selon les spécialistes, d'un manuscrit pris lors du sac de la ville, en 1552, par le Comte d'Alcaudète où les plus grandes bibliothèques privées de la vieille cité ont été pillées dont celle du célèbre savant Yahia al-Wancharissi auteur du «Miyâr» qui a assisté lui-même à la disparition de son trésor de livres avant d'aller s'installer avec sa famille à Fès.

Le XXe siècle a enregistré certes aussi la découverte de deux autres manuscrits importants ayant appartenu par des esthètes connus voir Mohamed Merabet, gendre de Cadi Choaib, m. en 1928, auteur ‘'Zahratou er-rhane fi ilmi al alane'' (La fleur de myrte dans la science des sons) découvert, en 1971, à la Bibliothèque nationale de Paris par le professeur Abdelhamid Hadjiat enfin, Ibn Dhurra Trari Tilimsani al-Andaloussi manuscrit établi en 1864, découvert en 1986, à Alger, par le professeur et spécialiste en langues anciennes Kamel Mahieddine Malti. C'est dans la littérature consignée dans les compilations de nos grands poètes populaires que la langue populaire est là, comme témoignage et comme trait fondamental de notre esprit national. C'est là que se trouve la plus grande bibliothèque du dialecte maghrébin. Une véritable mine lexicographique de quoi alimenter une académie de la langue parlée, un parler de petites gens des métiers et des artisans sur fond d'un pays familier et vivant d'une culture traditionnelle berbéro-arabe et musulmane qui cimente la cohésion. Avec sa diversité largement imbriquée cette culture entend ainsi rappeler les liens historiques et l'imminence de la culture arabo-maghrébine.

Le dialecte algérien fit l'objet d'études dès le début du XIXe siècle. Il fut même enseigné un temps dans les lycées jusqu'avant l'indépendance. Le juriste et politologue algérien Bénali Fekar fut parmi les premiers à enseigner cette langue et à publier un livre intitulé ‘'Leçons d'arabe dialectale marocain et algérien‘' (Fac-similé Lyon, 1910). Il y eut également d'autres émules dans cet élan parmi lesquels Mohamed Ben Smaïl auteur de ‘'Méthode pratique d'arabe parlé‘' (4ème édition, en 1932). Cet ancien professeur à l'école supérieure de langue arabe et de dialectes berbères de Rabat fut également professeur au Lycée d'Oujda où il a fondé, en 1921, l'association ‘'al-Andaloussia‘'. Les archives dont les fiches de cours conservées indiquent la méthodologie d'approche à l'enseignement de cette langue sur la base de textes poétiques, de pensées, dictons et proverbes et de récits d'auteurs parmi lesquels les textes du professeur Abdelaziz Zenagui ancien répétiteur à l'institut des langues orientales de Paris y figuraient à l'étude des éléments de morphologie et de syntaxe arabe avec des exercices de grammaire, de conjugaison avec les verbes dérivés, les noms d'action, les diminutifs, les pronoms personnels... L'écrivain syrien Yassine el-Hadj Salah dans un long article publié dans ‘'Courrier international'', en 2014, déplorait l'état de la langue et jugeait impossible, selon lui, de réformer les règles de l'arabe tant qu'elles restaient sous le contrôle des grammairiens et des docteurs de la foi. Les spécialistes reconnaissent aujourd'hui pour la plupart que, depuis le XIXe siècle, la langue arabe n'a cessé de connaître une évolution et cela, malgré son contrôle par les ‘'gardiens de la langue'' qui ont continué à faire référence à ‘'une langue pure et authentique‘' telle consignée dans le Coran et la poésie antéislamique. L'arabe contemporain est en effet, aujourd'hui, un mélange d'arabe littéral et dialectal, qui n'est pas classique, celui qu'on écoute et qu'on écrit d'ordinaire dans les médias. Une langue arabe officielle de communication.

L'écrivain algérien Kateb Yacine et la question de la langue dialectale

L'écrivain algérien Kateb Yacine et la question de la langue parlée en Algérie, interview accordée au journaliste El hassar Bénali, en 1972, en présence de l'homme de lettres Sid'Ahmed Bouali et de l'artiste-peintre russe Sacha Dimitriev.

El hassar Bénali : En Algérie comme partout ailleurs dans le monde arabe nous restons préoccupés par le problème fondamental de la recherche de l'identité nationale. Croyez-vous à cette authenticité comme on appelle aussi si souvent : retour aux sources ?

Kateb Yacine : Bien sûr que j'y crois. C'est certain. Et pour la langue, le problème actuel est évidemment celui de l'arabisation. Pourquoi commet-on tant d'erreurs ? Parce que tout simplement on n'a pas encore compris que l'arabe que nous parlons en Algérie ne peut absolument pas être celui que l'on parle dans d'autres pays. Or d'où vient la différence ? De son cachet national, précisément. Si vous venez de l'Ouest algérien et que vous parlez à quelqu'un de l'Est, vous sentez aussitôt dans la langue une expérience vécue qui est la même, certes avec une infinité de variantes et de nuances, mais avec une profonde unité que vous ne sentez pas quand vous parlez à quelqu'un d'un autre peuple. C'est pourquoi, jusqu'ici, l'arabisation a produit le contraire de ce qu'elle était censée produire sur le plan national. Nous avons voulu imiter le modèle égyptien ou syrien de façon abstraite, et cela, aucun peuple arabe ne l'a fait. Ceux qui ont l'expérience de l'arabisme académique et abstrait en sont arrivés à cette véritable évidence que c'est le dialecte oral, parlé le peuple égyptien, le peuple syrien ou le peuple algérien dans son cadre national, avec son cachet national, qui devient une langue.

Aujourd'hui cela dépend de nous que le dialecte parlé par le peuple algérien devienne une langue, c'est-à-dire qu'il s'enrichisse et s'organise pour acquérir tout ce qui fait qu'un dialecte devienne une langue. Pourquoi ? Parce que notre identité nationale reste floue. Elle comporte un autre élément : la composante berbère, importante à l'heure actuelle. Or qui sont les Algériens ? Des Berbères arabisés, ou des Arabes berbérisés qui sont au fond, à l'origine des Berbères. Et, pourquoi les appelle-t-on ainsi ? Parce que les Romains les ont appelés barbares : les habitants d'un pays qu'ils venaient de coloniser, de prétendument civiliser, étaient pour eux des barbares. Les Romains nous ont nommés autrefois ainsi. Par ce nom de Berbères, nous nous insultons nous-mêmes...

En Union soviétique, le problème des nationalités est très complexe mais même les gens des minorités nationales ont droit à leurs journaux dans leur propre langue. Ils ont droit à des livres scolaires dans leur langue parce qu'il n'y a rien à faire, la langue, c'est sacré. C'est le lait maternel. Quiconque en arrive à oublier sa langue est mort en tant qu'être humain. Nous ne pourrons jamais être des Algériens tant que la langue berbère restera dans ce ghetto, tant qu'elle sera une espèce de curiosité académique puisqu'elle n'est pas enseignée. Notre devoir d'Algériens est de la connaître. Ce n'est pas compliqué puisqu'on apprend bien des langues étrangères. Alors pourquoi ne pas apprendre une langue nationale. Celle-là est la première...

On peut parler sans fin de ce problème. Il faut d'abord comprendre que l'arabisation est impossible parce qu'elle ne tient pas compte du cadre national ni du fait que la langue du peuple algérien, c'est son dialecte. En plus, ce dialecte est l'une de ses langues nationales car il y en a plusieurs : jusqu'ici, nous en avons deux. On peut ajouter une troisième qui n'est pas une langue nationale mais une langue d'emprunt : le français...

Le français a lui aussi un avenir. Il ne faut jamais l'abandonner parce qu'une langue c'est une arme puissante à notre époque et que les moyens de communication avec les autres peuples sont très précieux. Nous devons avoir une attitude offensive. Ceux qui reculent ou ont peur seront les plus bernés, mystifiés, et ceux qui veulent aller de l'avant des autres doivent apprendre leur langue. Si les Français ont perdu la guerre, ce n'est pas parce qu'ils étaient moins travailleurs ou moins intelligents que nous. C'est parce que nous connaissions leur langue et qu'ils ignoraient la nôtre...

Nous avons fait la Révolution algérienne en grande partie avec des semi-analphabètes, mais qui avaient connaissance de la langue de l'ennemi. Lui, par contre, ne connaissait pas la nôtre parce qu'il nous méprisait. C'est en cela, notamment, que le mépris des valeurs culturelles est dangereux. Voilà pourquoi, quand nous avons une richesse, il ne faut pas la fuir, la nier ou l'étouffer, mais la développer au contraire, car elle est une arme...

Au Viêt Nam, il y a plus de soixante nationalités qui ont chacune leurs spécificités et leur propre développement. Allons plus loin et parlons du langage en tant que professionnels. Je suis écrivain, je m'intéresse à la langue. Prenons le plus grand écrivain moderne du monde occidental : James Joyce. C'est lui qui fait Faulkner. C'est un Irlandais. Lui aussi avait un problème de langue. Il parlait anglais et avait la passion des dialectes. Il a longtemps vécu en Italie où il a dénombré près de deux cents dialectes et il les parlait. Un écrivain digne de ce nom se rend toujours compte que les dialectes sont encore plus intéressants que la langue. Toute la saveur de la langue est dans le dialecte...

Ma propre révolution littéraire a eu lieu en France. Pourquoi les Français avaient-ils tellement avancé dans leur mouvement littéraire pendant la période qui va jusqu'à Rimbaud ? Pace qu'ils s'étaient séparés du latin d'une manière radicale. Les grands poètes qu'on appelait des voyous à l'époque, Villon, Rabelais, ce sont eux qui ont fait la langue française. Si les Français avaient fait ce que nous faisons ils en seraient encore au latin, c'est-à-dire au langage d'Eglise que personne ne comprend. Villon, Rabelais vivaient dans la rue. Ils parlaient la langue des gens de la rue. Ils comprenaient le génie qui est dans le peuple, là tout près. Ils savaient que le grand réservoir de la langue est là. C'est ainsi qu'ils ont complètement tourné le dos au latin et créé une langue française moderne. Nous devons faire la même chose et cesser d'utiliser la langue de la religion. C'est la langue du Coran mais elle n'est pas sacrée. Une langue de religion est une langue morte parce qu'on y touche plus et qu'elle devient formelle. C'est d'ailleurs de cela que la poésie arabe est morte. Les poètes de cour n'ont aucune vie. Ils ont des trucs pour que tout brille. Ce type de culture qui a un fondement religieux et se voudrait sacrée est destinée à maintenir le peuple dans l'adoration de gens qu'ils ne savent pas ce qu'ils disent, c'est du charlatanisme...

La problématique posée à ce jour est celle de savoir comment ce patrimoine d'une grande valeur à la fois historique, culturel et artistique doit être protégé, valorisé et perpétué, sans en falsifier les héritages face aux mauvaises versions. C'est là une question lancinante qui n'a cessé d'être posée, sans d'ailleurs des réponses réelles, en attendant toujours une politique claire fixant des objectifs, dans le cadre d'un projet culturel national établi comme une feuille de route guidant l'action tant dans les domaines de la protection que du progrès des Arts en général. C'est aussi toute la question de la mobilisation des élites dans l'espace public de la réflexion et de l'action, en vue de la relance dans le domaine de la création culturelle.

Source : Extraits du livre ‘'Parce que c'est une femme‘', œuvre compilant trois pièces de théâtre inédites de Kateb Yacine (Saout enniça, la voix des femmes, la Kahina ou Diya, Louise Michel et la Nouvelle Calédonie) publiée par El hassar Bénali et Zouida Chergui, journaliste épouse de l'écrivain algérien. Editions les femmes, Paris, 2002.

*Enseignant-chercheur et auteur