Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Abdallah Messahel, une amitié sur fond de divergences heureuses

par Sidi Mohammed El-Habib Benkoula*

Le 05 décembre 2020, très tôt, vers six heures du matin, nous a quitté une icône de l'Urbanisme algérien, M. Abdallah Messahel. Un personnage exceptionnel par son esprit rigoureux et son honnêteté scientifique.

Je l'ai connu en 2007, à l'occasion d'une discussion autour de l'Urbanisme, et de mes allers-retours, à l'époque, très nombreux en France où je participais aux enseignements de l'Institut d'Urbanisme de Paris et aux débats qui s'y déroulaient. Abdallah Messahel a compris rapidement l'intérêt que j'accordais aux échanges que j'entretenais avec mes anciens enseignants français et surtout leurs intérêts par rapport à mes références livresques.

Toutefois les choses ont beaucoup évolué par la suite. L'évolution, je dois dire que nous la devions à un ancien chef de département d'Architecture qui se démarquait par son dynamisme et sa connaissance des rouages de l'administration universitaire, M. Mounir Sariane. J'ai eu la chance d'être son adjoint chargé de la post-graduation, et d'apprendre beaucoup avec lui sur la nécessité de s'imposer en tant que responsable face à ses supérieurs pour décrocher le maximum d'avantages pour les enseignants du département. Comme me le rappelait un enseignant et collègue au département, jamais notre département n'a connu autant d'activités scientifiques comme lorsque nous étions à sa tête, en allant chercher nous-mêmes les financements et ne pas être dépendants de ce point de vue là. Abdallah Messahel a su tirer profit de cette période en nous aidant et contribuant à fructifier nos relations internationales et nationales, sans passer généralement par les complications administratives de notre université, lesquelles malheureusement, n'ont fait que croître depuis quelques années.

Notre amitié s'est consolidée, cependant, lorsque nous avons décidé, sur proposition de Mounir Sariane, d'animer l'atelier intitulé ‘Planification urbaine et aménagement spatial'.

M. Sariane étant très sensible à notre profil d'urbanistes a fait preuve d'une très grande intelligence de gestion, et nous a aménagé un emploi du temps qui nous permettait de réaliser une série de voyages à l'intérieur du pays.

Ce sont ces voyages, m'ayant permis de connaitre un autre personnage de l'Urbanisme algérien, M. Blaha Derouiche, P-DG de l'URSA (Urbanisme Saida), un professionnel d'une intelligence pointue, qui sont la source de ma formation locale, oui locale en urbanisme en Algérie. Avec Abdallah et Blaha qui sont des amis d'une quarantaine d'années, j'ai appris à connaître l'espace dans toutes ses dimensions et splendeurs, mais surtout comme me le répétait Abdallah, et aux étudiants, à l'aimer pour pouvoir travailler dessus. Il disait : « Si vous voulez travailler sur un quelconque espace, il faudra d'abord l'aimer ». Cette phrase a de tout temps raisonné dans ma tête, elle fait partie de mes citations préférées de Abdallah, aimer l'espace, l'aimer comme si c'était l'amour de sa vie. Maintenant qu'il n'et plus avec nous je dois avouer que cette phrase est la base de tout urbanisme, sans laquelle rien de bon n'est possible en urbanisme. Merci Abdallah de m'en avoir fait prendre conscience grâce à nos voyages et que ce n'est pas resté, comme la plupart, juste des paroles !

Alors comment vous dire, le nombre de choses qu'il nous expliquait lors de nos déplacements dans ce que j'ai fini grâce à lui, par appeler la grande région d'El Bayadh. Il me décrivait les paysages en cours de route et me situait, entre autres, les événements historiques qui lui tenaient à cœur. Souvent il y avait les copains, Mounir et Blaha pour compléter, et puis les explications se transformaient en divergences heureuses qui sentaient et affermissaient l'amitié profonde. Moi je notais et notais de peur que ne m'échappe quelque chose d'important, car en réalité tout ce qui se disait était important, et Abdallah abondait en détails historique et social. Il était une véritable encyclopédie, sa connaissance était encyclopédique d'autant plus qu'elle m'épatait à cause de ses expériences en sous-œuvres professionnelles puisqu'il a travaillé au sein de structures publiques avant de venir à l'enseignement ; son expérience de terrain lui imposait une rigueur de considération très située, mais aussi comme il était fier de le dire, lui avait permis de croiser le grand Oscar Niemeyer, lorsqu'il résidait en Algérie. Il me répétait alors que je n'étais pas d'accord sur le principe qu'Oscar hachurait pour définir des périmètres d'études, et moi je disais : non, il faut utiliser les pointillés parce que c'est plus juste, selon les codes de dessin internationaux. Les étudiants assistaient à nos désaccords et se demandaient qui suivre. Avec un brillant géographe qui dirigeait, avec nous, les ateliers de Planifications, M. Ali Ait Amirat, nous leur disions, vous devez apprendre à tirer le meilleur de nos divergences. Ces moments sont inoubliables ! Ma formation en urbanisme local, je ne cesserai de le dire, de le crier haut et fort, je la dois à mon père, un ancien de l'Urbanisme d'Oran, mais surtout à Abdallah qui m'expliquait tout sans jamais montrer de signe de lassitude. J'avais même toujours eu l'impression qu'il se réjouissait à l'idée de trouver une oreille attentive à ses propos. Il était déçu de constater que des enseignants confondaient des tas de connaissances et il en riait même sans désespérer. Il me disait : ils finiront par comprendre. D'ailleurs, l'une de ses déceptions était liée au fait que les enseignants architectes rejetaient les non architectes et considéraient que ces derniers ne pouvaient pas évaluer un projet d'architecture. Il me disait le projet d'architecture s'inscrit toujours dans un espace qui le surpasse en importance.

Grâce à Abdallah, je me suis presque familiarisé avec les paysages qui vont d'Oran à Ain Sefra, et de cette dernière à El Bayadh (ex Géryville). Chaque espace est orné d'un enseignement, d'une information, d'une anecdote qu'il nous comptait pour nous expliquer que c'est la vie des hommes, leurs enracinements variés plus que divers, qui spatialise. Tous nos voyages sont, oui, truffés d'anecdotes !

C'est, s'il m'en souvient bien en 2009, que nous sommes allés à Boussemghoun, pour la toute première fois pour ce qui me concerne, jusque-là inconnu auprès de la plupart de nos enseignants, et que nous avons vécu des souvenirs chargés de moments marrants. Il s'agissait d'un ksar resplendissant, plutôt plat, situé au sud-ouest d'El Bayadh, entre el Biod Sidi Cheikh vers l'est et Tiout vers l'ouest, et un peu plus loin vers la frontière, c'était Ain Sefra, fief de résidence passager de Lyautey. Nous accompagnait dans ce périple très agréable, Jean-Pierre Frey, professeur des Universités de France. Je me souviens qu'avant nous avions pris un bain à Hammam Ouarka, dans un paysage insolite, en plein Monts des Ksour, une quarantaine selon Abdallah : « les Monts des Ksour représente la partie occidentale de l'Atlas saharien, de la frontière algéro-marocaine au djebel Amour, que caractérise un peuplement sédentaire très ancien ».

Ce jour-là, très beau, le soleil amorçait sa descente et je fus émerveillé par la couleur rouge des collines très hachurées et leurs cimes qui demeuraient éclairées alors que les flancs étaient ombragés. Ce paysage captait toute mon attention en pleine descente jusqu'à ce que nous découvrions un plateau cerné de montagnes et agrémenté d'un lac aux canards et d'autres oiseaux ! C'est en me rappelant de ce souvenir que je me souviens aussi de Abdallah faire le reproche des enseignants architectes qui font faire des projets sur des sites qu'ils n'ont jamais foulés, qu'ils ne connaissent pas, c'est un crime selon lui.

De Hammam Ouarka nous avons repris le chemin pour aller vers Boussemghoun que je ne connaissais pas du tout. Par ailleurs c'était cette fois-là que j'ai dit aux copains en observant les lieux, que je constatais que les ksour berbères paraissaient mieux préservés que les ksour arabes. J'en déduisais par la suite que le rapport au patrimoine n'était pas le même, que chez les communautés berbères c'était identitaire, et que chez les arabes, le patrimoine matériel n'était pas primordial, et que même chez les berbères il y avait encore des survivances de leur romanité ancestrale. Abdallah approuvait ses idées, bien sûr, avec des réserves, au point où plus tard en juin 2017, nous avions déposé un projet de recherche au CRASC qui n'a pas été retenu, et qui reposait selon Abdallah sur le sujet problématique : « Les ksour ne sont pas identiques ». Nous avons beaucoup regretté le refus de ce projet dans lequel nous voulions explorer un certain nombre d'idées comme celles liées « aux conditions d'établissement des populations ksouriennes dans les Hauts-Plateaux qui ne sont pas les mêmes que les populations ksouriennes du désert ». J'ai tout noté des axes que nous voulions développer comme la remarque que me faisait Abdallah Messahel qui est que le ksourien d'El Bayadh se présente d'abord comme Ghassouli. J'en ai retenu aussi que Ghassoul fait partie du monde nomade ce qui n'est pas le cas de Boussemghoun.

Tout ça me donne à réfléchir et l'envie de développer est toujours là, mais je sais, comme le pensait aussi Abdallah, que l'état malheureux de l'Université algérienne, n'est pas du tout propice ni intellectuellement ni scientifiquement pour développer ces idées. Abdallah était déçu des responsables en poste qui lui disaient que les sciences humaines n'ont pas leur place dans une université de la technologie. Enfin que de choses qui exigent un changement radical pour faire l'Algérie nouvelle !

Mais comme je sais que j'ai tellement de choses à dire concernant Abdallah, je terminerai en affirmant que c'était quelqu'un qui avait le souci, à travers la connaissance approfondie, toujours poussée, de terrain, de réfléchir juste, de poser les mots qu'il faut même repris de la daridja pour approcher le plus possible la réalité, et d'expliquer spatialement pratiquement tous ses objets de réflexion.

En fait Abdallah était inspiré de la complexité intellectuelle, c'est-à-dire qu'il ne croyait pas tellement à la séparation des sciences et disciplines, il était porté sur l'embrouillamini des sujets de réflexion et cherchait toujours de comprendre le pourquoi de leur complexité, sur le terrain.

*Architecte USTO - Docteur en urbanisme IUP - Maître de Conférences A au Département d'Architecture, d'Oran USTO-MB