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L'antagonisme entre l'église et les souverains occidentaux à l'origine de la laïcité

par Benabid Tahar*

Dans les pays musulmans en général, le terme ‘'laïcité'' était traditionnellement étranger au vocabulaire et méconnu ; il l'est au demeurant encore pour une frange importante de la société. D'où la nécessité, à mon sens, d'une virée dans l'histoire, à la recherche de l'origine du concept de sa signification et de son impact sur la société. De prime abord, il vient à l'esprit que l'idée de laïcité trouve sa source dans les rivalités de pouvoir, au sein des sociétés de confession chrétienne, entre l'autorité pontificale et l'autorité séculaire.

Afin de mieux cerner le problème, il convient d'examiner, au moins de façon globale, l'organisation de l'église et ses rapports au pouvoir. Il n'est pas dans l'esprit du présent article de traiter de l'histoire de l'église occidentale. Les faits historiques – que l'on peut aisément consulter via internet, dans Wikipédia et autres articles de spécialistes en la matière - sont convoqués afin de servir comme éléments d'analyse à même de nous permettre de traiter notre sujet de manière pédagogique, visant à faciliter la compréhension du sujet. En effet, lorsque les concepts sont replacés dans le contexte à l'origine de leur naissance ou simplement dans leur milieu naturel de gestation, ils sont indubitablement mieux assimilés. L'idée de séparation du pouvoir de l'institution religieuse (clergé) et du pouvoir séculier existait bien avant l'apparition du laïcat dans le lexique. Il semble que le pape Gélase Ier, au Vème siècle, fut le précurseur, en soumettant, par une lettre adressée à l'empereur Anastase, la proposition de faire la distinction entre le pouvoir temporel (potestas) et l'autorité spirituelle (auctoritas). Il s'agissait toutefois de distinction - non de séparation au sens où nous l'entendons aujourd'hui - avec obligation au potestas de se référer à l'autoritas; la supériorité de l'autorité religieuse était ainsi confirmée. Conscients des enjeux et de leur influence grandissante, les hommes de l'église se sont organisés en institutions hiérarchisées afin d'asseoir leur autorité. Historiquement, le catholicisme, branche du christianisme reconnaissant l'autorité dogmatique et morale du pape, a été l'élément majeur dans l'exercice du pouvoir religieux chrétien. Pendant l'antiquité (avant le Vème siècle) l'église n'était pas structurée en clergés influents. Dans l'empire romain, ce n'est qu'a la fin du IVème siècle que la religion chrétienne fut reconnue religion d'Etat. Pendant le haut moyen âge (fin du IVème siècle - fin du VIIIème siècle) le christianisme s'est largement propagé en Occident. La hiérarchie ecclésiastique s'est construite durant cette même période. A leurs débuts, les églises dans les différents territoires possédaient leurs propres traditions. A partir du VIème siècle, en développant la mission chrétienne et en tissant des relations privilégiées avec les souverains, Rome parvient à installer une liturgie (ensemble des actes de culte institués par l'église) unifiée et à se positionner, de facto, à sa tête. L'évêque de Rome devenait souverain pontife. L'église catholique s'affirme alors parmi les principaux pouvoirs en Occident. Outre la prédication, l'église a usé de divers procédés, et même de la violence, pour christianiser la société. Elle s'est par ailleurs appuyée sur les propriétaires fonciers chrétiens pour amener, voire forcer, les gens à la conversion. Entre autres, les menaces de congédiement des paysans païens des domaines et l'affranchissement des esclaves ont été en ces temps les gros moyens de campagne. L'église catholique est structurée en deux catégories principales de clergés. ‘'Le clergé régulier'' comprend les religieux ou moines vivant dans des monastères, généralement reculés et parfois hermétiques, où l'on est contraint d'observer scrupuleusement des règles établies et strictes. ‘'Le clergé séculier'', non soumis à un ordre, englobe les clercs et autres prêtres (pape, archevêques, évêques, etc.) vivant au contact de la population. Un fidèle laïc ayant reçu l'ordination (acte par lequel est administré le sacrement de l'ordre) de prêtre ou diacre (assistant du dirigeant d'une église) est appelé ‘'clerc''. Les cardinaux élisent le pape qui nomme à son tour les évêques. Ces derniers ordonnent et nomment les prêtres, les curés et les diacres. Les moines et les religieux élisent leurs supérieurs (abbés, prieurs, etc.). En clair, l'église est structurée comme un Etat ou, tout au moins, comme un grand ministère ; ce qui fait sa puissance comme on va le voir dans ce qui suit.

L'adhésion des rois chrétiens à la mission de l'église a été l'un des facteurs déterminants dans l'essor de celle-ci. Grâce au sacrement, consenti par l'autorité ecclésiastique, certains souverains étaient placés au-dessus de tous les autres seigneurs. Ils étaient couronnés et portaient des insignes symbolisant leur autorité et leur mission. L'histoire de l'église est indissociable de celle de la société pour toute l'ère médiévale (période allant approximativement du Vème siècle au XVème siècle) et même quelques siècles après. Tous les moyens, prosélytisme, guerres saintes et autres, ont étés utilisés dans la perspective d'une chrétienté universelle. Du Vème siècle à la fin du Xème siècle, entre autres en France, les grands domaines ruraux ont connu l'émergence d'une grande bourgeoisie et le développement d'une civilisation rurale raffinée. Ces domaines étaient détenus en majeure partie par la noblesse et par l'église. En échange de son aide spirituelle et politique, l'église recevait parfois des dons de terres, d'argent et de meubles. Elle percevait dans certains cas des impôts, dont la dîme. Les grands couvents, ou abbayes, prélevaient sur les fonciers importants qu'ils possédaient des redevances et des tonlieux (impôts payés sur les marchandises transportées). D'une manière générale, on peut dire que l'Occident médiéval était gouverné, en étroite collaboration avec le clergé, par des souverains dont les pouvoirs étaient limités. Autrement dit, les peuples d'Europe occidentale étaient totalement soumis au diktat de l'église chrétienne qui gérait leur vie de tous les jours et présidait à leur destinée.

En d'autres termes, l'église fut un acteur incontournable, jouant un rôle majeur dans la structuration de la société tant sur le plan de la pensée, ou spirituel, que sur celui du pouvoir politique et économique. L'obédience à l'autorité ecclésiastique était en tout cas indiscutable. Cela n'a pas été sans provoquer des frictions, voire affrontements avec certains souverains. On peut citer à ce propos l'épisode des confrontations, au XIème siècle, entre le pape et Henri IV, roi de Germanie de 1056 à 1065 et couronné empereur du saint-empire en 1084 par l'antipape (personne élue irrégulièrement à la fonction pontificale, non reconnue par l'église catholique) Clément III. Durant certaines périodes, notamment au XIIIème siècle, le pape était aussi puissant qu'un monarque, sinon plus. Le règne de l'église était quasi-totalitaire, en ce sens où l'on ne tolérait aucune autorité au-dessus de celle du pape, considéré représentant de Dieu sur terre. Des situations conflictuelles, parfois violentes, l'ayant opposé à des souverains, l'ont amené à prononcer l'excommunication à leur encontre. Par ailleurs, l'église chrétienne a mis à cette époque en œuvre une institution judiciaire, relevant du droit canonique, chargée de sévir contre toutes les formes d'hérésie ; ainsi est apparue ‘'l'inquisition''. Les poursuites arbitraires, les tortures, l'emprisonnement, les condamnations au bûcher et autres mesures répressives faisaient alors légion. A la faveur des mutations sociales, survenues vers la fin du moyen âge, en particulier à la fin du XIVème siècle et au début du XVème siècle, le rôle social et culturel de l'église, et donc son pouvoir, n'était plus aussi important qu'auparavant. A noter que l'apparition d'Etats modernes au moyen âge tardif a conduit à des antagonismes, parfois virulents, entre l'autorité papale et les souverains, tels que l'empereur de Rome ou le roi de France. Ces conflits ont conduit notamment à l'installation de la papauté à Avignon en 1309 et puis, en 1378, à ce qu'on appelle ‘'le grand schisme d'Occident'', crise du clergé. Période qui fut marquée par deux successions pontificales simultanées, l'une à Rome et l'autre à Avignon. Par ailleurs, la bourgeoisie gagnait de plus en plus de terrain sur le plan social et culturel, les particularismes nationaux s'exacerbaient, de nouvelles opinions, ou hérésies, émergeaient. En bref, le séculier s'affirmait de plus en plus, bousculant progressivement le religieux vers ses retranchements spirituels.

Du point de vue militaire, même avant de créer ses propres forces, l'église avait un pouvoir certain par le fait de son influence sur les seigneurs et donc sur leurs armées. En 1095, le pape Urbain II appela à la guerre sainte pour lutter contre les Turcs, qui menaçaient semble-t-il l'empire byzantin, et libérer la Palestine, considérée terre sainte des chrétiens. Ceux qui participaient à cette campagne cousaient une croix sur leurs habits ; ce qui leur a valu l'appellation de ‘'croisés''. La première vague de croisés, vaincue par les Turcs, a été dirigée par le moine Pierre l'Ermite. Les chevaliers venus essentiellement d'Occident, issus pour la plupart de la noblesse, animés bien entendu aussi d'ambitions politiques et économiques, emportèrent par la suite plusieurs victoires sur les Turcs en Asie Mineure. Forts de leurs succès, les croisés créèrent quatre Etats latins sous un système féodal et bâtirent de puissants châteaux forts pour assurer leur défense. Les armées étaient constituées en bonne partie de religieux. Il s'agit des ordres monastiques et militaires, placés sous la juridiction papale. Il est à rappeler d'ailleurs que l'expansion chrétienne par les armées en Europe occidentale a été aussi menée quasiment sous l'autorité ecclésiastique. Le pape promettait notamment aux seigneurs et aux chevaliers le pardon de leurs fautes en échange de leur obéissance et leur engagement militaire sans faille. L'histoire de ‘'l'ordre des templiers'' est l'une des plus remarquables. Initialement constitué d'une milice appelée ‘'pauvres chevaliers du Christ'', chargée de protéger les pèlerins, cet ordre militaire fut créé par le roi de Jérusalem, Baudouin II, en 1118. Il fut officialisé une dizaine d'années plus tard par une bulle pontificale (courrier religieux scellé, rédigé par le pape) ; ce qui le plaçait sous l'autorité du pape. Les chevaliers du temple, engagés à défendre la foi chrétienne, devaient faire vœux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté en faisant don de leurs biens et héritages à l'ordre. De fil à aiguille, ils construisirent une vraie puissance militaro-économique. Ils bâtirent un réseau de commanderies en Europe occidentale, amassèrent d'énormes fortunes et créèrent d'importants centres financiers. L'ordre s'éteindra au début du XIVème siècle. Un autre ordre qui a marqué la période médiévale est ‘'l'ordre teutonique''. Fondé à l'hôpital Sainte-Marie-des-Teutoniques à Jérusalem en 1128 par des pèlerins germaniques, ou teutons, il avait à l'origine une mission humanitaire consistant essentiellement à venir en aide aux pèlerins chrétiens soignés auprès de l'hôpital. C'est en 1192 qu'il fut organisé en ordre militaire, très hiérarchisé, pour être reconnu officiellement par le pape innocent III en 1198. L'ordre teutonique, officiellement sous l'autorité du pape, s'est implanté en parallèle dans plusieurs provinces européennes, à Prague, à Liège, en Bohême (région d'Europe centrale), en Suisse, etc. L'empereur Frédéric II du saint empire avait octroyé en 1224 au grand maître de l'ordre tous les privilèges dont jouissent les princes et surtout le droit de souveraineté sur les territoires nouvellement conquis. Au début du XIIIème siècle, la Prusse (région historique située dans le nord-est de l'Europe centrale) devint officiellement propriété de l'ordre teutonique. Les révoltes de la population prussienne contre les chevaliers, au milieu du XVème siècle, et les guerres récurrentes avec les Lithuaniens et le royaume de Pologne, jusqu'au XVIème siècle, mirent fin a la suprématie de l'Etat teutonique. Dès lors, le déclin était irréversible. En 1929, l'ordre teutonique est devenu un institut religieux clérical de droit pontifical.

Après cet aperçu historique global succinct, il me semble important, en tout cas pertinent, de se focaliser sur le contexte français ; celui-ci ayant joué un rôle central dans le cours de l'histoire qui nous intéresse. La christianisation de la France débuta avec le baptême du roi païen Clovis, en l'an 496 ou 498, suivi par environ 3.000 de ses soldats. Ce fut le départ d'une nouvelle ère où l'église devient omniprésente dans la société, de sorte que la politique et la religion se mélangent, voire se confondent. Les rois francs furent un allié stratégique de l'église. Celle-ci prendra au fil du temps de l'ascendant pour aboutir à une nouvelle monarchie de droit divin. Le roi des Francs, Pépin le Bref, a été sacré par deux fois, en 752 et en 754. Durant l'empire carolingien (dynastie des rois francs qui a régné de 751 à 987) le couronnement impérial s'organisait en général à Rome, en présence du pape. Charlemagne (fils de Pépin le Bref) a été sacré empereur, roi des rois, dans la basilique Saint-Pierre de Rome par le pape Léon III en l'an 800. Il exerçait, théoriquement, un pouvoir universel et il était au service de l'église, qu'il se devait de protéger et de favoriser l'expansion. C'est notamment à Charlemagne que revient la christianisation de la Saxe (région historique d'Allemagne) au milieu du VIIIème siècle. En perte d'influence, en particulier dès la fin du XIIIème siècle, l'église est rentrée en confrontation avec la monarchie. On peut évoquer à titre illustratif l'histoire du roi de France Philippe IV (1268-1314), appelé Philippe le Bel, qui s'opposa frontalement au pape Boniface VIII. Le monarque s'appuya en grande partie sur la bourgeoisie et les universitaires, auxquels il réserva une place importante, notamment par la création des Etats généraux : assemblée, convoquée par le roi, réunissant la noblesse, le clergé et le tiers Etat (députés représentant essentiellement la bourgeoisie). Afin de limiter le pouvoir du pape au seul domaine spirituel, on adopta le ‘'gallicanisme'', doctrine française visant à organiser l'église catholique de manière autonome par rapport au pape. Ainsi, le souverain séculier avait mainmise sur les nominations et les décisions des évêques.

A partir des siècles XVI et XVII, le pouvoir temporel s'imposa de plus en plus. Le XVIIIème siècle fut notamment marqué par l'élection, sous influences et intrigues de puissants Etats catholiques, de papes sans charisme, voire sans relief. Néanmoins, les tiraillements ont persisté durant le siècle des lumières - XVIIIème siècle où est engagée la lutte contre l'obscurantisme et la promotion de la connaissance - et plus tard. Sous le règne de Louis XIV (1638-1715) jusqu'à la révolution française de 1789, foultitude de conflits ont eu lieu. Soulignons au passage que la philosophie des lumières traduit la volonté de tout juger par la lumière de la raison, qui s'oppose de fait aux révélations ‘'obscurantistes'' de la religion. C'est d'ailleurs les philosophes des lumières qui relancèrent au XVIIIème siècle la question de séparation de l'église et de l'Etat. Outre les disputes autour du pouvoir, les conflits entre clercs et laïcs portent essentiellement sur le modèle de vie et de pratique de la foi. Il n'empêche que les relations entre l'église catholique et l'Etat, bien que souvent conflictuelles, restaient relativement étroites. Il devenait alors nécessaire de les organiser, les normaliser, voire les codifier. Ce besoin a conduit à la signature de plusieurs traités : le concordat de Bologne, en vigueur de 1516 à 1790 ; les concordats de 1801 et de 1813. A signaler qu'une première séparation des deux entités, religieuse et séculaire, fut instaurée de fait en 1794 par la Convention nationale, régime politique qui gouverna la France de 1792 à 1795. Le concordat fut abrogé en 1905 par la ‘'loi de séparation des églises et de l'Etat'', qui codifie la laïcité. Nous reviendrons sur ce sujet dans un prochain article, ainsi que sur la loi de 2004 concernant les signes religieux dans les écoles publiques.

Pour finir, je voudrais évoquer une anecdote historique qui met en évidence le fait que l'idée de divorce entre le pouvoir religieux et le pouvoir temporel a germé bien avant le siècle des lumières. On raconte que le roi Henri IV, si ma mémoire ne m'abuse, aurait dit à un messager du pape : ‘'dites à votre maître de s'occuper des affaires du ciel, moi je m'occupe de celles de la terre''. Au prochain article, In cha'Allah.

*Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie.