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Sciences et techniques des activités physiques et sportives: Un système de formation obsolète

par Saïd Mouas*

L'enseignement supérieur en Algérie connaît depuis le milieu des années 90 de vives polémiques surgies à la suite de réformes inappropriées au contexte socio-économique et marquées par des orientations à connotation idéologique intervenues dans l'organisation de l'institution universitaire. Cette lente rupture a finalement abouti à la mise en place du système LMD qui a suscité des débats passionnés et conduit à une baisse du niveau de nos étudiants, selon l'avis des spécialistes.

L'alma mater (la mère nourricière), locution latine pour désigner également l'Université, n'affiche plus la bonne santé des magistères des défunts Mohamed Seddik Benyahia et Djillali Liabès. La vigueur des débats critiques dont elle fait l'objet est salutaire pour son avenir. Épine dorsale du développement du pays, l'Université minée par le poids des effectifs et l'inadéquation formation-emploi se trouve à la croisée des chemins. Contrainte d'opérer sa mue, elle doit être à l'écoute des bouleversements mondiaux pour s'adapter et s'intégrer fortement dans l'évolution de l'économie nationale. Notre propos dans cette analyse concerne une discipline qui semble, plus que toute autre, souffrir des avatars d'une politique de formation universitaire qui a privilégié la quantité au détriment de la qualité. Elle est présente dans la nomenclature des spécialités sous l'intitulé « Sciences et techniques des activités physiques et sportives ». Les premiers îlots de la formation sportive universitaire ont commencé à voir le jour dès l'année 1985. Alger, Mostaganem, Oran, Chlef ont ouvert la voie et au fur et à mesure des besoins, plusieurs contingents en personnel d'EPS, destinés à l'encadrement des lycées et établissements du moyen, sont venus s'ajouter, issus d'autres instituts universitaires, pour remplacer le CNEPS de Ben Aknoun et les CREPS régionaux qui, au lendemain de l'indépendance, avaient permis d'assurer la formation des premières promotions de professeurs, professeurs adjoints, maîtres et moniteurs d'EPS sous la coupe du ministère de la Jeunesse et des Sports.

A cette époque - du socialisme triomphant - les conditions d'une formation, de surcroît polyvalente et de bon niveau en phase avec les exigences de la science pédagogique, étaient réunies grâce notamment au recours à la coopération étrangère majoritairement française ainsi que la mise en place d'une logistique sportive qui n'avait rien à envier aux meilleurs centres européens (piscines, gymnases, stade d'athlétisme, salles couvertes et matériel d'apprentissage à profusion).

Citez-nous aujourd'hui un seul institut qui enseigne par exemple le saut à la perche. Les stagiaires, garçons et filles, étaient issus de toutes les régions du pays et les concours d'entrée strictement encadrés. L'âge d'or de la formation sportive en Algérie. Ce succinct rappel nous amène à faire une comparaison assez édifiante avec le système de formation actuel qui est venu se substituer à l'ancien. Il existe aujourd'hui 23 instituts d'éducation physique et sportive chapeautés par le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et rattachés à des pôles universitaires. S'agissant d'une discipline qui requiert beaucoup de moyens et sachant qu'un centre accueille entre 500 et 1.000 étudiants dans la filière, il est facile d'imaginer l'ampleur de la tâche en termes d'équipements et d'infrastructures. Et c'est là où le bât blesse.

Un doyen d'un institut des sports déclarait, il y a peu, que la formation dans ce domaine précis nécessite plus que des ballons ou des filets comme le pensent certains responsables du ministère. Le cas du centre de Chlef considéré comme un des grands fiefs de la formation sportive universitaire illustre parfaitement cette problématique. Avec plus 1.000 étudiants inscrits dans la filière « APS » (activités physiques et sportives) - ils étaient 2.500 en 2006 - cet établissement relativement ancien dépendant de l'université de Chlef est obligé de « faire toute une gymnastique » pour concilier cours théoriques et séances pratiques. Souffrant d'un manque cruel de terrains, l'institut d'EPS doit constamment recourir aux services de la direction de la jeunesse et des sports afin de louer le stade et les installations sportives éparpillées aux quatre coins de la ville. Quand on sait qu'un important projet de stade omnisports doté d'une piscine et planifié en 2008 par le MESRS a été enterré, il y a de quoi se montrer sceptique quant à la volonté de changement de la tutelle.

Un constat qui vaut pour la majorité des instituts répartis sur tout le territoire national, soit à Tissemsilt, Biskra, M'sila, Souk Ahras, Tébessa, Ouargla, El Bayadh… etc. En définitive ces déséquilibres ne sont pas de nature à relever le niveau de formation escompté. Il paraît donc urgent d'arrêter les frais et de réfléchir à une nouvelle stratégie en matière de formation sportive universitaire mieux adaptée aux besoins et surtout de meilleure qualité. Cette revalorisation du potentiel sportif pourrait s'articuler autour de cinq (5) pôles nationaux englobant chacun plusieurs spécialités dont un réservé à la post graduation et à la recherche. Ils bénéficieront des moyens récupérés des instituts appelés à fermer en plus d'un renforcement en matériel pédagogique ciblé par le corps des formateurs. Ce faisant, leur statut d'écoles supérieures feraient d'elles des centres pilotes de formation et de perfectionnement de l'élite nationale de haut niveau. Une autre option consisterait à mutualiser les moyens du MJS et de l'enseignement supérieur pour des formations jumelées tout en laissant le soin aux départements ministériels de gérer leurs programmes de recrutement. D'autant plus que les instituts de formation relevant du M.J.S. activent en deçà de leurs capacités vu que le marché de l'emploi sportif semble en voie de saturation. L'impression qui se dégage présentement atteste le fait que nombre de centres sportifs qu'ils appartiennent au M.J.S. ou au ministère de l'Enseignement supérieur forment pour former. Afin de ne pas disparaître et justifier la présence d'un encadrement voué à l'inanité. Une refondation de la formation sportive donnerait peut-être davantage d'efficience voire de clarté au système sportif en général.

Problématique

Une des missions fondamentales de la politique sportive nationale vise à promouvoir les métiers du sport et à développer l'emploi sportif. Depuis l'indépendance et jusqu'à la promulgation du code de l'EPS en 1976, le système de formation en Algérie s'est appuyé essentiellement sur les Creps et le Cneps de Ben Aknoun (Alger) pour pourvoir les différentes structures du mouvement sportif national d'un encadrement qualifié. Les programmes de formation s'inspirant du modèle français étaient d'un bon niveau, soutenus par une infrastructure sportive pédagogique répondant aux normes internationales. Contrairement à ce qu'on peut penser, les besoins pressants en personnels à cette époque n'ont pas influé sur la qualité des enseignements prodigués dans les centres de formations sous tutelle du ministère de la Jeunesse et des Sports lesquels ont permis de renforcer le marché de l'emploi sportif par des éducateurs et techniciens de grande valeur. Dès 1978, la réforme de la formation sportive s'est orientée vers une spécialisation plus accrue de l'encadrement avec l'ouverture de l'I.S.T.S. (Institut supérieur technologique des sports) et des I.T.S. (substituts des anciens Creps). Ces pôles de formations ont certes relancé la dynamique sportive en insufflant un nouveau souffle aux structures d'animation et de gestion mais leur impact, avec le temps, a révélé nombre de dysfonctionnements liés en grande partie à l'incompatibilité des profils de formation par rapport à la demande exprimée sur le marché du travail.

Exemple des spécialistes issus de ces centres mutés dans des fédérations ou clubs pour assurer des tâches autres pour lesquelles ils ont été formés. Par ailleurs, l'intégration des enseignants d'E.P.S. au sein du ministère de l'Education nationale intervenue en 1981 a provoqué une sérieuse hémorragie de personnels pédagogiques sportifs au niveau des établissements scolaires à telle enseigne que le ministère de l'Education, afin de parer au plus pressé, s'est engagé par le truchement des I.T.E. ( Instituts technologiques de l'éducation) à combler le vide laissé et ce, en ouvrant des sections « Sport ». Une alternative conçue dans l'urgence qui a fatalement déteint sur le niveau de qualification des futurs P.E.M. en éducation physique et sportive d'autant plus que ni les ITE ni les collèges d'enseignement n'avaient les moyens infrastructurels et les matériels adéquats pour dispenser un enseignement de qualité. Parallèlement et pour sa part, l'E.N.S. de Mostaganem a fait mieux en instituant une licence en éducation physique pour les besoins des lycées et CEM. Sauf que là aussi le domaine pédagogique a souffert du manque de moyens idoines à cette formation spécifique qui sous d'autres cieux bénéficient de centres spécialisés hautement équipés et de staffs triés sur le volet. Par la suite sont venus les instituts ou facultés des sports créés dans plusieurs universités du pays en l'espace d'une dizaine d'années et qui ont formé à tours de bras des centaines de professeurs de sport, assistants, maîtres assistants et docteurs en EPS. Une élite formée à grands frais dans des universités dépourvus pour la plupart de moyens modernes, s'agissant d'une discipline qui embrasse un large éventail de sciences, mais qui est restée (l'élite) confinée dans des activités théoriques sans impact sur la mouvance sportive nationale. Forte d'une pléthore de hauts diplômés, la formation sportive universitaire commence cependant à battre le pavé pour revendiquer des postes de travail dans le cycle primaire de l'éducation nationale. Les marches des chômeurs des instituts de Constantine et de Boumerdès sont significatives du malaise qui frappe la formation sportive dans notre pays.

Il est temps aujourd'hui de clarifier et de réorganiser l'offre de formation conduisant aux métiers du sport. L'inadaptation du système de formation sportive est à l'origine de la faible « employabilité » sur le marché du travail. Le but de ce colloque est de cerner au plus près cette problématique en identifiant les freins et les tendances actuelles en matière de formation aux métiers du sport.

Une harmonisation des programmes de formation et une meilleure approche des profils adaptés aux besoins sociaux, culturels et économiques du pays constituent des objectifs à atteindre afin de surmonter la crise actuelle. Autrement dit, il s'agira de réaliser un portrait statistique de l'emploi sportif au sens large du terme c'est-à-dire intégrant tous les métiers du sport existants et ceux au potentiel affirmé comme les métiers de l'industrie du sport, la commercialisation des articles de sport, la médecine sportive, la maintenance des installations, le marketing sportif, la gestion des évènements, la construction, la communication et la publicité et la presse sportive… etc. Un état des lieux nécessaire pour avancer et donner plus de visibilité aux actions de formation et leur corollaire le travail sportif. Le niveau et le style de vie de la population algérienne ont profondément changé avec l'intrusion de la civilisation des loisirs dans nos mœurs ; une nouvelle stratégie de la formation sportive adossée aux besoins de la société est envisageable et ce colloque pourrait être le prélude à cet indispensable changement.

Des objectifs basés sur les données

Cette radioscopie permettra de dresser un état exhaustif des lieux en matière de formation sportive afin de :

- Adapter et actualiser la formation sportive aux besoins induits par le développement des activités physiques et sportives en Algérie.

- Harmoniser les contenus d'enseignement pour tous les profils et types de formation dispensés par les établissements sous tutelle du ministère de la Jeunesse et des sports et le ministère de l'Enseignement supérieur ainsi que les fédérations sportives ou le comité national olympique.

- Établir des critères d'appréciation pour déterminer la qualité des niveaux de formation sportive quelle que soit la structure ayant sollicité l'autorisation d'organiser un cycle de formation aux fins de validation par le ministère de la Jeunesse et des Sports.

- Subordonner la délivrance des titres et diplômes afférents aux postes d'encadrement des activités physiques et sportives au strict respect des textes et lois définissant la formation sportive et para-sportive.

Pour atteindre ces buts un protocole de moyens permettra de dégager l'ensemble des indicateurs qui illustrent la réalité du terrain dans les différentes composantes inhérentes au système de formation sportive et ce à travers une collecte d'informations concernant la totalité des centres de formation aux plans des ressources matérielles et infrastructurelles (volet technique) et des ressources humaines (volet pédagogique).

Le volet post-formation bénéficiera, pour sa part, d une attention sous forme d'un suivi constant afin de mesurer le degré d'intégration sur le marche de l'emploi des sortants des instituts (adéquation formation - emploi). Envoi, donc, à chaque établissement de formation (ISSTS, ITS et facultés sportives) d'un formulaire - questionnaire comportant trois (3) volets (technique, pédagogique et post-formation). Les points foliotés selon le chapitre feront l'objet d'une élaboration par les services du ministère d'un dossier englobant les trois chapitres. Une fois les formulaires remplis et après une pré-exploitation des données récoltées par une commission d'évaluation composée de deux à trois personnes désignée par le ministre et ce sur une courte période de près d'un mois, la dite commission sera ensuite appelée à visiter les établissements de formation afin de confronter in situ les informations fournies sur formulaires. Informations qui pourraient être confortées par des interviews avec les étudiants et professeurs et le recueil d'exemplaires de mémoire de fin d'études qui seront consultés (le mode d'appréciation reste à déterminer) pour situer le niveau d'aptitude des stagiaires et le niveau de compétence de l'encadrement. S'agissant du volet « post-formation » chaque établissement de formation devra veiller au suivi du produit de la formation jusqu'à son insertion dans le monde du travail, une traçabilité maintenue grâce aux coordonnées contenues dans le dossier des étudiants en fin de cursus (tel, E-mail, adresse du domicile…). Ce « feed back » permettra entre autres d'évaluer l'efficacité du système de formation et d'en mesurer l'impact sur le marché de l'emploi (régulation).

Par ailleurs force est d'admettre que la quasi-totalité des instituts sportifs négligent l'aspect pédagogique pratique et vivent en vase clos alors qu'ils sont censés s'ouvrir aux jeunes talents sportifs pour des regroupements ou des séances pratiques à l'intention des classes d'élèves activant dans l'environnement immédiat. Une formation pragmatique qui constitue l'essence même de tout enseignement fondé sur la relation dialectique entre le savoir, le savoir-faire et le savoir-être. Des dispositions essentielles et mesurables dont doivent se prévaloir les futurs cadres sportifs. A l'issue de cette grande enquête nationale sur l'état de la formation sportive en Algérie et des enseignements que l'on pourra en tirer, il me paraît nécessaire, pour avancer, de réfléchir à l'organisation d'un pré-séminaire national regroupant tous les partenaires et utilisateurs du produit de la formation sportive (cadres du MJS, éducation nationale, universités et fédérations nationales) pour préparer une conférence méditerranéenne sur les métiers du sport qui pourrait se tenir à Oran dans le cadre des J.M. 2022. Voilà grosso modo les grandes lignes de ce projet qui me paraît important dans la mesure où la formation sportive dans notre pays souffre d'un manque flagrant de stratégie voire d'un grave déficit au plan qualitatif.

*Ancien inspecteur formateur, auteur.