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Les aberrations budgétaires de Modi

par Jayati Ghosh

NEW DELHI – Il fut un temps où l'on enseignait le paradoxe de l'épargne aux étudiants débutants en macroéconomie. Selon cette théorie popularisée par Keynes, si craignant pour l'avenir, ménages et entreprises privées épargnent davantage et dépensent moins lors d'une crise, la demande agrégée baisse - ce qui aggrave la situation.

Ce comportement étant contre-productif du point de vue économique, la réponse politique adaptée en cas de crise consiste à augmenter les dépenses publiques. Malheureusement, le Premier ministre indien Modi fait exactement le contraire, alors que son pays fait face à une crise économique due à la pandémie. Les conséquences pourraient en être désastreuses.

Sa politique budgétaire traduit une idée très répandue depuis les années 1980. Au milieu du siècle dernier, la proposition de Keynes consistant à augmenter les dépenses publiques en cas de ralentissement dominait la pensée économique et était largement appliquée. Mais au début des années 1980, les «faucons budgétaires» ont commencé à modeler la pensée et la politique économique de nombre de pays.

C'est ainsi que le concept de discipline budgétaire s'est répandu un peu partout, au point d'être intégré dans plusieurs législations nationales et traités internationaux. Il vise à limiter le déficit public en définissant un ratio déficit/PIB à ne pas dépasser (il a été fixé à 3% au sein de l'UE). Ce concept issu des pays développés est devenu la norme dans les pays en développement.

C'est ainsi que l'obsession de la consolidation budgétaire et de l'austérité (la réduction drastique des dépenses publiques) s'est emparée du FMI et des représentants de la finance mondiale, au point que cette politique est devenue un dogme pour les pays en développement. Cette nouvelle orthodoxie a atteint son apothéose avec la théorie de l'austérité expansionniste selon laquelle une réduction marquée des dépenses publiques favorise la croissance en raison de son impact supposé sur la confiance des investisseurs.

Cette théorie a été réfutée en long et en large tant sur le plan conceptuel qu'empirique en ce qui concerne les pays avancés ; pourtant elle a continué à guider la politique macroéconomique. C'est la crise déclenchée par le Covid-19 qui a conduit les pays de l'OCDE à abandonner cette orthodoxie zombie et à emprunter massivement auprès des banques centrales pour arrêter le déclin. Leur réaction n'est pas étonnante : l'inanité d'une politique d'austérité lors d'une récession due à une pandémie devrait être évidente. Pourtant, même aujourd'hui certains gouvernements n'en ont pas conscience, et ceci plus particulièrement dans les pays en développement.

Le réflexe instinctif de recours à l'austérité tient parfois au fardeau de la dette extérieure et aux pressions qui s'exercent pour resserrer le cordon des dépenses publiques. Mais l'austérité est souvent auto-infligée. Elle traduit alors la crainte des responsables politiques que les marchés financiers et les investisseurs internationaux ne mettent le creusement du déficit sur le compte de l'augmentation des dépenses publiques.

Le déni du paradoxe de l'épargne révèle une incompréhension fondamentale des processus macroéconomiques. Appliqué aux dépenses publiques dans un contexte de demande agrégée insuffisante, la politique de Modi est l'exemple type de cette incompréhension.

Même avant la pandémie, avec Modi à la tête du pays, l'économie indienne était depuis quelques années en phase de ralentissement. La hausse du chômage et la baisse de la consommation des ménages illustraient la faiblesse de la demande.

Inévitablement, cela a affecté les rentrées fiscales de l'année budgétaire qui s'est terminée en mars 2020. Les revenus de la TVA ont été inférieurs aux prévisions, et la diminution marquée de l'impôt sur les sociétés en cours d'année a diminué les recettes fiscales directes, alors que les investissements privés étaient en baisse.

Le gouvernement indien a réagi à la diminution persistante de ses revenus au cours de l'année en réduisant des dépenses publiques pourtant essentielles. Il a réalisé une coupe de 10,5 milliards d'euros dans le budget affecté à la santé, à l'éducation et aux services sociaux.

Cela n'a évidemment pas permis de contenir le déficit budgétaire. Diminuant les recettes fiscales indirectes, cette politique a contribué à creuser encore davantage le déficit et à renforcer la tendance récessionniste, et le PIB n'a pas atteint la valeur prévue. Sur l'année fiscale il en a résulté un déficit net d'au moins 4,6% du PIB, bien plus que le taux de 3,4% ciblé par le gouvernement.

La politique de l'Inde est une preuve supplémentaire, s'il en fallait, de ce que la recherche d'un équilibre budgétaire fondé sur la diminution de la dépense publique lors d'un ralentissement conduit généralement au résultat opposé - la baisse des dépenses renforçant la récession. Dans le cas de l'Inde, les agences de notation et les investisseurs sont devenus encore plus méfiants, alors que le gouvernement voulait apaiser leurs craintes.

Malheureusement, en dépit de cet échec, le gouvernement de Modi répète maintenant son erreur en pleine pandémie. Il refuse avec entêtement de procéder à une relance budgétaire pourtant si nécessaire et claironne des plans de soutien qui ne correspondent pas à la réalité.

Pire encore, il transfert toute la responsabilité des mesures à adopter face à la pandémie et à ses conséquences aux Etats de l'Union indienne, sans leur fournir les moyens pour cela. Et il a déjà annoncé qu'il allait procéder à des coupes tout azimut dans les dépenses publiques pour compenser les dépenses minimums consacrées à lutter contre la pandémie. Il est donc probable que la politique budgétaire indienne au cours de l'année va rester contre-productive.

C'est une politique dont Modi aurait pu se passer. Elle constitue une recette pour un désastre sanitaire et économique. Pour faire référence à l'expression de Keynes, les gouvernements comme le sien restent «esclaves de quelque économiste du passé». Ils s'accrochent à une stratégie qui va rendre la situation économique encore plus désastreuse, comme cela a toujours été le cas.



Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz

*Professeur d'économie à l'université Jawaharlal Nehru à New Delhi - Secrétaire exécutive du réseau d'économistes IDEAS (International Development Economics Associates) et membre de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises