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Passage et admission aux examens avec des notes inférieures à 10/20

par Baghdad Lakhdar*

Nombreuses sont les personnes qui se sont questionnées sur la décision de passage d'une année d'étude à celle qui lui est supérieure pour les élèves ayant obtenu une moyenne de 9/20 au niveau de l'enseignement moyen et secondaire au lieu 10/20 et de 4,5/10 au niveau de l'enseignement primaire au lieu de 5/10 ainsi que sur la récente décision prise par le ministre de l'Education qui consiste à délivrer le baccalauréat avec 9/20.

Ces interrogations sur les décisions prises par l'autorité du ministère de l'Education nationale peuvent se résumer comme suit : «l'application de cette décision ne va-t-elle pas engendrer une dégradation des niveaux scolaires» ? La docimologie peut apporter quelques éléments de réponse à ce sujet.

Les diverses études de docimologie1 menées dans le domaine de l'analyse systématique des modes de notation ont démontré qu'il existe une variabilité interindividuelle et intra-individuelle des examinateurs et que des facteurs subjectifs interfèrent lors de l'attribution des notes aux élèves. La docimologie concerne essentiellement la relation entre l'appréciation d'une épreuve et sa traduction sous la forme de notes par l'examinateur. Les premiers travaux ayant traité de la docimologie ont remis en cause la qualité dont les examinateurs évaluent les devoirs qui leurs sont soumis.

En 1930, le professeur Henri Laugier provoque un choc dans les milieux universitaires, en effectuant une expérience de multi-corrections de copies d'agrégation d'histoire puisées dans les archives. 166 copies ont été recorrigées par 2 professeurs travaillant séparément; tous les deux avaient une longue expérience et corrigeaient méticuleusement. Les résultats ont dévoilé que :

- Les écarts de notes, pour une même copie, allaient jusqu'à 9 points.

- La moitié des candidats reçus par un correcteur était refusée par l'autre.

- Le candidat classé 165e par l'un était classé second par l'autre.

Cette expérience caractéristique de la docimologie a interpellé de nombreux chercheurs qui se sont interrogés sur les sources d'erreurs issues des procédures d'évaluation traditionnelles.

Les évaluateurs notent-ils objectivement ?

En 1932, la Commission Carnégie effectua une expérience en prélevant, au hasard, cent copies dans les archives du baccalauréat. Ces copies furent distribuées à 6 groupes de 5 examinateurs.

Les disciplines concernées étaient : le français, la philosophie, le latin, les mathématiques et la physique. On demanda aux examinateurs de noter les copies. L'analyse des résultats a démontré une forte dispersion des notes attribuées à chaque copie par les correcteurs. Aucune copie ne reçut deux fois la même note. Il a été relevé que la note attribuée à la même copie a varié :

- entre 3 et 16 pour l'épreuve de français, soit un écart de 13 points,

- en philosophie et en latin l'écart a atteint 12 points,

- pour les sciences exactes comme les mathématiques et la physique, l'écart a été respectivement de 9 et 8 points.

En 1975, l'Institut de recherche sur l'enseignement des mathématiques de Grenoble entreprend une expérience analogue. Un échantillon de 6 copies photocopiées de mathématiques (niveau BEPC) est soumis à 64 correcteurs, avec un barème, très précis, noté sur 40 points.

Les résultats confirment ceux de l'enquête citée ci-dessus. La dispersion des notes a atteint près de 20 points malgré le barème.

Le Centre international d'études pédagogiques de Sèvres, l'Association des professeurs de français, le Centre pédagogique régional de Toulouse, pour ne citer que les plus marquants, ont mené des expériences du même type et sont arrivés aux mêmes conclusions.

D'autres analyses ont démontré que pour obtenir «une note exacte» ou «note réelle» dénommée également «note vraie», il faudrait considérer la moyenne de notes attribuées par :

- 127 correcteurs en philosophie

- 78 correcteurs en français

- 28 correcteurs en anglais

- 16 correcteurs en physique

- 13 correcteurs en mathématiques

Ces nombres de correcteurs sont ceux qu'il faudrait pour que la moyenne obtenue ne varie plus, de manière significative, quel que soit le nombre de correcteurs supplémentaires. En conséquence, la soi-disant objectivité de la double correction pratiquée, au niveau des examens, reste illusoire voire chimérique.

L'ensemble des études démontrent si besoin est que la note obtenue établie par un correcteur ne présente aucune fiabilité pour l'admission à un examen ou à un niveau supérieur d'études dans la mesure où elle peut fluctuer très fortement de manière positive ou négative selon le correcteur.

L'évaluateur est-il d'accord avec lui-même lorsqu'il attribue une note ?

Les examinateurs ne se montrent pas davantage fidèles à eux-mêmes lorsqu'il s'agit de juger une seconde fois un devoir après un intervalle de temps plus ou moins prolongé.

Il a été demandé à un professeur de physiologie de la Faculté des Sciences de recorriger 37 copies dactylographiées et anonymes qu'il avait corrigées trois ans et demi auparavant. Dans 7 cas seulement, il remit la même note au même devoir. Dans les 30 autres cas, il y eut des divergences comprises entre 1 et 10 points. La moitié des précédents admissibles aurait été refusée et la moitié des refusés aurait été déclarée admissible.

Les recherches ont également mis en exergue que les correcteurs sont influencés par des facteurs qu'ils ne soupçonnent même pas. En effet, il a été relevé que :

• Certains enseignants se fixent des limites de notation (par exemple ils notent entre 5 et 15 ou toute autre limite), il est exceptionnel de trouver un enseignant dont l'amplitude de sa notation varie de 0 à 20.

• Une copie ayant obtenu une note d'environ 10/20 mise au milieu de copies ayant de bonnes ou très bonnes notes se voit être notée plus faiblement. Cette même copie mise au milieu de copies ayant des notes médiocres ou faibles se voit être notée plus fortement.

• Lorsqu'un enseignant est informé ou sait qu'il traite de la copie d'un élève réputé comme étant faible, il sous-estimera la note méritée. Inversement, si l'élève est réputé comme bon ou excellent, il surestimera la note méritée. Ce facteur parasite est dénommé effet Pygmalion2.

• Bien souvent, la ou les consignes de réponse ne sont pas données aux élèves évalués. Le barème de correction est dans la majorité des cas inexistant. En ce sens, l'élève se trouve dans la situation d'un individu à qui on demande de participer à un jeu sans qu'il en connaisse les règles.

Considérant toutes les caractéristiques dévoilées ci-devant, la note obtenue par un élève lors des examens ou des contrôles continus peut varier d'une manière très significative selon les correcteurs concernés. En ce sens, la moyenne conventionnelle de 5/10 ou de 10/20 qui sert de critère pour admettre ou ajourner un élève à un examen ou pour lui permettre le passage au niveau d'études supérieur est totalement arbitraire pour ne pas dire despotique lorsqu'elle est appliquée sans état d'âme. En conséquence, la décision de passage prise par le ministère de l'Education pour faire admettre un élève d'un niveau d'étude vers celui qui est supérieur ou de lui attribuer un diplôme ne risque nullement d'engendrer une dégradation du niveau scolaire.

La faiblesse du système éducatif réside surtout dans le fait que depuis de nombreuses années, la quasi-majorité des enseignants (et ils sont nombreux chaque année) sont recrutés par voie de concours externe. Les admis au concours sont directement affectés dans des établissements scolaires pour exercer le métier d'enseignant sans avoir reçu de formation conséquente nécessaire et préalable à l'exercice du métier qu'ils doivent assurer. L'éducation nationale semble être le seul secteur qui emploie des personnels qui n'ont reçu aucune formation pour exercer leur métier. Il faut rappeler à l'évidence et avec obstination qu'une qualification académique (licence) est très nettement insuffisante pour que son titulaire puisse avoir les prédispositions nécessaires pour faire acquérir3 aux élèves les connaissances et les aptitudes fixées par les programmes scolaires (en particulier au niveau de l'enseignement primaire et moyen).

Pour exercer le métier d'enseignant, il faut impérativement ajouter à la qualification académique requise la certification pédagogique appropriée. Cette formation relative à la certification pédagogique doit porter sur les approches, les théories, les techniques et procédés pédagogiques, la maîtrise de la classe, sur les psychologies sociale et de développement de l'enfant et de l'adolescent; sur l'éthologie humaine, sur les techniques d'évaluation, sur la docimologie, etc., et avoir la possibilité de faire des stages d'ordre pratique sous le contrôle d'un chevronné pour que le futur enseignant puisse exercer son métier avec professionnalisme. Compte tenu du fait que, depuis de nombreuses années déjà, les enseignants n'ont subi aucune formation, on peut dire que malgré eux, nombreux sont les enseignants qui ne possèdent pas les capacités requises pour exercer professionnellement le métier dont ils ont la charge.

Les divers programmes du gouvernement ont toujours prôné, et répété avec insistance, qu'il fallait intensifier la formation initiale et permanente des enseignants; ces recommandations ne semblent pas avoir été entendues par les autorités concernées ou qu'il y a eu une fatale confusion entre formation académique (licence) et certification professionnelle pour exercer le métier d'enseignant.

Selon le rapport de la Banque mondiale (avril 2018)4, il a été révélé que l'Algérie a accompli de remarquables progrès pour chacun des indicateurs clés du développement humain et a rejoint les pays ayant un niveau de développement humain élevé. Si sur le plan quantitatif les résultats sont appréciables, des efforts importants restent à entreprendre pour améliorer la qualité de l'éducation dispensée. En effet, l'Algérie se classe 71e sur 72 dans l'étude PISA (2015)5, qui mesure les compétences des jeunes de 15 ans en sciences et en mathématiques.

Le rapport énonce que «cette faible qualité des résultats est en partie explicable par plusieurs facteurs dont les enseignants mal formés, les ressources d'enseignement limites et le manque d'intérêt des élèves. Les établissements d'enseignement algériens ne sont pas suffisamment bien équipés d'un point de vue technologique, et ni les enseignants ni les élèves ne disposent d'un accès aisé à la technologie pour apprendre en milieu scolaire. De manière générale, la médiocrité des résultats requiert une évaluation de l'organisation de l'administration, du financement et de la gouvernance du système».

Notes :

1- La docimologie est la discipline scientifique consacrée à l'étude du déroulement des évaluations pédagogiques notamment à la façon dont sont attribuées les notes par les correcteurs des examens scolaires. Le mot «docimologie» vient du grec composé de dokimé, épreuve, et logos, science..Historiquement, le concept de docimologie a vu le jour en France vers les années 1920 dans le domaine de la psychologie avec Henri Piéron et Henri Laugier. Depuis, le système traditionnel de notation des élèves est devenu un objet d'étude.

2- Dans la mythologie grecque, la légende du sculpteur Pygmalion raconte que ce dernier tombe amoureux de sa statue et demande à Aphrodite, la déesse de l'amour, de la rendre vivante pour l'épouser. En ce sens l'effet pygmalion signifie épouser l'idée que l'on se fait.

3- Un enseignant n'est pas employé pour transmettre des connaissances mais pour faire acquérir des connaissances et des compétences aux élèves dont il a la charge. Transmettre des connaissances et faire acquérir des connaissances et des compétences sont deux aptitudes totalement différentes.

4- https://www.banquemondiale.org/fr/country/algeria/.../economic-outlook-april-2018

5- Depuis cette date, l'Algérie n'a pas participé à d'autres études PISA.

* Docteur - Expert/consultant en éducation/formation