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Tlemcen: Qui se souvient de Kamel Malti, le musicologue polyglotte ?

par Allal Bekkaï

Celui qui fut le musicologue, le mélomane, le traducteur, le polyglotte, le conférencier incontournable, nous a quittés voilà plus de neuf ans. Il s'agit de Kamel Malti qui est décédé en « marge » de l'évènement « Tlemcen 2011 », à l'âge de 81 ans à l'hôpital de Dijon (France) des suites d'une maladie.

Fils de Malti Abdelhamid et de Aïni Bouchama, Kamel est né le 3 décembre 1929 à El Qalaâ inférieure non loin de la maison de Cheïkh Larbi Bensari... Mohammed Dib a vraisemblablement emprunté le prénom «Aïni» pour son personnage de «La Grande Maison» sachant qu'il est né et a grandi dans la maison des Bouchama à derb M'lala (Sidi Hamed)... Lors de la guerre d'Algérie, il fut l'un des signataires aux côtés de Mahfoud Kaddach et Mouloud Maâmeri, ainsi que des milliers d'enseignants français, en Algérie, de la pétition lancée en 1956 par Charles Siblot, un ami de l'Algérie, stipulant qu' «il n'y a pas de solution militaire au problème algérien, que ce n'est pas avec les méthodes de Massu qu'on s'approcherait d'une solution politique et qu'il fallait ouvrir les négociations avec lesdits «rebelles»... Après, l'indépendance, il passa par la Sorbonne avant d'enseigner au lycée Henri IV puis à Saint Louis.

Il est considéré comme l'un des premiers professeurs agrégés de Lettres, en Algérie. Il exerça également comme Inspecteur de français, selon M. Mohammed Djebbari, ancien Inspecteur de mathématiques qui a eu l'occasion de le rencontrer, en visite d'inspection au lycée Maliha Hamidou : «C'était un homme très cultivé», témoignera ce dernier...Il était polyglotte puisqu'il maîtrisait, outre l'arabe, le latin, le grec, le français, le sanscrit, le hébreu, le chinois, selon son fils Abdelhamid, ingénieur des TP (SEROR) qui nous précisera que son père, bien qu'à l'article de la mort apprenait l'italien... sur son lit d'hôpital. « Mon père était très modeste, il aimait tout ce qui est rustique, il nous disait qu'il était un homme du 19 siècle... C'était un passionné de la musique andalouse. Il collait tellement aux basques de Cheïkh Larbi Bensari que celui-ci lui fit cadeau de son illustre rebeb dont il aimait jouer ainsi que du violon... »...

Kamel Malti avait entamé un travail de recherche axé sur «la relation entre la musique, la physique et les mathématiques», selon son fils... «Il était un père et grand-père dévoué issu d'un milieu très modeste et orphelin à 10 ans, il s'est construit son propre avenir, Agrégé de grammaire française en 1954, Chevalier des palmes académiques en 1993, a fait partie du Haut Conseil d'Etat de la réforme de l'Education nationale, mélomane dans l'âme et incontestablement l'un des universitaires et autres qui ont contribués à sauver l'héritage arabo-andalou, imprégné de sensibilité amazigh... Ce grand érudit de musique, notamment la musique andalouse, «Infatigable dans sa recherche du «mefqoud» (pièces musicales inédites), mais également pour tous les événements liés à la musique classique algérienne, toutes écoles confondues », selon sa petite fille Leïla Malti (dans un hommage posté sur SOS Antiquité Tlemcen)... Recteur honoraire à l'Université d'Alger et plus exactement à la faculté des Lettres de la place Audin où il exerça comme professeur agrégé de langue française, il eut à parrainer l'écrivain et penseur Lakhdar Mouagal qui obtient une bourse de post-graduation et part à Paris en 1970...

En sa qualité de vice-président de l'Association El Fekhardjia, il écrira un article sur Cheïkh Mohammed Bouali (« Ces trésors enfouis dans les mémoires » publié dans El Moudjahid) à l'occasion d'un hommage organisé avec le CCI, à la salle ‘Atlas' (le 10 février 1983). Un article qui sera repris par ‘Le Lien des Amis de Tlemcen (n°6/mai 2003)... Comme il dédia une éloge « Une vie, une œuvre exemplaire » (Il était une fois Tlemcen) à la mémoire de Si Djelloul Benkalfat, au titre de la commémoration du 10ème anniversaire (1998) de celui qui fut le fondateur et président de la société de musique ‘Gharnata' En latiniste averti, il participa au Colloque international sur Saint Augustin (Annaba 2001) avec une communication « L'idéologie de l'école à l'époque de Saint Augustin » et contribua au programme de l'année de l'Algérie en France (2003) et plus exactement à Angers, avec «Les rythmes dans l'écriture de Saint Augustin: points d'une problématique» outre un article intitulé « De la pédagogie selon Saint Augustin », publié dans ‘Le Lien des Amis de Tlemcen (n°8/avril 2004).

D'ailleurs, on le voit sur une photo dans la revue Djazaïr 2003 à El Mouradia, serrant la main du Président Abdelaziz Bouteflika, en compagnie de Mgr Henri Tessier, archevêque d'Alger et M. Mahmoud Bouayed, conseiller du président qui présenta Malti à Bouteflika...

En 2004, à la Bibliothèque centrale Dr Abdelmadjid Meziane, Kamel Malti évoquera le passé prestigieux de la SLAM à l'occasion du centenaire du Cercle des jeunes Algériens...

Dans une prise de parole au Palais de Mansourah ‘Qasr el Afrah' où il était invité, un jeudi 15 décembre 2005 pour rehausser de sa présence la cérémonie du projet de création d'une fondation ‘Cheïkh Larbi Bensari, le mélomane considérait Hadj Larbi Bensari comme un point d'arrivée et un point de départ (Malti se faisait un point d'honneur de l'appeler Hadj au lieu de Cheïkh en référence à sa qacida «Kaâba ya beit rabbi »..., ndlr). «On lui doit, dit-il, la rigueur dans l'ordonnancement de la nouba qui évolue comme un être humain qui va de la naissance à la mort. Il fut un artisan laborieux, mais je conseille aux jeunes d'éviter l'imitation stérile et d'avoir leur propre personnalité dans le chant ». Kamel Malti préconisait la voie de l'enseignement scientifique de cette musique (via la codification) pour réintégrer la musique andalouse dans le concert mondial comme la musique hindou-turque.

Dans ce contexte, le livret, riche en enseignement musical, qui accompagna la sortie, en février 2007 d'un coffret de 5 CD (ONDA) consacrés à la musique arabo-andalouse de la sanaâ d'Alger, intitulé le ‘Printemps andalou' est signé par le défunt musicologue. Il est également l'auteur de la préface des deux ouvrages de Ahmed Serri « Chants andalous » (2002 et 2006 / ENAG), outre la traduction des poèmes andalous illustrant les deux livres... Abstraction faite de l'anthologie (45 heures d'enregistrement) de ce dernier...On lui doit, par ailleurs, le fameux livre de Ben Draâ Trari qui représente une copie d'un très vieux manuscrit (recueil de poèmes andalous du 18ème siècle) qui fut découvert en 1868 par un officier de l'armée française, selon M. Fayçal Benkalfat, un « chasseur » de documents d'archives pour le compte des départements expositions et patrimoine immatériel auprès de la manifestation culturelle de 2011... Sur ce registre, le journaliste Abdelhakim Meziani et dans un article sur Ahmed Serri, paru dans l'hebdomadaire ‘Les Débats' (15 au 21/11/2006) reconnaîtra en Kamel Malti « l'un de nos plus grands mélomanes et fins intellectuels... ».

Lors du festival national du ‘hawzi' de Tlemcen de juillet 2007où il était désigné comme membre du jury, le musicologue donna à la Maison de la Culture une conférence sur ‘le ‘hawzi', propositions d'une problématique générale ... « Le symbolisme de la lune dans les poèmes andalous chantés » est le titre d'une étude publiée sous forme d'article dans ‘Le Lien des Amis de Tlemcen' (n°5 / novembre 2002)... Suite à un problème technique (téléphone), il n'a pu apporter son précieux témoignage depuis Alger (via la radio de Tlemcen), en tandem avec Omar Dib, à l'occasion du cinquantenaire du décès de Cheïkh Omar Bekhchi commémoré, en 2008, par l'Association ‘Tarab El Acil' présidée par M. Abdelkader Bekkaï... A la faveur d'une conférence-débat autour de son dernier album (nouba rasd) animée, en février dernier, à la bibliothèque nationale d'El Hamma à Alger, l'interprète de musique arabo-andalouse , Behdja Rahal, a tenu à rendre hommage à Kamel Malti, lequel a écrit sur la nouba , pour « sa collaboration dans la correction des textes »... A noter que ce dernier devait participer au colloque sur « La poésie et la musique andalouse, l'école de Tlemcen » organisé par le CNRPAH et l'UABT, dans le cadre de «Tlemcen 2011 » (du 13 au 15 juin prochains) mais la maladie ou plutôt le destin en a décidé autrement.

Un hommage à titre posthume lui fut rendu dans ce cadre, selon M. Chaïb Megnounif, responsable au département des Colloques...Une cérémonie commémorative sera organisée dans les jours qui viennent par ses anciens élèves à la Bibliothèque augustinienne du diocèse d'Alger, selon Mgr Tessier... André Mandouze, normalien latiniste louait le défunt : « C'est mon meilleur élève »... « Kamel Malti illustrait à juste titre cette tradition hellenique incarnée par Ibn Ndjar qui fit la traduction de l'Almageste de Ptolémée », estime le Pr Mohammed Baghli, chercheur en legs universel... Le Pr. Rachid Benabadji, chirurgien, exprimera son indignation quant au mépris de l'Université de Tlemcen vis-à-vis de ce monument de l'enseignement que fut Malti... Paul Siblot le citait constamment comme référence. Sur le plan musical, Mohammed Fekhardji lui doit la présentation (notice détaillée) de ses deux albums sortis à Paris, en 1984, selon Nasreddine Baghadadi, responsables des Archives à l'ENRS qui a eu à animer avec le défunt ainsi que Hadj Ahmed Serri et deux éditeurs une table ronde sur la problématique de la non commercialité de la musique andalouse... En fin connaisseur de la musique algéroise dite ‘sanna', Kamel Malti ne manquait pas de faire des remarques pertinentes à Ahmed Serri lors des répétitions de la Mossiliya (les années 70)...C'était à lui que recourait Abdelhakim Meziani de Sandoussia pour la traduction des poèmes andalous de l'arabe au français...

Suite à la nouvelle de son décès, la radio de Tlemcen lui consacra une évocation à travers l'émission « Couleurs andalouses » animée pas Salim El Hassar (qui s'illustrera par un « mais » posthume à propos d'un insiraf « Rani bel Afrah »). Son confrère Mokhtar Allal de El-Bahia lui emboîta le pas, le même après-midi, dans l'émission « Ahl el Andalous » où Ahmed Serri, Amine Kalfat, Fayçal Benkalfat et Abdelhamid Malti rendront hommage au défunt. Kamel Malti résidait à Hydra (Alger) mais venait régulièrement à Tlemcen chez son fils, à la cité les dalias (Kiffane). Ses obsèques au cimetière de Sidi Senouci de Aïn Wazouta furent marquées par la présence de plusieurs personnalités, parmi elles l'archevêque Mgr Henri Tessier, le recteur Noureddine Ghouali, le commissaire de «Tlemcen 2011» Abdelhamid Benblidia, le musicologue Nasreddine Baghdadi (ce dernier vient de nous quitter, ce lundi 31 août 2020, ndlr)...