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L'université n'a que trop souffert des trublions politiques: Epargnons-lui l'épreuve des estocades qui la guettent encore

par Benabid Tahar*

La rentrée universitaire 2020-2021 ne ressemble à aucune autre parmi celles qui l'ont précédée. La pandémie Covid-19 a induit une situation inédite, inhabituelle, inattendue et pour laquelle la communauté n'était pas préparée. Des mesures exceptionnelles ont été prises pour sauver l'année 2019-2020 et entamer une nouvelle, en limitant autant que possible les dégâts. En cette phase de reprise des activités pédagogiques, hautement sensible, mille lanternes sont dressées sur le secteur de l'enseignement supérieur. Dans les réseaux sociaux, dans la presse et autres supports médiatiques on discute du ‘'sujet brulant'' : le retour aux bancs des écoles et des universités sur fond de crise sanitaire. Mais le débat ne s'arrête pas là pour certains ; il est allé au-delà de la problématique de la prise en charge pédagogique des étudiants en cette période difficile. Il semble glisser, mal à propos, ces derniers temps vers une sorte de banalisation dangereuse de la formation universitaire. Et comme de coutume, sans surprise, la politique se met de la partie. ‘'La politique n'est pas tout mais elle s'intéresse à tout'' disait Nicolas Machiavel, à juste titre.

Evidemment, il est dans le rôle des politiques de s'intéresser à tous les problèmes de la nation ; qu'ils se soucient du devenir de l'université est tout à fait louable. Ce qui n'est pas souhaitable, car incongru et contreproductif, que nous appréhendons le plus, est que les hommes politiques se substituent aux professionnels du domaine pour orienter le destin de l'institution ou qu'ils en fassent une arène politique. Avouons-le franchement, le monde de la politique, longtemps alimenté par le décrochage scolaire, n'est pas dans les meilleurs sentiments vis-à-vis de l'université. L'épanouissement de celle-ci lui importe peu, disons beaucoup moins que son contrôle, éminemment stratégique à ses yeux. Bien que, soulignons-le au passage, une frange du personnel politique, qui a su fructifier son échec scolaire pour gravir les échelons de la hiérarchie partisane, éprouve généralement le besoin de se rapprocher de l'institution universitaire pour glaner, la plupart du temps par des voies obscures et sinueuses, un diplôme, sésame ouvrant la voie à certaines promotions, à la prise des galons et au ‘'prestige''. Se faire appeler ‘'Douctour'' dans le milieu vaut semble-t-il son pesant d'or. Hélas, le système algérien a une triste originalité en ce sens qu'il se prête magistralement à la fraude, à la tricherie, à la combine et autres prouesses de ce registre.

Est-il besoin de rappeler que, souvent sur fond de desseins inavoués, politiques et autres, des établissements universitaires furent des années durant, et il n'est pas dit que c'est fini, le théâtre de récurrentes fermetures forcées et de pugilats entre associations estudiantines, donnant une image désolante du temple du savoir, de ses maîtres, de ses disciples et de ses fidèles. Secret de polichinelle, les partis politiques, le FLN en tête, ont toujours usé de divers subterfuges et autres intrigues pour mettre main basse sur l'université. Les associations estudiantines leur servent généralement de moyen de pression, de troupes au front, pour ne pas dire de nervis. Qu'il soit bien entendu, le débat politique autour de l'université n'est pas à craindre ; ce qui effraie en revanche et qu'il faut impérativement combattre c'est le fait de faire de celle-ci un enjeu politique. Ayant eu, en tant qu'enseignant-chercheur mais aussi et surtout en qualité de chef d'établissement, à l'observer de près et à en mesurer les méfaits, je peux affirmer sans équivoque que les politiques ont pris en otage l'université algérienne depuis belle lurette. Un drame auquel il est temps de mettre un terme, avant que ne soit injectée la dose létale. Aussi, au lieu de compter des coups qui font si mal et seriner des aïe !, j'ai jugé nécessaire d'exhaler le mal, de le porter à la connaissance de l'opinion publique et de signaler à son attention les conséquences fâcheuses qui en découlent inexorablement.

Si j'ai ouvert cette parenthèse c'est aussi, compte tenu de la délicatesse de la conjoncture et à point nommé, pour attirer l'attention sur le risque du déclenchement d'un mouvement revendicatif remettant en cause des normes fondamentales, universelles, auxquelles doit obéir un authentique et sérieux système universitaire digne de ces épithètes. Notamment, un régime éducatif où l'accès aux titres scientifiques, aux certificats d'aptitude et à l'ascenseur social se fait par le seul mérite, soumis aux épreuves de la compétition honnête et loyale. En d'autres termes, le processus de sélection des postulants à une formation, diplômante ou qualifiante, ou à une quelconque promotion devrait se faire uniquement sur la base des capacités du candidat. Et que le meilleur gagne ! Autre élément d'importance, afin de s'inscrire dans l'esprit de la qualité et de la compétitivité, il est impératif d'œuvrer à réunir et mettre à la disposition des enseignants et des enseignés les conditions à même d'assurer une formation de valeur, avec l'excellence comme objectif. A noter que les ressources humaines nécessaires et qualifiées, le rapport encadrement-apprenants et les moyens matériels, entre autres, constituent le socle sur lequel repose toute œuvre de formation, à tout le moins fiable. Le droit à l'instruction pour tout citoyen est incontestable, je le soutiens de bonne grâce. Il est par ailleurs consacré par la loi fondamentale et assuré par l'Etat. A ce propos, Victor Hugo nous dit : L'éducation, c'est la famille qui la donne ; l'instruction, c'est l'Etat qui la doit. Est-ce pour autant, au nom d'une prétendue égalité ou d'une quelconque idéologie, tout le monde serait à toute formation éligible sans préalables. Auquel cas, cela reviendrait à ignorer sciemment ‘'l'inégalité naturelle'' des aptitudes. Autrement dit, se voiler la face ou couvrir facticement une réalité, si évidente et intangible, au nom d'une justice que l'on aura pris plaisir à travestir.

Sans doute, l'équité et l'égalité des chances devraient être observées avec rigueur, mais cela doit se faire dans leur esprit et au sein de leur domaine de validité. Entendre par là se soucier de donner à chacun ce qu'il mérite et qui lui revient de droit, pas ce qu'il veut à tout prix ou au mépris des règles établies. Prosaïquement parlant, point de politique, point de populisme et de démagogie dans le domaine des sciences et de la pédagogie. Ces pratiques détestables, que les professionnels de la politique et leurs relais ont, à certains égards, pu imposer à l'auguste institution, provoquent assurément ce que l'on devrait craindre par-dessus tout : l'exubérance de médiocrité intellectuelle et scientifique qui mène forcément au déclin universitaire dans toute sa splendeur. La nature de la récolte étant toujours intimement liée à celle de la semence, on imagine aisément la catastrophe. Cataclysme n'est pas un vain mot pour décrire une telle situation lorsqu'on réalise que l'université produirait dès lors de piètres ersatz de cadres de la nation qui inonderont l'espace socioéconomique et écumeront les établissements éducatifs, les entreprises, les ministères, etc. Ils sèmeront alors l'ivraie partout et perpétueront la mouise dans tous les secteurs.

Il importe de rappeler que les institutions d'un Etat prestent à hauteur de ce que valent les femmes et les hommes qu'on aura formés dans les écoles et les universités. Soustraire la gestion des affaires de la société, son façonnement et son devenir au savoir-faire, à la compétence, à l'expertise et à la bonne gouvernance ne peut déboucher que sur un sinistre. Enfin, est-il besoin de souligner que le déficit de bonne formation, la connaissance approximative, l'incurie, l'incompétence et autres handicaps intellectuels sont sources de précarisation, de régression, de fanatisme et divers fléaux, synonymes de désastre pour la nation. En outre, j'estime inconséquent que certains s'opposent à l'élitisme, quels qu'en soient les motifs, par conviction, par frustration, par populisme ou autre. Pour ma part, je considère l'élitisme, au sens propre du terme, comme le meilleur rempart contre le règne de la médiocrité.

Ne serait-ce que par probité intellectuelle, je m'interdis de prendre le politique en bouc émissaire ; l'anathématiser comme seul responsable du marasme qui a sévi toutes ces années au sein de nos universités serait injuste. Chacun de nous a sa part de responsabilité, il lui appartient d'apostropher sa conscience pour œuvrer activement dans le sens du changement ou persister dans la passivité et l'insouciance. Il s'agit à présent de penser l'avenir de notre université. Des réformes sont toujours nécessaires. Encore faut-il qu'elles soient suffisamment réfléchies, convenablement conçues, bien conduites et menées à bon port. Là est le cœur du problème. A ce sujet, je me suis déjà exprimé dans un article publié dans le Quotidien d'Oran le 29 novembre 2014, sous le titre : La réforme sera révolutionnaire ou ne sera pas. Avant de conclure le présent article, je voudrais rappeler quelques éléments fondamentaux à même de contribuer à redonner à l'université ses lettres de noblesse. Par l'ancrage des bonnes traditions universitaires, par la rigueur, par la consécration de la méritocratie, par la promotion de l'excellence et grâce à une bonne gouvernance, l'université trouvera indubitablement son chemin de Damas, se réappropriera son rôle d'avant-garde.

Si la fatalité, sous le poids des méprises des uns et de l'indolence des autres, venait à en décider autrement, les fossoyeurs du savoir règneraient en maîtres sur la cité. On s'acheminerait de bon pied vers une situation kafkaïenne. Une déchéance dont la responsabilité incomberait non seulement à ceux qui l'auraient provoquée (politiques et décideurs) par leurs orientations, voire injonctions, peu réfléchies mais aussi à ceux qui auraient été chargés d'exécuter les décisions (les responsables administratifs et les instances pédagogiques et scientifiques) sans mot dire, par pusillanimité ou pour d'autres considérations, ainsi qu'à tous ceux qui ont laissé faire (enseignants et étudiants). Ceux de ma génération et moi-même, cheveux grisonnants, quitterons le navire les uns après les autres, non sans amertume, en emportant avec nous le bon souvenir de l'université de notre jeunesse, à laquelle nous pourrions juste faire des éloges nécrologiques, faute d'avoir pu, ou su, lui faire réserver la place qui lui sied, qu'elle mérite. Du reste, la responsabilité est collective et doit être assumée en tant que telle. En tout cas, il serait à mon sens moralement impudent pour qui que soit de vouloir faire amende honorable pour un aussi grave péché ; celui de compromettre l'avenir du pays. Lequel avenir, n'en déplaise aux abrutis qui ignorent ou nient l'évidence, se prépare justement sur les bancs de l'université. Il y a environ deux siècles, le pédagogue et penseur suisse Johann Heinrich Pestalozzi affirmait : L'avenir des nations est dans les écoles du peuple. Il est de bon conseil de garder toujours à l'esprit cette citation.

* Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie