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L'Algérie, face à la crise libyenne et aux tensions géostratégiques au niveau de la région sahélienne

par Abderrahmane Mebtoul*

La dernière édition de la revue ‘El Djeich' de l'ANP (août 2020), a mis en relief que « l'évolution de la situation en Libye peut être source de défis et de menaces sur notre sécurité nationale et que la sécurité de la Libye participe de la sécurité de l'Algérie». C'est que la Libye, porte de l'Europe et de l'Afrique, situation géographique stratégique, avec 42 milliards de barils de pétrole et entre 1500/2000 milliards de mètres cubes gazeux et d'autres richesses colossales, pour une population ne dépassant pas 7 millions d'habitants, suscitent des convoitises et expliquent les tensions où s'affrontent, par groupes interposés, les grandes puissances. Globalement, aujourd'hui, les menaces sur la sécurité ont pour nom terrorisme, prolifération des armes de destruction massive, crises régionales et délitement de certains Etats. Or, les défis collectifs nouveaux, sont une autre source de menace : ils concernent la domination par l'Economique, les nouvelles technologies, les ressources hydriques, la pauvreté, les épidémies et l'environnement. Ils sont d'ordre local, régional et global. Ces enjeux sont intiment liés aux nouvelles mutations mondiales qui devraient conduire à de profondes reconfigurations socio-économiques, technologiques mais également sécuritaires.

1.- Nous assistons, dans la région, à de profondes mutations de la géopolitique au niveau de l'Afrique du Nord, après l'effondrement du régime libyen, avec des conséquences pour la région. – (Deux importants ouvrages coordonnés par le professeur Abderrahmane Mebtoul et le Dr Camille Sari (de la Sorbonne) sont parus entre 2014/2015 à Paris Edition Harmattan – tome 1-traitant des institutions et de la gouvernance (480 pages) et le tome 2 des volets économiques sous différents aspects (500 pages) regroupant pour la première fois -36 experts et professeurs d'université algériens- marocains- tunisiens- mauritaniens et libyens- européens.). Bien avant et surtout depuis la chute du régime de Kadhafi, le Sahel est l'un de ces espaces échappant à toute autorité centrale, où se sont installés groupes armés et contrebandiers. Kadhafi disparu, des armes, dont 15.000 missiles sol-air étaient dans les entrepôts de l'armée libyenne dont une partie a été accaparée par de différents groupes qui opèrent au Sahel..-Avec les tensions géostratégiques récentes le trafic a pris plus d'ampleur notamment avec les conflits en Irak, Syrie et pour cette zone l'instabilité au Mali, Niger et surtout libyenne. (Intervention du professeur Abderrahmane Mebtoul -2017-Ministère de la Défense Nationale Institut Militaire de Documentation, d'Evaluation et de Prospective «Sécurisation et économie des frontières au Maghreb et au Sahel : enjeux et perspectives.)

Récemment, certaines sources de renseignements mentionnent le retour de Djihadistes en provenance de la Syrie et l'Irak se réfugiant au Sahel et en Afrique du Nord. Selon différents experts trois facteurs permettent de comprendre les liens entre trafic et terrorisme : - premièrement, l'existence de mouvements communautaires, ethniques et religieux, qui permettent une collaboration entre terroristes et criminels, sur la base de valeurs partagées et de confiance mutuelle ; -deuxièmement, la survenance d'un conflit armé ; et troisièmement, les contraintes qui jouent lors d'échanges transnationaux complexes de marchandises illégales ; des échanges qui impliquent souvent d'autres parties intermédiaires et de certains segments de l'administration corruptibles. Ce qui complique davantage la situation c'est la non-reconnaissance, par les tribus libyennes, du gouvernement qui n'est pas en mesure d'assurer la protection des frontières, devant impliquer les tribus dans les négociations, d'autant plus que ces dernières détiennent un lot d'armement important puisé dans les casernes de la défunte armée libyenne. La Libye n'est plus la seule menace potentielle, il y a le Mali qui est traversé par une grave crise politique. Ces nouvelles donnes impliquent une nouvelle stratégie sur le plan sécuritaire mais aussi diplomatique. Au Sahel, les groupes armés ont proliféré, ont accru leur capacité de nuisance, se sont diversifiés en terroristes, insurgés, criminels et milices. Désormais, existent une coopération et une convergence qui rassemblent ces groupes avec le narco-terrorisme. Pour lutter contre le terrorisme et trafiquants en tous genres, il y a lieu de mettre l'accent, avant tout, sur l'échange de renseignements qui doit se faire de manière instantanée, pratiquement en temps réel, harmoniser des politiques de lutte contre le terrorisme et de patrouilles communes le long de ces frontières difficiles à contrôler. Le Sahel est également une zone de transit pour les passeurs. 50 à 60% de ceux qui traversent la Libye vers l'Europe passent par la région. Les événements récents ont souligné que la traversée de la Méditerranée peut se transformer en drame et qu'il est urgent que tout le monde coopère pour arrêter les flux migratoires : créer des centres d'accueil, donner des moyens à la police pour contrôler ces flux migratoires et créer les conditions pour le retour. C'est pourquoi il y a lieu d'accorder une attention particulière aux tensions au niveau de la ceinture sahélienne qui recouvre, entièrement ou en partie, les pays suivants : l'Algérie (à l'extrême sud), le Sénégal, la Mauritanie (au sud), le Mali, le Burkina Faso (au nord), le Niger, le Nigeria (à l'extrême nord), le Tchad (au centre).

Le Sahel est un espace sous-administré et souffrant d'une mauvaise gouvernance chronique. La vulnérabilité du Sahel découle d'une profonde vulnérabilité des Etats accentuée par la pression démographique. Caractérisé par une forte croissance démographique (environ 3,1%), le Sahel devrait doubler sa population d'ici 25 ans, et comptera vraisemblablement plus de 100 millions d'habitants, en 2020. Cette croissance affectera, certainement, la sécurité humaine et notamment alimentaire de la région dans son ensemble. A cela se greffent d'importantes inégalités qui accentuent l'intensification de la radicalisation qui est le fruit d'une conjonction de facteurs liés à l'individu, ses relations, sa communauté et son rapport à la société, avec des ingérences étrangères, manipulant différents acteurs afin de se positionner au sein de ce couloir stratégique et de prendre le contrôle des richesses qui sont nombreuses ; l'arc sahélien étant riche en ressources : après le sel et l'or, le pétrole et le gaz, le fer, le phosphate, le cuivre, l'étain et l'uranium qui nourrissent les convoitises de puissances qui désirent en assurer le contrôle

2- Face aux tensions géostratégiques, la sécurité de l'Algérie est posée à ses frontières. La frontière Algérie-Mali est de 1.376 km, celle Algérie- Libye est de 982 km, Algérie-Niger de 956 km, et la frontière Algérie-Tunisie de 965 km sont à surveiller. Selon les experts militaires, la stratégie algérienne se déploie sur trois niveaux :- premièrement, la mise en place d'un dispositif de sécurité aux frontières et la restructuration des forces armées et de sécurité ; -deuxièmement, l'amorce de processus bilatéraux de coopération avec les pays voisins ; - troisièmement, le développement d'un processus multilatéral à travers l'initiative des pays du Champ. Cette stratégie est guidée par trois principes fondamentaux : - non-ingérence dans les Affaires intérieures des Etats ; non intervention de l'armée algérienne hors du territoire et prise en charge endogène de la sécurité régionale et la proposition de la nouvelle constitution d'intervention, à l'extérieur du pays, ne peut se faire que si la Sécurité nationale l'exige mais dans le cadre d'organisations internationales et doit avoir l'aval des trois quarts du parlement. Dans cette perspective, le commandement militaire algérien a adopté un plan de sécurité concernant les zones frontalières portant plus précisément sur quatre axes : rencontres bilatérales entres structures en charge de la protection de la frontière commune; -coordination des actions sur le terrain et la mise en place d'une coopération opérationnelle, pour lutter contre le terrorisme, la contrebande et la criminalité transfrontalière ;- instauration d'un partenariat en matière d'échange de renseignements ; - échange des expériences dans les domaines de la sécurité des frontières, de la lutte contre la criminalité et la formation spécialisée au profit des cadres militaires afin d'accroître leurs compétences.

Pour l'Algérie, il y a l'urgence d'une coopération tant régionale que mondiale, dans la lutte contre la criminalité transnationale, nécessitant une coopération en réseaux passant par l'amélioration des bases de données afin de lutter efficacement contre le crime transfrontalier et le terrorisme. D'une manière générale, sur le plan militaire et géo- stratégique, c'est à travers les activités du groupe dit des « 5+5 » que peut être appréciée, aujourd'hui, la réalité d'une telle évolution. (Etude du professeur Abderrahmane Mebtoul parue à l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI Paris France) » la coopération Maghreb-Europe face aux enjeux géostratégiques » (novembre 2011)- chapitre III- « la stratégie de l'OTAN et des 5+ 5) ll s'agit donc de lever les contraintes du fait que la corruptibilité générale des institutions, pèsent lourdement sur les systèmes chargés de l'application des lois et la justice pénale en général qui ont des difficultés à s'adapter aux nouveaux défis posés par la sophistication des réseaux du crime organisé (cybercriminalité), où la collaboration inter-juridictionnelle est ralentie par l'hétérogénéité des systèmes, accentuée par la porosité des frontières. À terme, la stratégie doit viser à attirer graduellement les utilisateurs du système informel vers le réseau formel et ainsi isoler les éléments criminels pour mieux les cibler tout en diminuant les dommages collatéraux pour les utilisateurs légitimes.

-Mais la lutte contre le terrorisme implique de mettre fin à cette inégalité tant planétaire qu'au sein des Etats où une minorité accapare une fraction croissante du revenu national, enfantant la misère et donc le terrorisme, renvoyant à la moralité de ceux qui dirigent la Cité. Sans lutte contre la corruption, impliquant une restructuration du système artisan et la dynamisation de la véritable société civile, loin des aléas de la rente, pour un retour à la CONFIANCE, il y a impossibilité de développement mais le risque d'une déflagration sociale (voir l'expérience récente du Liban), renvoyant à la bonne gouvernance. D'où la nécessité de développer ensemble une stratégie de riposte collective, reposant sur un partenariat gagnant -gagnant et sur un co –développement, car le tout sécuritaire pour le sécuritaire a des limites, existant des liens dialectiques entre développement et sécurité. L'Algérie du fait de ses potentialités notamment dans l'énergie solaire, les hydrocarbures traditionnels et non traditionnels, peut contribuer à être un puissant facteur de coopération et d'intégration entre les deux rives de la Méditerranée et fournir le lien structurant qui permettra la réalisation d'une suite de projets concrets, facteur de prospérité et de stabilité partagée, au niveau de la région méditerranéenne et africaine. Je suis persuadé, en fonction de son histoire mouvementée, depuis des siècles et de ses potentialités actuelles, notre peuple trouvera, sans nul doute, les ressources morales et psychologiques qui lui permettront, comme il l'a fait maintes fois face à l'adversité, de transcender avec dignité et honneur les rancunes et les haines tenaces. C'est pourquoi, comme je l'ai démontré récemment dans une longue interview au quotidien américain ‘American Herald Tribune' du 28/12/2016, au quotidien financier français ‘La Tribune FR' du 07 mai 2017et la Conférence donnée devant les officiers supérieurs à l'Ecole supérieure de Guerre, l'Algérie – mars 2019- acteur stratégique dans le domaine énergétique), l'Algérie est un acteur stratégique de la stabilité de toute la région. C'est un passage obligé vers la reconquête de notre cohésion nationale et politique, sociale et économique au sein d'un front intérieur solide et durable, en faveur des réformes dans les domaines militaire, sécuritaire, politique, économique, social et culturel dont le pivot sont la bonne gouvernance et le savoir.

*Docteur d'Etat en Sciences Economiques (1974-) ; diplômé d'expertise comptable de l'Institut supérieur de Gestion de Lille, membre de plusieurs organisations internationales Europe -USA, auteur de 20 ouvrages et de plus de 700 conférences nationales et internationales