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La crise éco sanitaire : s'adapter ou disparaître

par Ali Benbekhti

Une situation lourde et tendue :

l'ambiance est morose, le climat est lourd. La menace de contamination pèse sur les nerfs et plombe le moral de tout le monde, la persistance du brouillard face l'avenir engendre une incertitude insupportable. Beaucoup d'opérateurs économiques sont asphyxiés financièrement et en même temps paralysés par un manque de visibilité. Les investisseurs temporisent, les projets en cours avancent très lentement avec le sentiment de marcher sur des œufs.

Toutefois, les entrepreneurs et les investisseurs sont des personnes actives par nature, même au repos, ils passent leur temps à interpréter l'avenir économique à l'affût du moindre signe, de la moindre opportunité et les crises sont toujours porteuses d'opportunités. Elles obéissent au principe de la destruction créatrice dont a parlé le prix Nobel de l'économie autrichien Joseph Schumpeter qui le désigne par « le processus continuellement à l'œuvre dans les économies et qui voit se produire de façon simultanée la disparition de secteurs d'activité économique conjointement à la création de nouvelles activités économiques »1.

Les crises, des catalyseurs d'innovation :

En chinois, la crise se dit « Weiji ». « Wei » signifie danger, précarité et « Ji », changement ou parfois aussi opportunité. En management, une crise, c'est la manifestation d'un déséquilibre entre un flux et un processus de traitement. Un dysfonctionnement qui nécessite souvent un réajustement du processus, parfois une reconception totale du système.

Les crises agissent souvent comme un mécanisme de forçage qui nous contraignent à un choix : disparaître ou s'adapter. S'adapter implique souvent innover, c'est pour cette raison que les situations de crise conduisent à des progrès rapides dans beaucoup de domaines, économique, technologique, politique et militaire... On attribue à Platon la phrase «La nécessité est la mère de l'invention».

Ce qu'il faut retenir de ces enseignements, c'est que le temps n'est pas à l'affliction et l'abattement mais à l'adaptation, à la créativité et à l'innovation. La crise éco sanitaire ou comme certains l'appellent déjà « Le Grand Confinement » comme l'économiste Gita Gopinath (Chef économiste au FMI) en rappel à la « Grande Dépression » des année 1930, s'annonce durable, profonde et inévitable.

Alors survivre ou disparaitre ? Il ne faut pas oublier que nous sommes les descendants d'une espèce qui a survécu grâce à ses capacités d'adaptation. Une crise économique est une redistribution des cartes, un « revamping » des systèmes, le hic dans tout cela est que le changement d'un système nécessite un temps de « reboot » ou un « reset » comme le temps que nécessite le redémarrage d'un ordinateur. Ce temps varie d'un ordinateur à un autre selon la puissance de son processeur, la qualité de ses composants... En économie, c'est un peu plus complexe !

Les économistes s'accordent plus ou moins sur une période de 18 à 24 mois selon les pays pour que l'économie revienne à son niveau antérieur. Cette phase s'accompagne inévitablement avec un lot d'incertitude, de flottement et d'angoisse. D'un point de vue différent, la crise que nous sommes en train de traverser correspondra au temps nécessaire pour que les entreprises réadaptent leurs modèles d'affaires au nouveau mode de vie, aux nouveaux comportements sociaux et aux nouvelles configurations des marchés. On peut diviser cette phase en trois parties dans la réflexion d'affaires d'un opérateur économique :

• Réaliser que le système économique a changé : cette phase est liée à l'efficacité du système d'intelligence économique et à la façon dont l'information est gérée.

• Prendre les mesures nécessaires pour se réadapter : ce qui nécessite une vision, un management agile, une maîtrise des outils de planification et un leadership.

• Attendre que les nouvelles mesures soient maîtrisées, assimilées dans les routines d'affaires pour qu'elles deviennent viables et/ou rentables.

La crise durera le temps que mettront les opérateurs économiques à réaliser qu'ils ne doivent plus attendre que le marché redevienne ce qu'il était, mais plutôt réfléchir à moderniser leur modèle d'affaires ou carrément le réinventer. Puis donner du temps au temps, c'est-à-dire tester les nouvelles configurations, réajuster au fur à mesure de la mise en exploitation dans la logique AAA (Analyse Après Action).

Sur le plan macroéconomique national, la situation cadre avec la théorie des cycles économiques courts de Clément Juglar (8 à 10 ans), nous sommes en effet à la fin d'un cycle (croissance, maturité, déclin) entamé dans les années 2010 stimulé par le marché du BTP, de l'immobilier et de l'énergie. Et à l'aube d'un nouveau cycle qui pourra être stimulé par le secteur agricole et agroalimentaire, pharmaceutique, des énergies alternatives (solaire en autres), tourisme et service peut être avec une participation importante du tissu PME.

Sur le plan macroéconomique international, le système mondial semble être à l'aube d'un nouveau « Cycle lent » selon la théorie des cycles de Kondratiev (40 à 60 ans) de l'économiste russe Nickolai Kondratiev qui cadre avec l'essoufflement d'un secteur et l'apparition d'un autre, dans notre cas, l'énergie fossile, la pétrochimie, la finance spéculative.

Sommes-nous réellement à l'aube d'une nouvelle ère économique tant au niveau national que mondial ? Si c'est le cas, quels seront les prochains « Growth Driver ou Vecteur de croissance » ? Sur quoi faudra-t-il miser selon que l'on soit un État ou un investisseur privé ? Sur quels secteurs l'Algérie devra-t-elle axer sa politique de développement ? Autant de questions aussi stratégiques que passionnantes qui détermineront le cours des 30 prochaines années.

Pour conclure, tant qu'il y aura 7 milliards d'individus à nourrir, à soigner, à divertir, à transporter... l'économie tournera toujours avec des temps de reprogrammation, des crises qui représentent de réelles opportunités de positionnement / repositionnement aussi bien pour les nations que pour les entreprises. Car elles rendent les systèmes et les esprits plus souples est plus aptes aux changements. Observer, être attentifs, à l'affût, naviguer dans le chaos, miser sur l'avenir et s'adapter sont les aptitudes clés du moment.

Note :

1 Wikipédia.