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Belaïd Abdeslam : génie ou extravagance

par Amar Tou

Belaïd Abdeslam est plus connu comme ministre de l'Industrie et de l'Energie que comme chef de gouvernement. Cette réputation lui colla pour le temps qu'il a passé à la tête de ce ministère dont il fut surnommé le père, sous la direction du président de la République Houari Boumediene jusqu'au décès de ce dernier à la fin de l'année 1978.

Il bénéficia d'un « rééchelonnement » en deux temps. Il fut reconduit, diminué, dans les fonctions de ministre des Industries légères sous le Président Chadli Bendjedid au début des années 1980, ministère issu d'une recomposition du gouvernement conduit par Abdelhamid Brahimi qui vit le grand ministère de l'Industrie et de l'Energie, fractionné en plusieurs ministères, et qui vit Belaïd Abdeslam disparaître aussitôt. Il sera rappelé aux fonctions de chef de gouvernement, une douzaine d'années plus tard (entre août 1992 et août 1993), alors que l'Algérie, embourbée dans sa crise multidimensionnelle, était bien engagée dans une voie, diamétralement opposée aux convictions doctrinales de Belaïd Abdeslam en matière économique ; comme pour sceller définitivement, sa mise au « rancard ». Ce qui fut, d'ailleurs, le cas. C'est, aussi, probablement, le fait d'une improvisation devant le blocage que vivait l'Algérie dans tous les domaines.

Il n'était pas attendu que Belaïd Abdeslam s'en déjugeât. Il opta, en effet, pour une économie de guerre pour surmonter les ‘'étranglements'' financiers qui étouffaient le pays, en temporisant les négociations engagées depuis 1989 et surtout depuis 1991, par ses prédécesseurs, avec le FMI, notamment, pour le rééchelonnement de la dette extérieure du pays et la conclusion du Plan d'Ajustement Structurel et également les ouvertures, jugées trop précipitées, sur l'économie libérale, dite de marché, pour en atténuer le choc idéologique.

Il mit en place et rendit opérationnelles les filières suivantes au titre du modèle de développement (qu'il met en oeuvre entre 1967 et 1977), y compris ses programmes qui étaient en cours de réalisation à la fin de l'année 1977:

1 Une industrie pétrochimique embryonnaire.

2 Phosphate et engrais

3 Sidérurgie

4 Métallurgie

5 Industrie ferroviaire (wagons et maintenance)

6 Construction et réparation navales.

7 Industries cimentières

8 Produits rouges et de la céramique, carreau et sanitaire

9 Industries agro-alimentaires au nombre de dix (lait, viande, pêche, fruits, légumes, boissons, huiles et graisses, céréales, tomate industrielle, sucre).

10 Industries mécaniques (machinisme agricole, matériels des TP, matériels de manutention, équipements industriels, machines–outils, équipements hydrauliques, véhicules automobiles utilitaires et de transport collectif : camions, cars, bus) et vélomoteurs.

11 Industries électro-domestiques et électroniques.

12 Industries des câbles et de l'électrotechnique.

13 Industrie pharmaceutique.

14 Produits parapharmaceutiques et cosmétiques.

15 Industrie chimique (verre, papier et carton, peinture).

16 Détergents et produits d'entretien.

17 Industries manufacturières (textile, confection, cuir & chaussures et bois).

18 Industrie du tabac.

Logique à cette époque, est l'absence, dans ce tableau, des filières, dites actuellement, industries de pointe et/ou industries d'avenir ou de technologies avancées, comme la filière de l'industrie numérique récente et d'évolution très rapide, la filière de biotechnologie, la filière de la nanotechnologie, la filière des systèmes Micro-électromécaniques (MEMS) ou encore, les filières de matériaux écologiques à haute qualité environnementale (HQE), la filière aéronautique et spéciale, la filière des systèmes de transport notamment sur les plans de sécurité et de télécommunication en transport ferroviaire et en transport guidé, la filière de l'eau (traitement et dessalement) et la filière de la ville durable et d'intelligence artificielle, la toute récente.

Ces filières, naturellement, ne pouvaient, par conséquent, représenter alors, un quelconque intérêt pour le modèle de développement (1967 - 1977) parce que, d'une part, ces filières dans leur quasi-totalité, n'étaient pas encore bien développées et, d'autre part, ne répondaient pas encore, pour l'Algérie de l'époque, à aucun besoin pressant à court, à moyen et même à long terme.

Quant à l'absence de la filière automobile de tourisme de ce tableau qui peut paraître paradoxal par rapport à une demande réelle, elle semble, logiquement, répondre à un impératif de cohérence du modèle de développement qui favorise exclusivement la production nationale au détriment de la consommation de produits importés, s'agissant, en outre, pour le cas de l'automobile de tourisme, d'un bien jugé non encore prioritaire à ce stade de développement socioéconomique de l'Algérie.

Une grande base industrielle émergea alors, par conséquent, constituée notamment, des complexes et grandes unités industriels suivants :

Complexe sidérurgique d'El Hadjar - Annaba, complexe de phosphate d'Annaba, Complexe moteurs-tracteurs de Constantine avec fonderie intégrée, usine machines-outils de Constantine, moteurs électriques d'Oum El Bouagui, cimenterie Hdjar Essoud 1 et 2, cimenterie Aïn El Kébira, usine vélomoteurs de Guelma avec fonderie intégrée, cimenterie de Sour El Ghouzlane, complexe électroménager de Tizi Ouzou, complexe vannerie de Médéa, complexe des antibiotiques de Kasr El Boukhari-Médéa, complexe de l'industrie mécanique de camions de tout tonnage et de bus de Rouiba-Alger avec fonderie intégrée, usine des chaudières d'Alger, cimenterie Meftah-Blida, cimenterie de Chlef, extension de la cimenterie de Zahana-Mascara, usine de plateaux pour camions de gros tonnage, avec fonderie intégrée à Tiaret, complexe de machinisme agricole de Sidi Bel Abbès avec fonderie intégrée, complexe électronique de Sidi Bel Abbès, cimenterie de Hassasna-Saïda, cimenterie de Béni-Saf - Aïn Témouchent, cimenterie de Hamma Bouziane - Constantine, cimenterie Aïn Touta - Batna, câblerie électrique de Biskra, électrolyse de zinc de Ghazaouet - Tlemcen et autres complexes de raffinage de pétrole, de traitement et de liquéfaction de gaz et de production d'électricité dans plusieurs régions, réparties précisément entre l'Ouest, le Centre, l'Est et le Sud du pays, en vertu du principe d'équilibre régional, etc.

Six objectifs stratégiques majeurs sont servis par ce tissu industriel :

Premièrement, il permet d'ambitionner une indépendance confortable en matière industrielle dès lors qu'elle permet toute expansion tant verticale qu'horizontale pour peu que les marchés d'écoulement existent ou qui sont à créer. Ce qui, en vérité, n'est pas tâche facile à cette époque et postérieurement.

Deuxièmement, il offre les instruments nécessaires à la mécanisation de l'agriculture indispensables à son développement.

Troisièmement, il autorise toutes les formules combinatoires d'intégration économique pour noircir le tableau d'échanges inter-branches et inter-secteurs y compris par l'induction de services en amont et en aval de ces combinaisons à même de créer les emplois en nombre suffisant à l'effet de compenser au titre du modèle de développement choisi, le caractère relativement capitalistique des technologies choisies.

Quatrièmement, il est le fruit d'un pragmatisme très difficile à privilégier à l'ère pure et dure du bipolarisme géostratégique planétaire. Les technologies choisies et les fournisseurs d'équipements industriels étaient, dans leur quasi-totalité, d'origine occidentale, de l'Allemagne Fédérale notamment. L'intérêt national était traité, comme on le voit, à l'abri du choix idéologique du moment que l'Algérie avait, pourtant, ostentatoirement affiché. C'est, incontestablement, au-delà d'un pragmatisme indéniable, un courage politique démonstratif d'un fort degré d'indépendance, quelles que soient les réserves émises à son égard et que d'aucuns, suivistes, n'hésitent pas à qualifier de drôlement atypique, imprudent, voire insensé.

Cinquièmement, il n'exclut pas les évolutions optionnelles, organisationnelles et managerielles en ce qui concerne la nature du capital, les statuts des entreprises et l'introduction des fondements universels pour une meilleure gestion de ces entreprises. Les évolutions ultérieures dans ce sens, l'attestent amplement ; elles feront, à cet effet, l'objet d'étude dans l'ouvrage que je prépare à la publication.

Sixièmement, ce tissu industriel de base est complété par un tissu industriel de moyennes unités industrielles prolongeant la base lourde pour assurer une intégration productrice de valeurs ajoutées conséquentes. Ce tissu (de moyennes unités industrielles) couvre la quasi-totalité des wilayas du pays, existant à l'époque. La dimension « équilibre régional » qui sous-tend la diffusion, partout, du progrès technique, crée et aide à créer, également et partout, des centres d'activités publics et privés pourvoyeurs d'emplois et de revenus pour servir le progrès social des populations. C'est l'ultime objectif du modèle de développement choisi qui y est pleinement concrétisé.

La distribution de ce tissu à l'intérieur des wilayas est démonstratif de cet équilibre territorial recherché, au profit d'un plus grand nombre de populations, répondant également à des besoins de consommation qui étaient, encore, totalement importés ou très insuffisamment produits localement.

Le tableau suivant, non exhaustif, reprend cette distribution lisible de manière synthétisée on ne peut plus édifiante.

Distribution géographique non exhaustive des unités industrielles publiques moyennes

Wilaya.....Localité.....Activité

Adrar.....Reggane.....Conserverie de Tomate

Alger.....Chéraga.....Cuir et chaussures

Blida.....Cherchel.....Biscuiterie

Aïn-Defla.....Khémis Méliana.....Industrie de sucre

A. Témouchent.....Béni-Saf.....Cimenterie

A.Témouchent.....El Amria.....Tannerie

A.Témouchent.....El Maleh.....Peinture

A.Témouchent.....Messerguine.....Détergents

Batna.....N'Gaous.....Conserverie / jus d'abricot

Béchar.....Béchar.....Semoulerie / Minoterie

Béchar.....Béchar.....Briqueterie

Béjaïa.....Béjaïa.....Papier et carton

Béjaïa.....Akbou.....Prêt-à-porter

Béjaïa.....Akbou.....Chaussures / Espadrilles

Béjaïa.....Sidi Iche.....Semoulerie / Minoterie

Blida.....Soumââ.....Equipements meunerie

Blida.....Mouzaïa.....Eau minérale

Biskra.....El Kantara.....Smoulerie / Minoterie

Biskra.....Biskra.....Textile / Confection

B. Bou Arreridj.....B. Bou Arreridj.....Semoulerie / Minoterie

B. Bou Arreridj..... B. Bou Arreridj.....Emballage cartonné

Bouira.....Lakhdaria.....Peinture

Bouira.....Aïn Bessam.....Minoterie Semoulerie

Bouira.....Sour El-Ghouzlane.....Détergents

Bouira.....Lakhdaria.....Eau minérale

Boumerdes.....Korso.....Semoulerie / Minoterie / Couscous

Boumerdes.....Korso.....Boulangerie indudustrielle

Chlef.....Chlef.....Semoulerie / Minoterie

Chlef.....Oued Fodda.....Tuberie en ciment

Constantine.....Didouche Mourad.....Boulangerie industrielle

Guelma.....Guelma.....Céramique domestique

Guelma.....Bouchegouf.....Levure alimentaire

Guelma .....Guelma.....Vêtements spéciaux

Jijel.....Jijel.....Chemiserie

Jijel.....Jijel.....Verrerie

Jijel.....Jijel.....Peaux et cuirs

Laghouat.....Laghouat.....Textiles

Mascara.....Tighennif.....Confection

Mascara.....Sig.....Semoulerie / Minoterie / Couscous

Mascara.....Mohammadia.....Lampes électriques

Mascara.....Mascara.....Insecticides

Mila.....Ferjioua.....Semoulerie / Minoterie

M'Sila.....M'Sila.....Tissu industriel (Bâches)

M'Sila.....M'Sila.....Cuir

Relizane.....Oued R'hiou.....Vaisselles / Robinetterie Inox

Relizane.....Oued R'hiou.....Boulonneries

Relizane.....Relizane.....Textiles

Relizane.....Relizane.....Papier / Carton

Saïda.....Saïda.....Papier / Carton

Saïda.....Saïda.....Abrasifs

Saïda.....Saïda.....Semoulerie / Minoterie

Saïda.....Saïda.....Eau minérale

Sétif.....El Eulma.....Batteries automobiles

Sétif.....El Eulma.....Produits plastiques

Sétif.....Aïn El Kébira.....Vaisselles et Robinetterie Inox

Sidi Bel Abbès.....Sidi Bel Abbès.....Laiterie

Sidi Bel Abbès.....Sidi Bel Abbès.....Chaussures

Sidi Bel Abbès.....Ras El Ma.....Antennes TV

Sidi Bel Abbès.....Télagh.....Montage des petites TV

Sidi Bel Abbès.....Sidi Bel Abbès.....Semoulerie / Minoterie

Souk Ahras.....Souk Ahras.....Peinture

Souk Ahras.....Bir Bouhouch.....Menuiserie industrielle

Souk Ahras.....Souk Ahras.....Textiles / Confection

Souk Ahras.....Mellag.....Papier / Carton

Souk Ahras.....Sédrata.....Quincaillerie

Tébessa.....EL Aouinet.....Semoulerie / Minoterie

Tiaret.....Frenda.....Chaussures

Tiaret.....Rahouia.....Briqueterie

Tiaret.....Mahdia.....Semoulerie Minoterie

Tlemcen.....Nedroma.....Nedroma

Tlemcen.....Nedroma.....Textile - Soie

Tlemcen.....Sebdou.....Textile - Laine

Tlemcen.....Tlemcen.....Montage / Centraux / Téléphones

Tlemcen.....Maghnia.....Savonnerie

Tlemcen.....Maghnia.....Maïserie

Tlemcen.....Maghnia.....Huilerie

Tlemcen.....Maghnia.....Céramique domestique

Tlemcen.....Remchi.....Faïence

Tlemcen.....Remchi.....Briqueterie

Tlemcen.....O. Mimoun.....Semoulerie / Minoterie

Tlemcen.....O. Mimoun.....Vêtements spéciaux

Tizi Ouzou.....Draâ Ben Khedda.....Textiles

Tizi Ouzou.....Tadmait.....Semoulerie / Minoterie

Tizi Ouzou.....Baghlia.....Semoulerie / Minoterie

Tizi Ouzou.....Bordj Ménaïel.....Vaisselles et Robinetterie Inox

Un taux d'intégration de l'ordre de 60 à 75% était fixé pour toutes les industries installées, même pour les usines réalisées ‘'clés en main''. La formation accompagnait ces réalisations en Algérie et chez les constructeurs.

L'ensemble de ce tissu industriel avec ses complexes, ses grandes et moyennes usines, était organisé en 73 grandes entreprises industrielles publiques à la veille de leur restructuration organique. Elles seront restructurées sous le gouvernement Abdelhamid Brahimi en 404 entreprises publiques environ, durant les premières années de 1980 et dont les sièges sociaux furent localisés à l'intérieur du pays, dans leur majorité : diffusion du progrès technique pour certains, déperdition de compétences pour d'autres ; hypothèses, toutes deux, nettement vérifiables.

Des usines de ce tissu sont toujours en activité. D'autres ont été privatisées ; elles sont en production ou à l'arrêt. D'autres ont été cédées à d'autres institutions étatiques. D'autres, enfin, sont à l'arrêt, en désuétude. Ces aspects ne constituent pas notre préoccupation dans cet hommage au défunt Belaïd Abdeslam.

Il est reproché à la vision de développement ‘'Boumédiene / Abdeslam'', la projection trop ‘'introversée'' de l'économie, considérant tacitement, à tort, insatiable le marché algérien. L'absence, dans la vision, de projections exportatrices, négligea la recherche des meilleurs produits, de la meilleure gestion, de la maîtrise des coûts et, partant, la recherche des termes de la grande compétitivité qui, un jour ou l'autre, heurtera la production algérienne à l'exportation en substitution inévitable des revenus de pétrole.

C'est ce qui arriva à la première épreuve de vérité que l'Algérie connut, brutalement, à la première grande crise du pétrole en 1986. Ni la qualité des produits, ni leurs prix, ni le markéting adéquat, ni le financement à l'exportation, n'étaient au rendez-vous pour sauver le pays de la crise entamée en 1986 et qui se poursuit de nos jours ; malgré la longue éclaircie pétrolière des années 2005 - 2014 perturbée toutefois par une relative courte dépression en 2008 / 2009. D'autant qu'aucune implication des partenaires étrangers dans le placement des produits algériens sur leurs marchés classiques respectifs, n'était insérée dans les conditions de vente de leurs équipements à l'Algérie.

La réponse des tenants du modèle de développement ‘'1967 - 1979, situe le mal dans le désordre structurel causé à l'économie algérienne par les décideurs en poste de responsabilité à compter de 1979. Etape des grandes déviations assassines, soutiennent-ils. La gestion de l'économie du pays à partir de 2000, poursuivent-ils, se contenta, quant à elle, du surplace, en dehors d'éclaircies indéniables, notamment en matière agricole, en infrastructures des transports, en structures d'enseignement, de santé, des sports et en millions de logements livrés, en dépit d'insuffisances criantes au niveau de la qualité des services fournis, en dépit du nombre croissant des besoins insatisfaits en logements et en nombre de ‘'marginalisés'' à quelque titre que ce soit. Mais, également, en l'absence persistante d'impacts structurels détérminants sur l'économie du pays. Un semblant de renvoi à la case départ en quelque sorte, serions-nous tentés de conclure.

C'est le témoignage d'un cadre d'entreprise industrielle publique des années 1970 et directeur général d'entreprise publique durant les premières années de 1980 ; cadre qui a accompli ‘'Faridat El Hadj'' avec le défunt Belaïd Abdeslam (que Dieu ait son âme) en 2003.