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Arabe et darija : 1.000 ans de cohabitation

par Abdou Elimam*

De manière directe ou indirecte, les questions linguistiques travaillent la conscience et le vécu des Algériens (ainsi que celle des autres Maghrébins, d'ailleurs). C'est ainsi que les locuteurs natifs de ce pays se voient entraîner dans des identifications linguistiques parfois loufoques. Nous serions tous : Arabes ou plutôt Amazighs ou plutôt Méditerranéens, voire Africains ! On le voit, soixante années après l'indépendance, notre algérianité n'est toujours pas pleinement assumée. Ne plus jouer à l'autruche avec les questions identitaires nous permettra d'éviter de substituer des fantasmes à la réalité - avec toutes les retombées que cela implique.

Un proverbe bien de chez nous dit : «Ma3za oulâ târet» - (c'est une chèvre, même si elle vole). Ceci s'applique aisément au traitement que subit notre histoire. On aurait tous été «Berbères» avant d'être conquis par les «Arabo-Musulmans» et là, nous troquons notre langue «unique» pour devenir, majoritairement, des locuteurs «arabophones». Cette caricature - lourdement et profondément ancrée par le colonialisme, il faut le rappeler - reste, de nos jours, la «référence» spontanée à toute interrogation sur l'identité. Alors que la réalité de notre histoire et de la langue majoritaire (la darija) témoigne d'une narration, certes refoulée mais bien différente ! Voyons cela de plus près.

Bien nombreux sont les travaux sur l'antiquité du Maghreb, de chercheurs sans liens avec la colonisation française, qui révèlent la présence d'une multitude de langues sur ce territoire. Mentionnons, en vrac : le punique, l'hébreu, le syriaque, le grec, le libyque, l'araméen et bien d'autres moins connues. Comment peut-on expliquer cela ? Simplement par le fait qu'à l'époque, l'idéologie linguistique chauvine (phénomène récent dans l'histoire) n'existait pas. On parlait, certes sa langue native, mais on recourait aux autres langues ou à leurs alphabets sans complexe. Les langues ne s'identifiaient nullement à un territoire politique.

Ce n'est qu'avec l'émergence des empires (mésopotamiens, grecs puis romains) que cette question linguistique change de nature tant la gestion de l'empire commande le recours à une langue de référence - ne serait-ce que pour la reconnaissance des pièces de monnaie. C'est ainsi que les Grecs qui prospectent le nord de l'Afrique - plus de mille ans avant J.C. - y rencontrent une population qui «parlait de manière méconnaissable», c'est-à-dire autre chose que le grec. C'est pour décrire ce phénomène d'intercompréhension difficile qu'ils ont qualifié la population de «barbare», adjectif qui en grec signifiait «au langage méconnaissable». Or, nous l'avons mentionné plus haut, la population de ces contrées parlait plusieurs langues et non pas une seule, même si toute palabre méconnaissable avait été étiquetée, sans distinction, de «barbare». Les Romains useront du même qualificatif que les Grecs pour désigner les langues méconnues d'eux et celles des Nord-Africains, plus particulièrement. Etaient dits «barbares» tous ceux dont la langue n'était pas le latin, en gros. De nos jours, le même qualificatif est en usage scientifique sous l'étiquette de «allophones»; c'est un synonyme. Voilà donc l'origine du mot «berbère» qui est un appréciatif d'altérité et non pas un marqueur d'identification ethnique ou linguistique.

Le système colonial français a su s'agripper à ce qualificatif pour construire une fable historique mettant en scène une population mono-ethnique et monolingue : les Berbères. De là, ils leur ont projeté un espace géographique à forme variable : la Berbérie. Cette fable historique, dont l'essence aspire à tourner le dos à l'Orient au profit de l'Occident, fut une source inaltérable de discours distinguant/opposant «Arabes» à «Berbères» et inspirant de nombreux travaux légitimant une telle vision de notre histoire. Ils ont fait fi de la période carthaginoise dont la langue, le punique, se répand sur tout l'actuel Maghreb, malgré la masse de traces archéologiques qui en témoignent. Ils ont fait fi de la nature plurielle des populations de cette contrée ainsi que des langues. Ils ont réussi à nous «vendre» un peuple «berbère» à la langue «amazighe» que les Arabes étouffent pour asseoir leur domination; belle bombe à retardement.

Qui peut sérieusement croire à une telle fabulation ? Arrêtons-nous une minute pour scruter cela. Si la population était «totalement» berbérophone, comment aurait-elle pu communiquer avec les diffuseurs de l'islam de cette période entre les VIIe et Xe siècles ? Nos fabulateurs osent même des contradictions grossières : en intégrant l'islam et ses textes, nos ancêtres à la fois mono-ethniques et monolingues auraient fini par oublier leur langue native (supposée unique) et se sont mis à parler, de manière majoritaire, non pas l'arabe classique importé tout récemment, mais la darija ! Les interférences linguistiques entre tamazight et le maghribi sont tellement minimes que l'argument que la darija est le produit du «berbère arabisé» est une vue de l'esprit. Disons, en passant, qu'ils attribuent aux Arabes un talent de didacticiens jamais égalé, dans toute l'histoire de l'humanité. Et oui, de nos jours, avec tout l'environnement adéquat (dictionnaires, internet, cours en présentiel, méthodes, immersions, audio-oral, multimédia, etc.), nous avons tous tellement de mal à utiliser proprement une langue étrangère ! De là à oublier la nôtre en faveur de celle apprise : c'est quasiment de la magie ! Soyons sérieux : on peut, certes, devenir bilingue (à la limite), mais on ne peut pas troquer sa langue de naissance, pour la raison suivante : c'est notre cerveau qui, à notre insu, construit la trame de langage sous forme de réseaux de neurones que rien ne peut effacer au profit d'une autre trame de langage. Cela est impossible chez les humains, mais pas pour une machine. La trame de langage que notre cerveau imprime nous sert de tremplin à l'acquisition des connaissances ainsi que d'autres langues. Insistons bien là-dessus : sur la base de cette trame initiale et avec son concours.

Par conséquent, si les gens n'ont pas pu troquer leur langue native pour une autre langue native, c'est tout simplement parce qu'ils parlaient autre chose que tamazight. L'histoire nous apprend qu'ils parlaient, en vérité, une langue proche de l'arabe. Une langue qui était déjà là depuis plus de 1.500 ans. Et cette langue, qui est l'ancêtre de la darija, c'est la langue punique. Voilà qui explique les facilités linguistiques de communication entre les habitants de ce nord de l'Afrique et les Musulmans venus d'Orient avec, comme mission, de faire admettre le message coranique. Depuis, la langue punique se métamorphose en «Lu!at al-qawm» (comme l'appelle Ibn Faris (Xe siècle), voire «el-3amiya». Depuis lors, les destins des deux langues sont liés. Que deviennent les variantes berbères, me diriez-vous, à juste titre ? Elles ont toujours existé de manière dispersée en tant que langues natives1, elles-mêmes en binôme fonctionnel avec la langue arabe. Elles n'ont, de toute évidence, pas pu être «une langue dominante»; le ratio qui existait entre la darija et le berbère semble, aujourd'hui, grosso modo le même qu'à l'arrivée des Arabo-Musulmans.

Par ailleurs, la fabulation attribuant aux Arabes une «invasion violente» contre les populations «berbères» locales est vite démentie par l'histoire réelle. Les Byzantins qui régnaient en maîtres, alors, avaient opposé la force contre les Arabes. Les tribus des autochtones, qu'elles furent berbérophones ou punicophones, étaient sous domination byzantine. A l'exception notoire de la Kahina qui vint -furtivement- renforcer l'offensive byzantine, les autres populations ont plutôt pactisé avec les promoteurs de l'Islam, tels sont les faits dominants.

Certes, la darija (ou maghribi) et l'arabe se sont toujours secondés, complétés, remplacés selon les situations de communication. Les fonctions religieuses et administratives ou scientifiques étaient remplies par l'arabe; le reste (vie sociale et culturelle et vie intime), par le maghribi et le berbère (proportionnellement). C'est bien cette répartition des tâches -mise en place dès le départ, comme en témoignent de nombreux documents de la jurisprudence, notamment- qui a permis d'atteindre une sorte d'équilibre culturel. En effet, la culture locale est assurée par le maghribi pendant que la culture arabo-musulmane et universaliste l'est par l'arabe. C'est cela qui a fait la cohérence ainsi que la spécificité culturelle et linguistique du Maghreb : à la fois personnalité culturelle forte et distincte, et membre du monde arabe. Cette trame de fond a subi ses premières secousses durant l'occupation ottomane. Son renversement est consacré avec la colonisation française. En effet, la mise en opposition des deux langues a commencé durant cette période, sans que l'on ne s'en aperçoive. Les indépendances des pays du Maghreb ont validé cet état de fait en privilégiant l'arabisme au détriment du national. La darija (maghribi) est dite langue «vulgaire» ou «dialectale» (en reprenant les catégorisations de la colonisation, d'ailleurs). L'arabe est porté seul au sommet de l'Etat. Cette séparation et l'opposition surfaite qui leur ont été imposées par une idéologie en manque d'assurance a produit ses effet en un demi-siècle : l'Algérien se caractérise par sa «mal-vie», son envie endémique d'émigrer, son détachement civique alarmant, la détérioration de son langage au quotidien, un système éducatif d'exclusion culturelle dont l'improductivité est dramatiquement reconduite d'année en année, une production scientifique quasi inexistante sur le plan international, etc.

Séparer et opposer ces deux langues que l'histoire a faite «sœurs siamoises» revient à démembrer cette fusion charnelle millénaire. La prochaine mouture de la Constitution devrait réparer cette absence de vigilance politique et réhabiliter la langue consensuelle de ce pays. En assurant à tamazight une protection juridique constitutionnelle, nous n'avons fait qu'entamer le processus. Il s'agit maintenant de poursuivre cette démarche nationale et démocratique pour préserver les équilibres historiquement forgés et consolider irréversiblement le ciment de notre jeune nation. Non, les questions identitaires ne se sont pas éteintes parce que l'on a décidé de ne plus en parler. Leurs retombées sur la société sont telles (chacun y allant de ses «mythes fondateurs») qu'on ne peut faire la politique de l'autruche indéfiniment.

* Linguiste - Auteur de ‘'Après tamazight, la darija'' - Editions Franz Fanon, 2020.

Notes :

1 Notons que cette dernière formulation nous permet d'éviter la confusion (sciemment entretenue par certains arabisants) rattachée à «langue maternelle» comprise comme «langue mère» - terme repris par A. Zaoui pour parler de cette langue à venir, qu'est la langue tamazight officielle, (Liberté du 18/06/2020).