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L'adoption de l'anglais comme première langue étrangère en Algérie: Est-ce la bête noire des francophones algériens ?

par Belkacem Tayeb-Pacha

Peut-être la conjoncture actuelle ne le permet pas mais la question est intéressante et nécessaire: qu'en est-il du fameux et vieil projet de remplacer le français par l'anglais (du moins dans les documents administratifs, comme annoncé par l'ex-ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique) ? Pourquoi ce mutisme absolu après une vraie algarade 2.0 ?

À propos de cette question, un certain Algérien (dont il est inutile de citer le nom car l'intention n'est pas d'élaborer un casus belli mais de traiter un sujet) a écrit ceci : « le dénigrement du français, joint à l'idée «imbécile» de vouloir le remplacer par l'anglais, n'est point d'ordre pédagogique, mais bien d'ordre idéologique, puisqu'il obéit de manière évidente à une manœuvre politicienne ayant comme objectif l'exclusion de l'élite francophone des postes et des centres de décision qu'arabophones et arabisants n'ont cessé de convoiter » 1.

Alors que dans les sociétés évoluées, la question (socio)linguistique est prise en charge, d'une manière plus ou moins transparente, un peu naturelle, à la fois politiquement par des élus et/ou des décideurs et intellectuellement et scientifiquement par des spécialistes formés rigoureusement, en Algérie, elle semble être abordée n'importe comment, souvent par n'importe qui, et s'apparente à un tabou, un tabou politico-idéologico-linguistique qui peut donner du vertige : pourquoi, en 2020, malgré l'indiscutable importance de l'anglais, comme langue d'enseignement, d'économie, d'espoir, etc., et le désir des Algériens d'apprendre et de pratiquer cette langue, l'on s'entête à enseigner le français comme première langue étrangère ? Comment peut-on démontrer ce possible lien entre le désir d'un peuple d'adopter une autre langue et tout le mal que reprochent les francophones à ce peuple ? Enfin, pourquoi tout ce mystérieux chantage métaphysico-linguistique à cause d'une langue qui n'est pas celle des Algériens ?

Pourtant, en même temps que ces défenseurs du français se font les avocats du diable et se rangent gratuitement les sangs, il y a, dans le territoire hexagonal, 1.328 formations qui sont dispensées intégralement ou partiellement en anglais.2

Habituellement, les linguistes et intellectuels francophones algériens appuient leurs propos par des données, qui peuvent être de première ou de seconde main. Mais, au sujet de ces données, il y a deux grandes choses à souligner : premièrement, la qualité scientifique de ces données est fort discutable ; on se base sur des données, chiffrées, certes, mais d'après nos analyses, elles ne sont ni valides, ni fiables car obtenues n'importe comment, n'importe où, par n'importe qui, et n'importe quand ; secondement, quand on fait parler ces données, c'est-à-dire quand on passe à cette seconde et difficile étape, où doit régner l'esprit scientifique dans toute sa rigueur, où on doit se débarrasser de toute idéologie, on ne fait pas attention à sa subjectivité, on ne prend en compte que les chiffres qu'on veut, on ne contextualise pas suffisamment, on n'est pas vraiment méthodologique, etc. Somme toute, en Algérie, toutes ou presque les données et les conclusions sociolinguistiques sont à remettre en question et, ipso facto, ne peuvent faire l'objet d'un débat sérieusement scientifique et/ou d'une décision politique.

Soit dit en passant, ce fameux « butin de guerre » que nous croisons surtout dans les travaux des universitaires algériens (comme l'expression « français langue de Molière » !...), est un propos qui doit être apprécié à sa juste valeur ; c'est une phrase qui relève du poétique, non d'une posture scientifique, même si elle contient une part de vérité. Nous conseillons vivement les étudiants algériens d'être prudents avec ce type de discours, de s'exercer à la réflexion et de faire cap sur les travaux des spécialistes ; il est temps de savoir qu'on n'entre pas en sociolinguistique comme on entre dans un champ de bataille (le nec plus ultra des études universitaires, c'est la réflexion scientifique, tout le reste n'est que pédantisme et parades langagières).

Contrairement à ce que racontent certains francophones d'Algérie, ce n'est pas précisément le français qui est détesté des Algériens, tout au contraire, la quasi-totalité des Algériens apprécient et utilisent cette langue, même s'ils savent que celle-ci leur a été imposée par les armes, qu'elle est moins avantageuse que l'anglais (dimension pragmatique), etc. ; le plus fanatique des Algériens (lorsqu'on peut établir scientifiquement ce fanatisme idéologico-linguistique…) pourrait avouer que le pivot de la problématique n'est pas le français, sinon l'imposition de cette langue qui ne sert pas à grand-chose, l'attitude provocante de certains francophones algériens et la volonté d'un peuple qui aspire à se moderniser.

Mais quel commentaire peuvent nous faire ces francophones d'Algérie sur le coup de sang de Jacques Chirac contre Ernest-Antoine Seillière ? N'est-ce pas pour ne pas entendre l'anglais de Seillière que J. Chirac est sorti de la salle du Conseil de l'Europe ? 3

Si, comme le disent certains francophones, les arabophones algériens sont bel et bien fanatiques et/ou imbéciles, dans ce cas-là, il faudrait également se consacrer à ces possibles liens communs entre eux, qui peuvent faire l'objet d'une sérieuse étude linguistico-socio-anthropologique : la véhémence et le je-m'en-foutisme langagiers, et cette méchante tendance à porter des jugements précipités et trop osés sur les personnes, au lieu de mener des enquêtes de terrain et d'adopter une posture langagière digne d'un intellectuel ou d'un savant.

De plus, il n'y a pas que les Algériens arabisants qui veulent remplacer le français par l'anglais; si on gratte un peu, on verra qu'il y a d'excellents francisants algériens, qui manient spectaculairement le français, qui lisent Sartre le matin et Baudelaire le soir, qui ont horreur du fondamentalisme et du chauvinisme mais, parallèlement, ils préfèrent l'Algérie de l'anglais à celle du français. Toutefois, ironie du sort, cette catégorie de francophones algériens semble être frappée d'ostracisme médiatique.

En clair, si les Algériens veulent adopter l'anglais comme première langue étrangère, ils entendent dire, entre autres, qu'ils ont droit à l'altérite, à expérimenter d'autres langages, à vivre de nouvelles expériences, à devenir un peuple autre qu'un peuple subordonné ; ils veulent dire qu'ils ne peuvent pas être réduits à des choses, qu'ils ne sont moins personnes que personne, dans ce monde où personne n'est plus personne que personne ; enfin, ils entendent dire que les Algériens ne sont Algériens que s'ils disposent librement de leur algérianité, que s'ils peuvent enrichir et imposer cette algérianité.

C'est dire aussi que les Algériens ne doivent pas être taxés de fanatiques ou d'imbéciles parce qu'ils veulent remplacer le français par l'anglais ; on peut vouloir changer de langue, comme on veut changer de chemise, sans qu'il y ait à cela des raisons ethnosocioculturelles, politiques et/ou idéologiques. En d'autres mots, ce besoin de changer de choses, de devenir autre, est tout à fait naturel et compréhensible chez l'être humain, et peut se manifester dans différents domaines de la vie et dans n'importe quel pays.

Comme on peut le lire dans certains journaux, les francophones d'Algérie pensent (ou feignent de penser) que le remplacement du français par l'anglais conduira le pays au chaos, et nous de répondre : l'Algérie de l'anglais n'aurait rien à voir avec l'Algérie du français ; si les conditions s'y prêteront, celle de l'anglais pourrait être celle de la science, des esprits libres et inventifs, du progrès, de l'ouverture sur le monde mais aussi de la littérature française, une littérature richissime qu'on ne peut lire véritablement sans rien lire en anglais !…

D'une manière générale, certains francophones algériens évoquent l'anglais comme un outil d'expansionnisme, de colonialisme mais, le plus souvent, ne lèvent pas le voile sur la dimension géopolitique du français. Enfin, ces francophones font plus de politique que de sociolinguistique, en ce sens qu'ils n'énumèrent jamais toutes les dimensions du débat - ce qui n'est pas la méthode du savant, sinon celle du politicien...

Au lieu de servir l'Algérie qui est un pays traumatisé sociolinguistiquement et socioculturellement, les francophones d'Algérie jettent de l'huile sur le feu, se gaussent du quart comme du tiers, et lancent, ici et là, des badauderies, des nigauderies, des turlutaines, des tape-à-l'œil linguistiques et des insultes de tout poil. Leur recours à la thèse du nationalisme arabo-musulman, une vieille formule bien connue des sociolinguistes, n'est qu'un subterfuge pour détourner l'attention des vrais enjeux du débat ; ils savent bien que l'anglais est objectivement plus avantageux et moins difficile à apprendre que le français, ils savent aussi que « la langue fait le pays», comme l'a déclaré publiquement le fondateur de la Francophonie.

Mais s'ils hiérarchisent le bavardage sur le discours scientifique, et les branlettes intellectuelles sur la méthodologie sociolinguistique, c'est parce que la recherche scientifique est chronophage, pénible (pour insulter ou dire des conneries, on a besoin de quelques secondes, mais pour faire des chefs-d'œuvre, on a besoin de toute une vie).

Peut-être sans qu'ils s'en aperçoivent, certains francophones algériens sont réduits à des batteries et des fils conducteurs, dont les lampes s'allument en Occident, non en Afrique.

Enfin - nous ne lassons pas de le réitérer ! - la question n'a rien à voir avec les Français, et le français est une langue très belle, très intéressante, malgré les nombreuses difficultés liées à son enseignement-apprentissage. C'est une langue qui a rendu à l'Algérie beaucoup de services et a fait l'avenir de plusieurs Algériens : le français est une richesse pour toute l'humanité, et les Français ne sont pas les seuls détenteurs de cette langue.

Notes :

1 - https://www.liberte-algerie.com/actualite/langlais-pour-remplacer-le-francais-lecture-et-point-de-vue-321521

2 - Visiter le site la page suivante : https://www.campusfrance.org/fr/en-france-on-peut-aussi-etudier-en-anglais

3 - https://www.lefigaro.fr/international/2006/03/23/01003-20060323ARTWWW90425-seilliere_parle_anglais_chirac_part_fache.php