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Le Covid-19 : une occasion pour changer ce monde

par Abdelatif Kerzabi*

L'humanité a déjà connu des flambées épidémiques qui ont souvent duré plusieurs années. Les plus connues sont la peste, le choléra, la variole et le typhus. La peste noire a ravagé la population européenne de 1347 à 1352, exterminant entre 25 et 50% de la population européenne. Il en est de même pour la grippe espagnole qui, de 1918-1919, causa la mort de 50 millions de personnes, soit 2% de la population mondiale de l'époque. Plus récemment, l'Ebola, le SRAS, le SIDA, le H1N1… ont infecté des millions de personnes depuis 1980.

Pourtant, cette crise était annoncée. Les spécialistes des maladies infectieuses avaient déjà alerté l'opinion publique et les dirigeants sur l'accélération anormale des épidémies. En 2008, le National Intelligence Committee mentionnait le risque d'une «maladie respiratoire inconnue, virulente et très contagieuse». Le président Obama avait évoqué ce risque. En 2018, dans une conférence à la Massachusetts Medical Society consacrée au centenaire de la grippe espagnole, Bill Gates avait annoncé une catastrophe mondiale qui prendrait la forme d'une pandémie causée par un virus hautement infectieux se propageant rapidement au monde entier et que nous ne serions pas préparés à affronter.

I/ Les premières conséquences

La pandémie est là. Elle se nome Covid-19 qui veut dire «Coronavirus Disease 2019». Les conséquences sanitaires, mais aussi sociales, économiques, financières… sont importantes. Inattendue (ou presque), cette pandémie a touché tous les aspects ayant trait à la vie normale de l'être humain. Encore faut-il préciser que cette pandémie est un fait inédit qui a pris au dépourvu même les spécialistes du domaine, sauf ceux qui savaient. Qui pouvait imaginer il y a quelques mois que l'humanité aurait à faire face à une telle catastrophe sanitaire ? Jamais dans l'histoire de l'humanité un confinement aussi large qui a touché plus de deux tiers de la population dans certain pays n'a été mis en œuvre. C'est ainsi que le ralentissement inattendu et brutal de l'activité économique (production, commerce et services), et l'isolement au domicile auquel le public n'est pas préparé suite aux premières mesures de confinement, se sont traduits par la crainte de pénuries sur les biens essentiels qui explique l'affolement de la population et la ruée sur certains produits. Il faut dire que ce virus qui s'est propagé rapidement à l'échelle de la planète n'a pas donné le temps aux pouvoirs publics de prendre les mesures idoines pour endiguer cette pandémie.

La situation est encore plus grave si l'on considère le coût humain. Depuis le début de la pandémie apparue en Chine en décembre dernier, près de 4,2 millions de personnes ont été contaminées, dont plus de 280.000 décès.

Aujourd'hui, plus de 180 pays doivent faire face aux conséquences d'une telle pandémie. Jusqu'au début juin 2020, plus de 6.700.000 cas de Covid-19 ont été confirmés et presque 400.000 personnes en sont décédées. Les Etats-Unis sont le pays le plus sévèrement touché avec 1.900.000 cas et plus de 110.000 morts. Le continent européen est également très endeuillé. Le Royaume-Uni déplore 40.000 victimes, l'Italie compte plus de 34.000 décès, l'Espagne et la France avec plus de 26.000 décès. Toutefois, la situation semble s'améliorer depuis mai 2020. Mais, et il faut le dire qu'avec cette pandémie, les Occidentaux découvrent qu'ils sont eux aussi vulnérables et que la mort est juste là.

Les Etats mobilisent leurs finances publiques pour faire face à la pandémie au moment où les recettes budgétaires stagnent sinon baissent. C'est ainsi que les places financières mondiales ont été les premières à ressentir les effets de cette pandémie. Au Canada et aux États-Unis, les marchés boursiers ont rapidement perdu plus de 30%, effaçant la plupart des gains réalisés au cours des dernières années. Les Bourses de Milan (-16,98%) et Madrid (-14,06%) ont également enregistré les pires chutes de leur histoire à la clôture, Londres (-9,81%) et Francfort (-12,24%), les pires depuis plus de 30 ans. A l'instar des autres Bourses, celle de Paris clôture avec des baisses allant jusqu'à -12%, une baisse jamais enregistrée depuis sa création en 1724.

Un autre tournant de la crise est le choc pétrolier sur fond d'effondrement des cours sur le marché international suite à l'échec des négociations entre l'OPEP (Organisation des pays producteurs de pétrole) et la Russie, en pleine crise du Covid-19. Les pays producteurs les plus fragiles sont les grands perdants. Surtout ceux dont les hydrocarbures représentent l'essentiel des recettes et qui n'ont pas accumulé de réserves de change. C'est le cas de la plupart des pays du Golfe ainsi que l'Algérie. Après être passé sous la barre des 20 dollars, le prix remonte légèrement ces derniers jours. Cet effondrement du cours du pétrole est considéré comme le plus brutal de l'histoire du pétrole.

En dehors du coût humain, le coût mondial de la pandémie pourrait aller de 2.000 milliards de dollars à 4.100 milliards de dollars, ce qui équivaut à une perte comprise entre 2,3% et 4,8% du produit intérieur brut mondial.

Le coronavirus reste un petit virus qui a fait basculer l'économie mondiale dans une paralysie sans précédent. Cette crise a révélé nos vulnérabilités. La crise changera-t-elle quelque chose dans nos façons de vivre ?

II / Demain, il faut changer le monde

Les inégalités sociales se sont creusées partout dans le monde et notamment entre pays riches et pays pauvres. L'urbanisation rapide et la croissance des mégalopoles, en particulier dans les pays en développement, ont augmenté la vulnérabilité de certaines populations (bidonvilles, mauvaise gestion des terres...). Dans ce XXIe siècle, nous sommes témoins de la sixième extinction massive des espèces, d'une dramatique dégradation des sols et de pollutions de toutes sortes. Les phénomènes climatiques extrêmes sont en augmentation et le seront encore à l'avenir. Ce changement climatique a des conséquences sur l'économie mondiale. Il bouscule déjà les équilibres sociaux, sanitaires et géopolitiques dans de nombreuses régions du monde. La raréfaction des ressources (alimentaires, énergétiques…) fait naître de nouveaux conflits. L'élévation du niveau de la mer et les inondations provoquent la migration des populations. Les petits Etats insulaires sont en première ligne, beaucoup d'entre eux vont disparaître. On estime à 250 millions le nombre possible de réfugiés climatiques en 2050.

Cette crise du Covid-19 nous donne l'occasion de changer de cap. Il y va de notre destin et de celui de l'humanité toute entière. Saisissons cette opportunité pour bâtir un monde meilleur. Ensemble, nous pouvons transformer la société. Aller vers plus de convivialité et de solidarité. Reconquérir des espaces d'autonomie, où chacun peut s'épanouir autrement qu'en tant que producteur ou consommateur. Il faut ralentir cette course folle vers le dépassement des limites planétaires.

Ce changement que nous pouvons faire ensemble ne doit plus rester un espoir mais un impératif éthique qui s'impose à nous tous.

Ce qui est sûr, c'est que cette pandémie nous invite tous à une refondation de notre vivre ensemble autour de valeurs fortes, positives et partagées, en adéquation avec les limites planétaires. Déjà, les pays développés commencent par mener une réflexion sur le retour des entreprises de production vers leurs pays d'origine. Ce phénomène appelé relocalisation devient presque une exigence à la suite des délocalisations des entreprises vers les pays émergents laissant derrière elles des millions de chômeurs. La crise du coronavirus a levé le voile sur la disparition de l'industrie dans les pays du Nord. On a remarqué avec étonnement comment des pays tels que les Etats-Unis d'Amérique, l'Italie et la France ne disposaient pas de stocks suffisants de bavettes pour couvrir les besoins du personnel soignant. Pourquoi ?

Parce que ces pays se sont désindustrialisés au profit du secteur des services et des industries militaires. Situation qui s'est traduite par une augmentation du chômage et de la précarité sociale. La baisse du pouvoir d'achat est soutenue par le recours au crédit, ce qui a augmenté la vulnérabilité des couches populaires. Entre-temps, le secteur financier prospère. Le système va de bulle en bulle au gré des montages financiers pervers. Depuis quelques années, le monde a basculé vers plus d'inégalité. Plus de 10% de la population mondiale est considérée en situation de pauvreté extrême. Les inégalités de richesses sont extrêmement fortes sur la planète et l'écart entre riches et pauvres ne cesse d'augmenter. La malnutrition fait en moyenne 25.000 victimes par jour dans le monde, soit 9 millions de personnes par an. Les victimes qui sont en Afrique et en Asie n'intéressent particulièrement pas les pays occidentaux. C'est ce monde qu'il faut changer.

On peut dire, aussi, que cette crise a mis au premier plan les inégalités raciales dans un Occident qui prétend défendre l'égalité. C'est cette logique raciale qui sévit encore dans les quartiers populaires où les personnes de couleur sont maintenues dans la précarité. De ce fait, la discrimination raciale est un rapport social de domination qui se fonde sur une idéologie justifiant une hiérarchie entre des groupes humains. Le comportement raciste de certains policiers ne fait que rendre plus visible cette discrimination raciale. La police n'est que l'instrument de cette domination raciale. Par conséquent, ce n'est pas le comportement du policier qu'il faut assouplir comme le soutiennent aujourd'hui les autorités françaises mais le rapport social de domination qu'il faut bannir.

Conclusion

Il faut dire que cette crise a fait jaillir beaucoup d'espoirs. Nous avons été émus devant le corps médical qui a laissé de côté sa famille et amis pour nous soulager et soigner, les enseignants qui ont fait preuve d'une grande solidarité et ont déployé beaucoup d'imagination pour assurer la continuité pédagogique, les forces de l'ordre qui se sont placées au service des objectifs de santé publique, les jeunes et des moins jeunes qui ont offert leurs services bénévoles aux familles nécessiteuses, aux personnels soignants, aux personnes âgées et fragiles… D'autres fabriquent, dans l'urgence, les masques de protection. Des employeurs inventent, avec leur personnel, de nouvelles manières de travailler à distance. Nous assistons à une incroyable expérience d'apprentissage collectif accéléré.

Notre devoir n'est pas seulement d'apprendre, mais de ne pas oublier. A partir de ces nouvelles manières de produire et de consommer, de s'entraider et de se déplacer, d'enseigner et de prendre soin les uns des autres, une nouvelle société peut s'inventer : une société conviviale et solidaire, un avenir où le monde sera bâti sur la coopération et non la confrontation.

Nous savions déjà ce qu'il fallait faire, pour aller vers cette société dont nous rêvons : une société de culture, d'épanouissement et d'engagement civique. Nous devons bâtir un monde où chaque citoyen, y compris les plus précarisés, a accès à une vie digne, permettant son épanouissement...

Nous savons comment, face à des circonstances nouvelles, nous sommes capables d'opérer des transformations radicales dans notre manière de vivre, à l'échelle individuelle et collective. Ce que nous sommes en train de réussir contre l'épidémie du Covid-19 est une victoire fondée sur la responsabilité de chacun à l'égard de tous les autres, une remise en cause de nos routines.

Enfin, nous disons que nous sommes capables d'apprendre. Qu'il est temps. Que c'est maintenant, ou bien ce ne sera jamais.

*Professeur - Université de Tlemcen