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Quelques réflexions sur un monde en plein désarroi

par Hacène Saadi*

Les jours se succèdent et se ressemblent avec leurs lots de nouvelles alarmantes et ô combien angoissantes sur des lendemains incertains de crises économiques et financières qui perdurent, et leurs conséquences, à court ou à moyen terme, sur la cohérence sociale et la crainte, cette appréhension obsédante qui ébranle les tréfonds humains quant au danger imminent de désagrégation sociale (synonyme de désordres, de bouillonnements, de conflits et d'explosions redoutés) qui n'épargne personne.

Il faut ajouter à cela les nouvelles effrayantes d'attentats, de guerres éclairs, de terrorisme barbare et imprévisible, et les effroyables tueries , massacres collatéraux d'innocents et les inimaginables souffrances et douleurs qui y sont liées, causées par des monstres formatés dans des laboratoires idéologiques avec desseins et intérêts précis à brève ou à longue échéance , qui ne font que seconder des chefs de guerre autoproclamés dans certaines régions du monde, de guerres civiles qui n'en finissent pas , et conséquentes à des antagonismes des grandes puissances qui ont des calculs politiques à long-terme, que susurrent des officines secrètes et très bien informées sur Tout et Tous (le Big Brother ‘qui vous surveille' n'est qu'un tout petit enfant de chœur fictionnel. De nos jours, c'est l'usage hautement sophistiqué d'un supercerveau googelien au service du grand Capital qui n'a ni éthique, ni morale religieuse, ni humanité dans son sens le plus élémentaire), de catastrophes naturelles, terriblement ravageuses, et comble de malheur, pour ce premier quart du 21ème siècle, une série de pandémies inattendues qui fauchent par dizaines de milliers d'êtres humains...Et par-dessus tout, ce dernier énigmatique virus ( ‘énigmatique' parce que son origine reste encore dans l'ombre) qui terrorise et confine toute la planète ! Le sort en est définitivement jeté diraient, avec grande lassitude et amertume, les esprits désabusés et irrémédiablement pessimistes quant à l'avenir de cette humanité.

Devrait-on s'en tenir à ces dramatiques constats, aussi froids et glacials qu'une mort annoncée, que nous balancent les media, en manque de matière, à longueur de jours, de mois et d'année ? Non, bien sur ! Devrait-on se résigner à entendre ces sirènes pessimistes (mais aussi ceux spécialistes de tous bords qui ne sont pas loin de ces derniers en termes de prédictions de catastrophes économiques, d'effondrements ou de faillites financières, de conflits armés imminents, de menaçants cataclysmes de tous genres) peut-être irrécupérables, qui ne cessent de broyer du noir comme unique nourriture de leur esprit qui ne voit, par mimétisme et situation conjoncturelle, que tristesse, désolation et plongeon dans l'inconnu, là ou il faut plutôt voir possibilité unique de redressement pour un peuple aux mille ressources de l'intelligence et de l'inventivité, beaucoup plus que celles de la terre elle-même, et crient, à qui veut les croire, la fin du monde ? Non, évidemment !

Alors, que faire ? Il ne s'agit nullement, dans le contexte de cette réflexion, d'avoir recours a une prétendue technique (avec une ou plusieurs spécialisations complémentaires) qui finirait par s'enchevêtrer dans ses propres concepts et méthodes, et fatalement forcer les données recueillies à entrer dans un carcan ou un ‘moule' préétabli, ce qui va inéluctablement confondre, désorienter et en fin de compte rebuter le lecteur le plus disposé à faire des efforts pour comprendre la problématique cruciale de ce monde en plein désarroi.

L'approche qui me semble la plus appropriée dans ce genre de réflexion est celle dite philosophique, étant donné que la considération lucide de ce désenchantement et ce désarroi moral total que vivent la grande majorité des hommes de ce monde, va faire appel à certains termes et concepts lestés de sens philosophique (et connotations psychologiques et morales), beaucoup plus que de sens tenant seulement du sémantique qu'on leur aurait automatiquement attribué, laquelle considération tourne autour de compréhensions cruciales parce qu'ayant très souvent des effets désastreux sur l'entendement général des Hommes (désignant les deux sexes) et les relations entre eux.

Le malentendu (plus qu'une simple divergence ou désaccord entre personnes, et qui prête à équivoque, erreur et méprise sur les intentions de l'Autre, mais allant vers de profondes dissensions en termes d'intérêt et de calculs sournois, de convictions, de croyances et d'antagonismes entre groupes, sociétés et civilisations), la fossilisation (qui est une suite logique du malentendu, comme on le verra un peu plus loin) ou fixation pure et dure sur des compréhensions (fausses pour la plupart du temps), attitudes ou dispositions d'esprit à l'égard des êtres et des choses, idées reçues et toutes sortes d'habitudes profondément enracinées et qui refusent d'évoluer, etc., autant d'obstacles épistémologiques au sens bachelardien du terme (nous y reviendrons plus loin), et enfin la culture outrancière des fausses valeurs, de l'éphémère, le tapage médiatique et le matraquage idéologique jusqu'à intoxication, l'alarmante publicité agressive de produits qui sont très loin d'être nécessaires, le showbiz institutionnalisé, les plateaux de télévision souvent aux discours creux et répétitifs, le tout étant magnifié en millions de stéréotypes par les media lourds...

Le malentendu, la fossilisation aux racines profondes, la culture surdimensionnée des fausses valeurs, sont autant de véritables entraves à la raison, outrageusement dominantes et dévastatrices, semblables à d'invincibles rouleaux compresseurs qui écrasent toutes velléités de résistance, et installent imperturbablement un nouvel âge non pas de «l'homme augmenté» des transhumanistes, mais l'homme déboussolé du 21ème siècle qui aurait perdu toute sa sève humaniste.

Les vraies valeurs, les vraies richesses sont, depuis l'aube des grandes civilisations, essentiellement dans l'homme, et elles se nomment la bonté, la foi en l'homme , l'espérance et l'amour du prochain, le respect et l'amour de la nature, la solidarité, la charité, le courage, la justice, la tempérance.

Ceci dit, revenons un peu sur les termes de malentendu et de fossilisation qui nécessitent davantage de clarification en fonction des contextes d'usage, où souvent ils glissent aux quiproquos et aux murs d'incompréhension.

Le malentendu, sur le plan de la pensée, de la perception de l'homme des réalités sociales, psychologiques, morales ou autres, c'est la fausse croyance en ce qui concerne la réalité de l'autre, la sincérité de l'autre, la dignité de l'autre, la bonté (parfois incroyable, mais rarement imaginée) de l'autre. Cette fausse croyance, source de malentendu, est souvent basée sur une image tronquée, construite généralement à partir de préjugés sociaux et raciaux (de l'individu au groupe social et ethnique, à la société entière à laquelle appartient ce groupe) de rejet, de méfiance, de peur de ce que représente l'inconnu dans l'autre ; image réduite de l'autre laquelle dans certains cas est due aux mauvais (pour ne pas dire diaboliques) plans et calibrages à l'encontre de cet autre qui représente une menace ou danger (dans l'esprit de celui qui construit cette fausse image terriblement préjudiciable) pour des intérêts précis ; ou alors un adversaire, un compétiteur susceptible de porter de l'ombre à quelqu'un dans un milieu donné, et que ce dernier va s'employer à ternir l'image à coups de compromissions (au sens fort du terme) et de malentendus.

Dans la continuité du malentendu, on pourrait dire que les perceptions et les compréhensions de la réalité des êtres et des choses se fossilisent et deviennent ainsi des obstacles épistémologiques. Pour Bachelard «c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique», (in «La formation de l'esprit scientifique», p.15, «La notion d'obstacles épistémologique», Librairie Philosophique J. Vrin, 2011 Première publication en 1938, chez le même éditeur). C'est dans l'acte de connaitre qu'apparaissent chez les gens, et l'opinion en général, les causes d'inertie, c'est-à-dire les résistances, les stagnations, les régressions, en un mot les obstacles épistémologiques. Il dit en substance «La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part de ombres. Elle n'est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont toujours récurrentes. Le réel n'est jamais ‘ce qu'on pourrait croire' mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser. La pensée empirique est claire, après coup, quand l'appareil des raisons a été mis au point» (ibid. p.15). Et l'opinion pour Bachelard «pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaitre. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire» (ibid. p. 16).

Les obstacles sont difficilement surmontables en tant que perceptions déformantes de la réalité. L'herméneutique, sur le plan historique (voir pour une petite synthèse de l'herméneutique comme philosophie et comme branche de la connaissance, et les références s'y rapportant, Le Quotidien d'Oran du Dimanche 8 Janvier 2017, p.8), tente de dépasser cela et va les inclure dans l'acte de compréhension comme un tout qui fait fusionner toutes ces différences ( de perceptions, de compréhensions) propres à chaque époque historique qui s'inscrivent naturellement dans l'idée d'évolution des pensées, des manières de voir, lesquelles sont essentiellement historiques, comme la notion même d'évolution.

L'histoire a toujours été écrite par les vainqueurs. Cette formule (peu importe le nom de celui qui l'aurait prononcée pour la première fois, ce n'est pas là le problème), qui peut se lire ou comme un adage des vainqueurs pour dire que c'est normal qu'il en soit ainsi, ou dans l'autre camp, celui des vaincus, comme une vérité imparable imposée par le dictat des vainqueurs, comporte beaucoup d'ambiguïtés, et donc un certain nombre d'obstacles, d'équivoques, de jeux de mots qui confondent, et qu'il s'agit pour l'historien et le penseur, en toute objectivité ou impartialité d'expliciter, sans jamais tomber dans le jeu dangereux et nauséabond de « justifier l'injustifiable », s'il est question par exemple de la deuxième Guerre Mondiale, ou alors, ce qui est rarement abordé par les historiens européens, quand les agents de la propagande du colonisateur justifient la colonisation sous prétexte que c'est une œuvre civilisatrice de peuples qualifiés, avec des mots unilatéralement réducteurs, d'«archaïques, primitifs, sans culture, sans histoire», en occultant les centaines de milliers de morts, conséquences des massacres perpétrés par la soldatesque du pays colonisateur, a ciel ouvert, accompagnés d'enfumades, de rapines, de dépossession et de mépris total de l'histoire, de la culture et des traditions, tout cela bien réel, de cet autre qui est pourtant leur semblable.

Une question qui fâche , qui est devenue tabou et que les injonctions des bien-pensants interdisent de ne jamais se la poser, mais qui est sur les lèvres de tous ceux et celles qui ne peuvent s'empêcher de poser des questions, toutes les questions susceptibles de les amener à mieux comprendre les faits, les situations, les évènements qui ont marqué l'Histoire de l'humanité, de tous ceux et celles qui, suivant les mots de Schopenhauer, pensent que « l'être et l'essence de toutes les choses sont d'emblée le phénomène d'une liberté réellement et effectivement libre, laquelle s'y reconnait précisément elle-même ; car le faire, et l'agir des choses ne sauraient être soustraits à la nécessité. Pour préserver la liberté du destin et ou du hasard, il convient de la sortir de l'action pour la transférer dans l'existence » (‘Le Monde comme volonté et représentation', Tome II, folio-essais, Gallimard, 2009, p. 1663).

La question fondamentale est de savoir, à partir d'un échantillon représentatif, en termes de stratification sociale, de la population du pays vaincu militairement, en l'occurrence l'Allemagne après 1945, ce que pense cette population de cette terrible guerre qui lui a été imposée par des leaders d'une monstruosité impensable, et qui ont foulé aux pieds les valeurs les plus essentielles de l'homme (valeurs dont j'ai un peu parlé au courant du texte). Cette consultation, pour un peu plus d'objectivité (tout en sachant que l'histoire, en tant que discipline, n'a jamais été une science et qu'ainsi elle ne se prête pas au critère de falsifiabilité poppérienne, pour ne s'en tenir qu'à cette épistémologie devenue classique) n'a jamais eu lieu.

En parlant de la plus effroyable des guerres de tous les temps, il est très étonnant, inconcevable même, que le pays de Kant et de Goethe, de Bach, de Beethoven et de Wagner puisse en arriver là, à cette incroyable transformation monstrueuse, en termes de calculs politico-idéologiques, durant l'entre-deux-guerres, comme rapportée et écrite par des centaines d'historiens de tous bords, et qui est encore loin d'être épuisée ni sur le plan proprement historique, ni sur le plan politico-économique, ni sur le plan idéologique (qui est le maillon faible, en proie à toutes les dérives passionnelles, malentendus ou équivoques, manipulations, fixations, régressions), même si...Ce conditionnel est à prendre avec la plus grande des précautions pour ne pas suivre la pente facile des jugements hâtifs d'historiens pressés d'en finir avec un travail, peut être sur commande , ou ayant un parti pris vaguement dissimulé et détectable par le lecteur averti.

Il est toujours temps, pour les authentiques historiens-chercheurs de reprendre certains aspects (il faut être optimiste en disant seulement ‘certains' aspects, les plus radicaux diront ‘tout' le 20ème siècle !) de l'histoire du 20ème siècle( le 1er quart de ce siècle nécessite une distanciation dans le temps pour être abordé avec sérénité), en battant d'abord en brèche toutes les idées reçues, les partis pris, les passions, les clichés, les jugements hâtifs, et revoir lucidement, objectivement ou impartialement tous les faits (c'est une tache énorme, extrêmement compliquée à cause des secrets d'Etats, des documents, informations ou comptes rendus et relations pris sur le vif et non encore rendus publiques - pour la plupart jamais dévoilés parce que trop compromettants - , des obstacles de tous genres, des résistances ou réticences...mais pas impossible) susceptibles d'être à l'origine de tel ou tel évènement majeur, souvent tragique et aux effets dévastateurs, qu'ont vécu des sociétés à des époques données. Et les puissances de l'époque (France et Angleterre avant 1945,Etats Unis et URSS après cette date) en ont leur part de responsabilité (peut être beaucoup plus grande qu'on l'aurait imaginé ; cela tient du courage et de la neutralité des historiens de pouvoir nous la révéler un jour dans sa vérité crue) dans tous ces conflits armés, de la 1ère Guerre Mondiale à toutes ces guerres destructrices et ruineuses de la 2ème moitie du 20ème siècle et celle du début du 21ème siècle (du moins celles sur lesquelles on a le plus d'information et de documentation confrontées et attestées), qu'elles soient contre-révolutionnaires, ou contre les peuples épris de liberté, par puissances interposées, de guerres civiles sciemment provoquées, et démultipliées par des formatages de terrorismes à partir d'un terreau déjà existant pour la constitution de laboratoires à l'échelle humaine, ou crées de toutes pièces et puis expérimentés dans des foyers aux cœurs de certaines régions du monde qui représentent des intérêts stratégiques pour ces grandes puissances.

Alors, comment supporter encore de vivre dans un monde en plein désarroi , dans un monde où il n'y a plus l'ombre de la moindre illusion à un bonheur d'un passé de paix nostalgique, comment échapper aux outrances et gémonies, aux amoralités et monstruosités sournoises d'un capitalisme libéral, avec ses multiples incarnations et prolongements qui font penser à une espèce de Léviathan, mille fois plus monstrueux et pervers que celui de la Bible (le livre éponyme de Thomas Hobbes (1651) est une élaboration classique d'un système de gouvernance despotique) ? Le capitalisme libéral, il faut le dire sans ambages, est d'une logique perverse de croissance qui épuise la nature (c'est-à-dire ses ressources naturelles et la destruction progressive de ses écosystèmes) et tronque la notion de bonheur par les mirages de salaires élevés. Comment conserver encore cette volonté ou ce vouloir-vivre assailli, ébranlé, moralement diminué et dévasté par toutes ces guerres de tous contre tous, ces terrorismes barbares et écervelés, et toutes leurs terribles conséquences en termes de destructions, de ravages, de déportations, de refugiés forcés cherchant une chance de survie ; ces crises financières endémiques, ces catastrophes naturelles effroyables et répétées...et par-dessus tout ces pandémies multiples et incontrôlables ? Et cependant, par delà tous ces insondables océans de souffrances et de douleurs, tous ces impensables chaos d'absurdités de toutes sortes, tous ces innombrables sacrifices, par delà les regrets et les remords, il faut tenter de vivre, parce qu'il n'y a pas de don plus précieux sur cette terre que la vie.

*Universitaire et écrivain