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Guerre linguistique par procuration entre Molière et Shakespeare

par Benabid Tahar*

Le français n'est ni notre langue maternelle, ni vernaculaire, ni officielle. Il nous a été imposé par l'impérialisme linguistique que l'entreprise coloniale a pratiqué au demeurant dans toutes ses colonies. La fatalité de l'histoire est implacable. D'aucuns considèrent la langue française comme un héritage historique bénéfique au développement du pays. Un butin de guerre comme disait Kateb Yacine. Pour d'autres, cela relève d'une forme de prolongement de la colonisation économique et culturelle. Les plus virulents, allergiques à tout ce qui rappelle la France coloniale, vous diront que la francophonie est l'expression euphémique du non-recouvrement de la souveraineté nationale. Les donneurs de leçons de nationalisme poussent parfois le bouchon encore plus loin. Lorsqu'ils ne sont pas assimilés à des serviteurs de la France, voire à des Judas, les francophones sont traités de ‘'ouled frança'' (enfants de la France); formule stéréotypée qui a fait florès dans le lexique des adeptes de la langue de bois. On peut concéder une part de vérité aux uns et aux autres, mais aucun avis ne peut faire office d'oracle. La raison nous dicte d'appréhender tout bonnement la langue française comme un outil que l'histoire a mis entre nos mains et qu'il nous appartient d'en faire le meilleur usage, sans succomber à la tentation du suivisme. Certes, les choses ne sont pas aussi simples. Toute langue appelle des enjeux politiques et véhicule forcément une culture; évidence qu'on ne peut éluder. De même, une aire linguistique peut accueillir plusieurs cultures. S'imprégner d'une culture étrangère peut être enrichissant, l'épouser s'apparente au reniement de ses origines, de sa propre culture… de soi. Afin de nous prémunir de telles attitudes, il est de notre devoir d'entretenir avec beaucoup de soin, de consolider au besoin, le socle des valeurs et principes sur lequel repose notre société. Il va sans dire que les valeurs nationales, culturelles et cultuelles doivent répondre aux impératifs de notre spécificité. Elles ne peuvent toutefois pas échapper aux exigences de la globalisation. En somme, soyons nous-mêmes sans nous cloîtrer dans l'entre nous. Prenons garde aux replis identitaires. La raison nous invite à considérer les choses de la vie, même les plus anodines, avec un esprit alerte, tolérant, pragmatique et ouvert au monde et aux diverses cultures. Outre les besoins académiques, économiques, scientifiques ou même touristiques, apprécier une langue, la pratiquer, promouvoir son apprentissage, est une nécessité que les échanges et relations internationales exigent. Ce qui est en revanche regrettable, c'est de s'identifier corps et âme à l'espace culturel auquel cette langue est rattachée. Une telle posture conduit généralement à de tristes sorts, du genre de celui réservé au corbeau qui voulait voler comme un pigeon. Maître corbeau, tout admiratif de l'élégance du pigeon au vol, se proposa d'en faire autant. Pour ce faire, il s'entraîna des mois durant, en vain. Réalisant son incapacité à y parvenir, il se résigna à revenir aux attributs dont l'a gratifié dame nature en la matière. Pour son malheur, hélas, il ne vola plus jamais. Moralité, il n'a jamais pu imiter le vol des pigeons et ne savait plus voler comme ses semblables.

Les francophiles militants, défenseurs auto-patentés de la langue de Molière, comme ils aiment à le préciser, s'offusquent à l'idée que leur protégée puisse perdre son ascendant, voire son magistère, sur les autres langues au sein des institutions algériennes. La moindre remise en cause de cet état de fait leur donne ombrage. En face, quelques amoureux de la langue de Shakespeare montent au créneau pour la défendre mordicus. Les hostilités sont ouvertes et on y met la dose de passion nécessaire. Une guerre par procuration est engagée entre Molière et Shakespeare par des Algériens, en Algérie. Ah la belle affaire ! Amis anglais et français, nous nous chargeons de défendre, becs et ongles, vos langues et promouvoir vos cultures. Vous chamailler ouvertement n'est pas dans vos us, ne sied pas à votre statut de puissances, d'ex-empires coloniaux. Vous avez juste à encourager, avec votre art et vos méthodes, ceux qui sont bien rentrés dans vos moules et qui, du reste, s'occupent bien de votre guéguerre de gens civilisés.

Mon propos n'est pas de lancer à quiconque des remontrances ou reprocher, outre mesure, aux uns et aux autres des prises de position, un tantinet radicales à mes yeux, et encore moins verser dans la polémique ou la stigmatisation d'une quelconque partie. Fermons alors la parenthèse et revenons à l'objet du présent article. L'idée d'ouverture sur la langue anglaise n'est pas dépourvue d'intérêt et de pertinence. Il y a somme toute, arguments convaincants à l'appui, de multiples raisons de s'en réjouir. Elle mérite toute notre attention. Il s'agit au premier chef de s'affranchir de la contrainte linguistique du français qui nous enferme dans un espace restreint, de moins en moins accueillant, pour ne pas dire hostile à bien des égards. De nos jours, la langue anglaise est usitée dans la quasi-totalité des sphères du savoir, dans les divers échanges, en diplomatie et multitude d'autres domaines. C'est dire que, sur le principe, la violence avec laquelle se sont exprimées certaines appréhensions vis-à-vis de l'introduction de cet outil ne se justifie point. Le savoir, la connaissance et tous les éléments qui sous-tendent la production technologique et l'innovation sont au cœur de l'économie mondiale, du développement et de la puissance des nations. Du point de vue de la communication, de la publication des travaux scientifiques, de l'échange de savoir et d'expériences, entre autres, l'internationalisation se conduit essentiellement en langue anglaise.

Dès lors, sa prédominance se situe dans la nature des choses. Elle est devenue en quelque sorte la langue véhiculaire à l'échelle planétaire, un instrument de communication universellement partagé. Autrement dit, la lingua franca des temps modernes, du champ scientifique en particulier. L'émergence d'une langue internationale, en l'occurrence l'anglais, qui permet des échanges à l'échelle de la globalisation est accueillie, entendre dans sa dimension instrumentale, très favorablement à travers le monde. Rappelons au passage qu'une langue possède d'autres dimensions, culturelle et herméneutique notamment, qui du reste relèvent d'un autre débat. Est-il besoin de souligner qu'en optant pour l'usage de l'anglais, on s'offre des possibilités à même de nous permettre d'augmenter considérablement la visibilité, l'audience, la performance, ainsi que le champ d'action et d'influence de nos institutions économiques et académiques. A moins que, pour d'étranges et obscurs desseins, on veuille demeurer indéfiniment dans ‘'la province linguistique française'' qui perd de plus en plus de terrain et que les Français eux-mêmes ont tendance à déserter assez souvent. A titre illustratif, les chercheurs francophones sont confrontés à un sérieux dilemme : publier en anglais ou mourir en français. A noter que la domination de la langue anglaise, son utilisation par conséquent, est moins contraignante dans les sciences dures, notamment en technologie. Au fil du temps et de leur développement, ces dernières ont progressivement édifié un langage propre dans un anglais relativement simple et donc facilement accessible. Il en est de même pour diverses autres activités humaines à l'échelle internationale où la communication se fait dans un langage spécifique largement simplifié. C'est ce qu'on appelle communément le globish, ou global english, littérairement pauvre mais pratique. En revanche, le problème se pose avec acuité dans le champ des sciences humaines et sociales.

Force est de reconnaître que nos concitoyens, en particulier les universitaires, les étudiants, les patrons d'entreprises et les hommes d'affaires trouveront leur compte et un intérêt certain dans l'apprentissage de la langue anglaise. A ce propos, il convient de signaler que les jeunes ont plusieurs longueurs d'avance sur le reste de la société. Ils perçoivent, à juste titre, l'usage, voire la maîtrise, de l'anglais comme une nécessité évidente qui peut leur ouvrir des opportunités pour leur avenir et les prépare mieux à la globalisation. Moins sédentaires que leurs besogneux aînés, l'anglais constitue un atout majeur pour leurs projets, pour leurs rêves. Il est sans doute dans notre intérêt d'encourager l'utilisation de l'anglais pour être dans l'air du temps. Il ne s'agit pas de remplacer le français par l'anglais. C'est aller trop vite en besogne et c'est contreproductif. Le comble de l'irrationnel serait de vouloir rejeter la francophonie en bloc au lieu de capitaliser les avantages qu'elle procure ainsi que les expériences et les acquis cumulés durant des décennies. C'est ce qu'on appelle jeter le bébé avec l'eau du bain. La mutation, qui pourrait avoir lieu, devrait prendre le temps nécessaire et obéir à la loi naturelle du transformisme. La problématique doit être appréhendée comme une ouverture progressive sur une langue à caractère international qui s'impose d'elle-même. Pour le reste, laissons le temps au temps. Le développement de la pratique d'une langue doit suivre un cours naturel, lié à la capacité de celle-ci à répondre aux besoins et attentes de la société. Cependant, la prudence doit être de mise. Pour les bonnes réponses, il faut poser les bonnes questions. Notre souci majeur devrait concerner l'objectif visé, la faisabilité, humainement et techniquement parlant, le coût économique, le coût social, l'impact sur les relations avec nos partenaires de l'espace francophone, etc.

En résumé, qu'on le veuille ou pas, l'anglais s'impose à nous comme au reste du monde en tant que moyen de communication usuel en sciences et technologie, dans les échanges commerciaux, dans les forums internationaux, etc. Penser le contraire est, pour le moins, un déni de réalité. Vue sous cet aspect, l'idée d'introduire la langue anglaise dans les pratiques pédagogiques et scientifiques, mais aussi dans certaines activités administratives, est à applaudir. Prosaïquement parlant, nous avons à plaider l'intérêt de notre pays pas des causes qui ne sont pas les nôtres. Il s'agit de partager la dimension instrumentale d'une langue sans partager forcément les valeurs d'une quelconque sphère d'influence linguistico-culturelle. Bien entendu, je ne parle pas ici des valeurs humaines universelles.

* Professeur - Ecole nationale supérieure de technologie