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«Ceci n'est pas une pipe»

par Fouad Hakiki*

«Dans la vie, il y a deux catégories d'individus : ceux qui regardent le monde tel qu'il est et se demandent pourquoi, et ceux qui imaginent le monde tel qu'il devrait être et qui se disent : pourquoi pas ?» George Bernard Shaw

Les signataires du «Manifeste pour une Constitution du Peuple souverain» sont conscients – comme hier pour notre indépendance – que la réalisation des objectifs de la ‘révolution du sourire' est une affaire de plusieurs générations, l'actuelle (celle des enfants ayant vécu la guerre de libération dans leur chair), de la suivante (plus variée, des luttes et revendications pour «le statut» - mouvement autogestionnaire, pluralisme des courants au FLN, carriériste réclamant des prébendes étatiques en tant que fils et ayants droit de chahid ou de moudjahid, ou encore culturaliste notamment berbériste ou islamiste) et enfin la dernière ayant ouvert le cycle politique de l'après-Octobre 88. Ne s'insérant pas dans l'ici et le maintenant de la révision constitutionnelle 2020 mais dans les lendemains du «processus constituant», les signataires se font les relais des desiderata d'une partie de la mouvance «démocrate» dont feu Aït Ahmed avait été le figure de proue.

Néanmoins, il est à noter que ce sont nos constitutionnalistes universitaires qui ont été les premiers (avant les déclarations des différents partis politiques) à montrer les faiblesses ou incohérences de l'Avant-projet. Deux grands courants de pensée se sont dégagés. Un premier insiste sur la vision implicite que colportent nos différentes constitutions et l'actuelle Révision (grosso-modo d'inspiration occidentale surtout française ou américaine – avec cette vice-présidence nouvellement introduite). Le deuxième appuie là où ça fait mal : les modes opératoires d'application des dispositions constitutionnelles car, après tout, à quoi serviraient de belles Lois si les pouvoirs publics dans l'exercice leurs prérogatives s'en détournent ? Entre les visionnaires et les pragmatiques, nous ne trouvons aucun constitutionnaliste qui est allé à la synthèse (entre dispositions et modes opératoires). De même aucun n'a tenu à expliciter les contre-pouvoirs (de contrôle démocratique) à l'exercice des (cinq) pouvoirs, et notamment d'indépendance de chaque instance (par rapport à l'autre) notamment de la Justice (3ème pouvoir), de la Banque centrale (4ème pouvoir) ou des médias (5ème pouvoir – à l'heure où les magistrats condamnent des journalistes en se basant sur des textes législatifs et réglementaires !).

Ce contrôle démocratique (plus large que celui parlementaire) : 1-de l'Exécutif (et ses démembrements dont les Agences nationales et les services de sécurité), 2- des Magistrats (à travers le CSM ou le Cour constitutionnelle ou encore les syndicats ou les ordres des avocats ou des associations des parties civiles) 3- ou de la défense de l'exercice des libertés (à travers, entre autres, des commissions conjointes Parlement et organisations de la société civile, par exemple) est le seul à même de donner plus de visibilité de l'intérieur (5) de la gouvernance verticale autoritaire (dit «sérail politique»).

Dans les débats, ce contrôle «d'en bas» tout comme la gouvernance «d'en bas» sont totalement occultés. Comme si l'État n'était qu'administrations centrales ; et la société que : parlementaires, magistrats et... journalistes. Pourtant les vœux de décentralisation et de déconcentration des pouvoirs sont de belle lurette présentés comme des urgences institutionnelles ! Et plus nous avançons, plus il s'avère impératif de donner plus de visibilité aux différents chaînons de la gouvernance horizontale démocratique. Qui n'est pas l'étatique à proprement parler car comprenant : les conseillers municipaux ou membres des APW ou futurs membres de conseils régionaux (à créer afin d'asseoir la nécessaire déconcentration des missions et compétences des Administrations centrales), les représentants des fédérations syndicales ou des organisations professionnelles (par corps de métiers ou statuts y compris journaliers, chômeurs...) ou des associations agissant à l'échelle locale, et bien d'autres instances de la démocratie participative. Cette gouvernance horizontale est la veuve de l'actuelle mouture de révision constitutionnelle.

A notre sens (en tant qu'économiste), l'un des piliers de cette démocratie «participative» est dans l'économique: pour endiguer corruption, détournements des deniers publics ou abus de biens sociaux à tous les niveaux (sans attendre les enquêtes internes lors des audits et celles des Inspecteurs généraux ou celles externes du Fisc, des services de sécurité et des magistrats), il faut : 1- d'un côté, élargir les compétences des magistrats de la Cour des comptes (qui n'est pas encore déconcentrée au niveau des collectivités territoriales), 2- de l'autre, réformer les attributions des Tribunaux administratifs et des Tribunaux de commerce ; ces derniers en les «démocratisant» en y incluant des magistrats représentants «civils» issus des rangs des partenaires sociaux 3- et enfin, inscrire dans la Loi: le contrôle et la veille émanant des travailleuses et travailleurs sous forme de «comités d'entreprise» (à travers les syndicats) devant effectuer annuellement des contre-expertises économique, financière et managériale financées -comme dans les autres démocraties- par les employeurs; contrôle des ressources et de leurs emplois avec des comités : dans le privé comme dans le public, dans les entreprises productrices de richesse comme dans le tertiaire (commerce, banques, assurances et autres services).

3- Hirak, ses emprisonnés et ses écueils

Le «Hirak est mort» ! C'est comme dire que la révolution algérienne est morte le 5 juillet 62 ! Car : plus de lutte armée contre la colonisation ! Le parallèle mérite le détour. Il met en perspective ce qu'est notre mouvement populaire pacifique, le Hirak qui a fasciné le monde entier : cent vingt-huit ans de colonisation étrangère ; cinquante-huit ans de régime autoritaire national. Des chamboulements des ordres étatiques : dans le premier cas, issus du mouvement national autour du PPA (dont le FLN n'est qu'une branche... dissidente) de 1936 à 1954 ; dans le second, issus du mouvement populaire d'octobre 1988 à février 2019. La différence est que dans le premier cas, il y a un mouvement «organique» - structuré par des partis politiques - et dans le deuxième, d'un mouvement «informe» - sans organisations, sans dirigeants. Dans le premier, il y a une Nation ; dans le second, une Société. Il y a au premier : Indépendance, et au second : Liberté.

Parce que notre indépendance n'a été «construite» qu'après 1962 - avec beaucoup de peine et moult difficultés (qu'aujourd'hui on occulte) –, notre liberté ne le sera qu'après 2019 avec autant si ce n'est plus de peine, de contrariétés, de complexités et d'obstacles. Mon ami Sidi-Lakhdar Boumédiène que je remercie d'avoir ouvert le débat (6) s'est basé sur mon idée d'un nécessaire «compromis historique» du Hirak. Dont, à mes yeux, il s'agissait de tant définir la forme – vis-à-vis des «politiques» ou vis-à-vis de la «société» (et dans l'avant-dernier article (7) : même vis-à-vis de «l'économie» notamment celle souterraine)- que de préciser les contenus : avec qui (Démocrates ? Islamistes ? Cachiristes ?...), pour quels programmes ‘de gouvernance), dans quel esprit (républicain ou khalifal) ou vision d'avenir (Algérie de 2050 ? Algérie de 50 millions ?, etc.).

La notion de «compromis historique» est historiquement marquée. Au plan du contexte : elle renvoie à l'Italie des années 70. Le «compromesso storico», lancé au profit de la Démocratie chrétienne (DC) par feu Aldo Moro (8), visait à faire entrer au gouvernement le Parti communiste (le PCI qui obtenait plus du tiers de électorat depuis 1945), pour donner une stabilité institutionnelle au pays – ce qui ne sera jamais le cas même quand le PCI s'abstiendra laissant gouverner sur une décennie la DC. Cependant au plan de la philosophie politique, la notion de «compromis historique» est plus riche. Elle provient d'une réflexion sur l'expérience démocratique chilienne au début des années 70 : L'alliance de la Gauche chilienne ayant fait accéder Salvador Allende s'est avérée insuffisante pour le maintenir au pouvoir. Car cette alliance n'était pas large (ne comprenant pas d'autres partis que ceux de la Gauche), aussi elle ne pouvait pas : 1- rendre stable l'Exécutif, 2- et résister dans la gestion des affaires intérieures aux intrusions hostiles (9) de l'étranger (avec leurs firmes exploitant les ressources naturelles et leurs antennes politico-militaires ; la CIA, par exemple, fomentant des grèves et finalement intervenir directement en mettant Pinochet au pouvoir).

Pour les Démocrates-chrétiens italiens la leçon est retenue : sans le PCI (ou son accord), rien ne se fera ! Or : sommes-nous aujourd'hui dans la même situation politique (économique ou sociétale) que l'Italie pour parler de «compromis historique» ? Tout comme les Italiens ont réfléchi sur l'expérience chilienne pour tirer des enseignements, nous avons à réfléchir, nous autres Algériens, et sur l'une et sur l'autre pour «construire» notre liberté avec ses peines, contrariétés, complexités, et obstacles. Le Hirak n'est donc pas que marches dans les rues et publications sur les réseaux sociaux. Le Hirak est à voir tel qu'il s'est concrètement déployé, avec ses forces et ses faiblesses mais surtout avec ses efficaces politiques : 1- d'une part, l'agglomération de toutes les Algériennes et tous les Algériens (civils et militaires) autour de revendications politiques pour le changement, 2- et d'autre part, la mise en vacance des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire et... des partis politiques tant gouvernementaux que des oppositions (démocrates et islamistes).

Le Hirak est véritablement «mouvement», centripète (de la société) et centrifuge (du champ politique) ! Le déclarer «mort» c'est se tromper d'objet ; l'on confond la pipe comme objet concret avec sa représentation (10). Le Hirak est une réalité concrète ; c'est 80 % d'Algériens ou du moins une écrasante majorité qui aspirent au changement DE «système» - et non DU «système» c'est-à-dire des «réformes», une «révision constitutionnelle»... Qui entrevoient ce changement dans l'édification d'une 2ème République, rompant radicalement avec celle prévalant depuis 1963 ! C'est donc une «révolution», une rupture réelle ne se font pas du jour au lendemain ; elles s'étalent dans le temps comme s'est étalée notre indépendance sur 58 ans; cette durée de transition d'aujourd'hui à demain fera émerger de nouvelles figures et acteurs politiques, sociaux, économiques, syndicaux, professionnels..., de nouveaux pouvoirs et contre-pouvoirs tant de la gouvernance verticale (l'État et les institutions, civiles et militaires), que de la gouvernance horizontale (de la société et de l'économique)... ; et une nouvelle Constitution de la 2ème République.

L'on comprend alors pourquoi les hirakistes se replient (mais en continuant à réclamer la libération des animateurs détenus en prison). Ils ont conscience du chemin à parcourir, du temps à endurer pour construire. Ce retrait, il est vrai, est lisible sur les réseaux sociaux notamment Facebook, WhatsApp et Youtube. Mais le combat continue sous différentes formes – et nous l'avons vu avec les réactions, pas toutes saines ni toutes désintéressées après la diffusion sur TV5 du documentaire sur le Hirak. Ce combat prend ses sources dans les différentes luttes sociales et politiques d'aujourd'hui et... de demain, après le confinement. Il est et sera nécessairement traversé par tous les courants politiques et non-politiques (syndicaux, professionnels et associatifs). D'où les écueils du Hirak. Ces luttes ont et auront pour enjeu principal : le leadership d'une mouvance sur les autres, de l'opposition démocrate sur celle islamiste (et inversement), des oppositions sur les FLN-RND et leurs alliés. Cette bagarre pour le leadership est déjà à l'œuvre pendant le confinement notamment lors du mois de Ramadhan avec les opérations de «solidarité» et de soutien aux populations vulnérables dans les quartiers et villages où la mouvance «démocrate» a brillé par son absence laissant le champ libre aux islamistes d'occuper le terrain et au FLN-RND... de se refaire une nouvelle virginité. Et c'est ainsi la lutte politique...

En résumé : si le Hirak fait face à des «manipulations» internes, dans ses propres rangs, il subit aussi de plein fouet la répression étatique mais aussi des «détournements» par les politiques. Qui ont ce défaut génétique : ils cherchent toujours à supplanter, à suppléer toute nouvelle force de proposition émergeant de la société civile ; leurs réseaux organiques (cellules, sections, fédérations ou leurs équivalents islamistes, FLN-RND...) essaiment le territoire et leurs relais dans les médias ou les institutions (dont les universités) leur donnent cette capacité de nuisance, de brouillages (voir le premier paragraphe sur «formation idéologique décliniste»).

*Économiste