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Une initiative politique, et vite !

par Paris : Akram Belkaïd

L'Algérie a donc un nouveau président. Personne n'est dupe en ce qui concerne les conditions dans lesquelles ce « scrutin » a été préparé et s'est tenu. Le chiffre officiel de la participation (40% des inscrits) est déjà un aveu de taille. Si l'on applique le nécessaire correctif à ce taux, on pourrait aisément le diviser par deux. En théorie, une telle abstention devrait conduire à une annulation de l'élection mais nous savons tous que c'est une option impossible à accepter pour le pouvoir.

A peine le « résultat » connu, on a vu l'habituel empressement des chercheurs d'opportunités. C'est un phénomène universel, le vainqueur d'un scrutin attire toujours les indécis de la veille, celles et ceux qui ont à craindre quelque chose, les partisans de l'heure plus un et, enfin, celles et ceux qui, par dépit ou lassitude de toujours appartenir au camp des vaincus (celui de la démocratie), préfèrent rejoindre le camp du triomphe. On n'oubliera pas les confrères qui font mine d'analyser le scrutin en faisant abstraction de son caractère fabriqué. En abordant la chose comme si tout s'était déroulé normalement ; en oubliant, par exemple, que les opposants à ce scrutin n'ont jamais été invités à s'exprimer devant les micros des médias publics, ces personnes contribuent à donner une impression de normalité et de légalité à un contexte délétère. Mais c'est de bonne guerre. Hirak ou pas, on ne peut guérir certains travers y compris celui de l'aplat-ventrisme qui pousse d'ores et déjà des responsables à dérouler d'immenses portraits du nouveau raïs. L'Algérie, pays du nif et de la fierté ? Oui, mais pas pour tout le monde.

Désormais, une question majeure se pose : que faire ? Le nouveau locataire du Palais d'El Mouradia affirme tendre la main au Hirak et vouloir « le dialogue ». Pendant ce temps-là, nous avons tous vu les images et lu les récits de la répression qui a visé des manifestants dans de nombreuses villes algériennes dont Oran. Comme l'a relevé un internaute, cette vidéo où l'on voit une jeune femme frêle être balayée par un élément des forces de l'ordre suffit à résumerla situation. A moins d'être une dictature ou un pays rongé par le fascisme, on ne traite pas ainsi son peuple. On ne se comporte pas ainsi avec des citoyens qui manifestaient de manière pacifique. Et que l'on ne vienne pas me dire qu'en France, la répression est plus forte. Ce n'est ni une référence ni excuse. Dialoguer pour quoi faire ? Pour se faire balayer par un soudard sûr de son impunité ?

Le Hirak n'est pas un parti politique. C'est un jaillissement, une éruption. En termes politiques, c'est un levier, une contrainte, pacifique et mature, qu'un peuple exerce sur le pouvoir pour être entendu. Le « scrutin » du 12 décembre a certes ouvert un nouvel épisode. Le Hirak n'a pas à s'adapter mais il est temps de s'appuyer sur lui pour faire de la politique. On a bien compris que les partis d'opposition sont incapables de prendre appui sur la contestation populaire pour relayer ses revendications et obliger le pouvoir à faire des concessions. Mais il y a un début à tout.

Pour dire les choses autrement, on est dans l'attente d'une initiative majeure. Un regroupement entre partis, syndicats et associations et qui incluerait toutes les personnalités indépendantes désireuses de s'impliquer. On attend un texte, une plate-forme, une matrice qui réaffirme les objectifs et les attentes du Hirak. Cela ne se fera pas sans mal car beaucoup trouveront à y redire, les uns rappelleront que personne n'a le droit de parler au nom du Hirak, les autres craindront l'entrisme habituel du système et les querelles d'égo, celles dont nous parlent tous les militants à qui nous avons parlé au cours des dernières semaines, se chargeront de compliquer les choses. Mais qu'importe, pourvu que la démarche soit collective. Au Soudan, oui, ce pays est une source d'inspiration, l'existence d'une coalition de partis politiques, d'organisations non gouvernementales et de syndicats a beaucoup contribué au dénouement, certes partiel et imparfait, de la crise avec la junte. Pourquoi n'arrive-t-on pas à en faire de même en Algérie ?

Autre souhait (j'insiste sur ce terme, bien plus préférable à celui de « conseil » ou de « préconisation »). La formule est connue : dans un monde de plus en plus incertain, les initiatives locales font à la fois la différence et le lit des grands mouvements structurés. Il s'agirait tout simplement de réinventer l'idée de Communes, de représentations locales, qui donneraient au Hirak un vivier d'idées, de revendications mais aussi d'informations et de potentiels représentants. La remise en cause de l'ordre actuel, de cette première République qui n'en finit pas d'agoniser sous nos yeux – et la comédie électorale l'a bien montré – a besoin de cela.

Quant au pouvoir qui met le mot dialogue à toutes les sauces, ce qui dans sa bouche signifie allégeance et soumission de la part des contestataires, qu'il donne d'abord des gages : libération de tous les détenus d'opinion et ouverture du champ médiatique à l'opposition. C'est un minimum raisonnable dont le rejet augurera de jours difficiles pour le pays.