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Ces élections qui vont nous ouvrir les portes du pays de cocagne

par Benabid Tahar*

Suis-je ou ne suis-je pas pour les élections présidentielles ? Là n'est pas la question, serais-je tenté de m'exclamer ! Pour être moins tranchant, on va dire que c'est là une manière simpliste, puérile sur les bords, de poser le problème.

La sagesse et le bon sens nous recommandent d'appréhender plutôt la question à travers le constat et l'analyse de l'état des lieux, sous une optique pragmatique et rationnelle, sans passion démesurée, loin de toute forme d'entêtement et de surenchère. L'élection, pour nécessaire et importante qu'elle soit, si elle ne contribue pas à compliquer la situation, elle ne peut constituer à elle seule la solution à une crise aiguë et multidimensionnelle. Il s'agit dès lors d'examiner la pertinence de l'opération, d'étudier sa faisabilité dans le contexte tendu et complexe que nous vivons, de mesurer sa portée, d'évaluer les avantages et les inconvénients, de prévenir des vices rédhibitoires et des conséquences fâcheuses qu'il sera difficile de gérer, etc. C'est à ce fastidieux exercice qu'on devrait s'essayer pour apporter ne serait-ce qu'un tantinet d'éléments d'éclaircissement et de suggestions objectives.

Depuis plus de neuf mois, des milliers de citoyens manifestent pour exprimer clairement leur désir de changement d'un système totalitaire et pervers et le départ de ses symboles. Notre propos n'est pas de juger de la justesse ou du réalisme de ces revendications, ni de mesurer le niveau d'adhésion populaire à la dynamique du Hirak. Force est de constater cependant que c'est une réalité criarde qui s'impose et qu'il serait malhonnête et sournois d'éluder. Se complaire dans le déni de réalité est une attitude condamnable. En face, un pouvoir s'efforce par tous les moyens à contrôler la situation et à imposer sa feuille de route, consistant à organiser coûte que coûte des élections présidentielles. Il ne s'agit pas ici de prendre parti ou de porter un jugement sur les intentions des uns et des autres. En revanche, la raison, le devoir patriotique et le réalisme nous enjoignent de procéder à une analyse objective, à une critique constructive, et à œuvrer dans le sens de l'apaisement. La tâche n'est pas de tout repos. Au préalable, nous dirons à tous : ‘'avoir foi dans la justesse et la noblesse de son combat n'autorise pas pour autant le cloisonnement et le repli sur sa seule cause, sans jamais se remettre en cause. Une telle posture vous livre aux injonctions des diables, à l'affût du moindre faux pas''.

L'absence de dialogue sérieux et direct, le campement des protagonistes sur des positions figées, de plus en plus radicales, et l'escalade dans les discours et les slogans des uns et des autres ont produit une fracture dans la société, pas encore importante mais personne ne peut prévoir son évolution. Certes, la majorité du peuple est avec le Hirak de manière directe ou indirecte, adhérants ou sympathisants, dirions-nous. Faut-il pour autant ignorer l'existence d'une frange de la société, bien que minoritaire, qui soutient le projet des tenants du pouvoir. Bien entendu, on doit lui prêter attention. Mais nous n'allons pas nous attarder là-dessus. Examinons plutôt le contexte dans lequel se préparent les élections afin d'y voir plus clair. La situation est loin d'être réjouissante. Au regard des manifestations drainant un si important nombre de citoyens et qui, plus est, se multiplient au fur et à mesure que l'on s'approche de l'échéance électorale, avec en plus des sorties de nuit dans plusieurs villes et villages, on peut affirmer raisonnablement que l'on est en situation d'un rejet massif, sans précédent, de l'actuel processus électoral. Signe avant-coureur d'un taux de participation très faible. On en vient à se demander quel crédit peut-on accorder à un suffrage boycotté par la majorité du peuple et de quel degré de légitimité peut se targuer le ‘'pauvre heureux élu''. Sur le terrain, on assiste pendant cette compagne électorale à un explosif face à face entre opposants et supporters des présidentielles. Le risque de dramatiques dérapages pouvant conduire à des faits et actes de gravité indicible est plus que réel. Les arrestations et autres mesures répressives qui ponctuent ces semaines d'avant la ‘'fatidique'' date du 12 décembre 2019 ne font qu'exacerber la colère des citoyens et favoriser le radicalisme. Elles rajoutent de l'épaisseur au fossé qui sépare le pouvoir et le peuple. Ce rendez-vous électoral censé donner corps à une transition démocratique douce et donc à une nouvelle dynamique de développement socioéconomique est en train de prendre tristement des allures de confrontation entre deux franges de la société.

Quid de la compagne électorale ? Nul n'ignore qu'elle se déroule malheureusement dans des espaces fermés, sous haute surveillance. Les candidats sont hués, parfois verbalement agressés par des citoyens rassemblés devant les édifices où se déroulent les meetings. Un dispositif sécuritaire important accompagne les déplacements des postulants à la présidentielle. Une incongruité qui réside dans le fait qu'on protège des candidats contre des citoyens censés voter pour eux et leur accorder ainsi leur confiance pour qu'ils gouvernent en leur nom. En ces temps moroses, où la rectitude morale ne se conjugue point avec les exigences de la responsabilité politique, nous vivons à l'évidence une situation pathétiquement baroque, ubuesque à bien des égards. Les déplorables et médiocres prestations de certains candidats sont loin de remonter le moral. Sans la moindre gêne on les entend balancer à tout va un fatras d'idées, et autres fariboles, qui relèveraient du sophisme primaire, lorsqu'elles ne sont pas tout bonnement saugrenues. Ils distribuent des promesses pour bon nombre irréalisables, parfois farfelues, insultantes pour l'intelligence du peuple. Il est vrai que les promesses n'engagent que leurs auteurs, mais la crédibilité exige au moins un minimum de sérieux et de retenue. Pourtant c'est simple, plus convaincant et plus fructueux de présenter aux électeurs un projet clair, raisonnablement ambitieux, tenant compte des réalités socioéconomiques du moment, sans cacher les difficultés pouvant faire obstacle à la réalisation de ses objectifs. Il faut surtout mettre ses ambitions, notamment à court et moyen termes, au niveau des moyens dont on disposerait. Dite de bonne foi, dans le ton qui convient, la vérité pénètre profondément les cœurs et titille les consciences. Hélas, le catéchisme des opportunistes ne s'accommode pas des vertus. Rétrospectivement, le système est égal à lui-même.

A supposer que les élections seraient la meilleure voie de sortie de crise, qu'elles se dérouleront sans heurts et qu'elles seront réussies, se pose alors la question de la nature de situation dont va hériter le président élu. A priori, il souffrirait en premier lieu d'un manque de légitimité aux yeux d'une bonne partie de l'opinion nationale et aussi au niveau international. En outre, il aurait en toute vraisemblance à gouverner un peuple divisé en deux catégories : les votants, minoritaires, et les non votants, largement majoritaires. Les grands centres urbains, voire des régions entières, risquent très probablement de rester encore longtemps après les élections en situation d'effervescence et de non-reconnaissance de l'autorité publique. Le Hirak semble décidé à poursuivre sa lutte pacifique, en durcissant le ton. La liste des contraintes ne s'arrête pas à ce niveau. Citons, entre autres, une crise économique qui s'annonce inexorablement et qui semble être déjà à nos portes. Un déficit abyssal pour le budget de l'Etat est à déplorer, selon des informations rapportées par la presse nationale. L'épuisement inéluctable des réserves de change se fait de plus en plus menaçant. Les prix du pétrole fluctuant défavorablement ne plaident pas pour l'optimisme lorsque l'on sait que l'économie algérienne dépend quasi entièrement des recettes pétrolières. Si l'on ajoute à cela la crise politique qui, au lieu de se résorber, risque plutôt de s'aggraver, bonjour les dégâts.

Le tout étant couronné par une défiance citoyenne, devenue endémique, au fil des ans, vis-à-vis du pouvoir. Dans de telles conditions, au mieux le pays fera face à des difficultés difficilement surmontables sur le court et moyen terme, au pire il s'invétérera dans la crise et deviendra quasiment ingouvernable. La question qui s'impose dès lors d'elle-même consiste à se demander s'il n'est pas plus sage de reporter les élections afin d'assainir l'environnement et repartir sur des bases politiques plus sûres et apaisées. Revenir à de meilleurs sentiments, favoriser le dialogue constructif et le compromis pour l'intérêt général, refuser toute forme d'allégeance, si ce n'est celle consentie et jurée pour la patrie, est ce qu'il y a de plus louable. Faire amende honorable n'est pas un aveu d'échec ni une marque de faiblesse. Pour caricaturer, disons qu'il faut congédier le diable qui nous habite. Bien entendu, il n'est pas dit que le report de ces présidentielles règlerait le problème, ô combien complexe, sur ses diverses facettes. Néanmoins, cela participerait à baisser les tensions et alléger fortement le lourd fardeau handicapant de la crise politique. En somme, il s'agit de démarrer sur des bases plus sécurisées du point de vue politique ; ce qui serait déjà un grand pas dans le sens d'une heureuse issue. Ceci étant, si les tenants du pouvoir et les adeptes du processus électoral en cours de préparation sont édifiés d'un projet bien étudié et de certaines données qui plaideraient en faveur d'une paisible sortie de crise par cette voie, tant mieux. J'adhère pleinement. Dans le cas contraire, ils seraient dans le paroxysme de la fuite en avant et du jusqu'auboutisme. Une fois les clameurs de la compagne électorale passées, s'installera le désarroi que produisent inéluctablement les promesses, sans lendemains, d'un bonheur illusoire. Cela me rappelle une histoire que je me fais plaisir de raconter aux lecteurs. Dans ce bas monde, le bien et le mal se côtoient au quotidien. Confronté à différentes circonstances, l'humain pourrait céder aux vices et la perversion, comme il peut être rappelé à la bonté de l'âme par l'ange du bien qui sommeille en son fort intérieur. Un homme ayant fait beaucoup de bien mais aussi beaucoup de mal, à des proportions égales, venait de passer de vie à trépas. De ce fait, il était délicat de délibérer le jour du grand jugement pour un cas aussi singulier. On lui proposa donc de choisir entre le paradis et l'enfer. Avant de se prononcer, on l'invita d'abord à visiter les lieux. Au paradis, il découvrit un monde merveilleusement beau, serein et apaisé, où il fait si bon de vivre. En enfer, c'était la fête.

Des concerts animés par de grandes stars dans tous les quartiers, de la nourriture en abondance, les liqueurs et le bon vin coulaient à flots, les danseuses du ventre étaient merveilleusement belles et gracieuses, etc. Tous les délices de la vie étaient à portée de la population. Notre héros, après quelques jours de réflexion, opta pour l'enfer. Normal, l'atmosphère était plus joyeuse que chez les voisins d'Eden. On le conduisit alors à sa demeure éternelle. Combien fut grande sa déception en arrivant sur des lieux où règne la désolation, la terreur, la peur et le malheur extrême. Des corps brûlés gisaient partout, des êtres laids enchainés criaient leur souffrance, une chaleur insupportable, des gémissements stridents, du feu, du sang, etc. En clair, l'enfer tel que décrit par les livres saints. Il se plaignit alors que ce n'était pas du tout l'endroit qu'on lui avait fait visiter. On lui rétorqua que si, mais qu'il s'était rendu sur les lieux au moment de la campagne électorale. Je nous invite à la méditation.

Enfin, je voudrais bien me convaincre de la fausseté de mon analyse, sauf que l'argumentaire pouvant m'y aider me fait défaut. Prions pour que le Tout Puissant, dans sa bonté, nous accorde la clairvoyance. Car lorsque l'on aura, que dieu nous en préserve, franchi le Rubicon de l'irréparable, il ne nous restera plus que des larmes à égrener sur le triste sort que nous aurions réservé à notre pays, à nous-mêmes et à nos enfants. A y penser, je voudrais laisser libre cours à ma véhémence pour exprimer ma colère, mon ressentiment, et souhaiter malheur à tous ceux qui auront sacrifié mon pays sur l'autel des calculs politiciens et de l'égocentrisme nauséabond. A cause de leur lâcheté, de leur désinvolture et de leurs bêtises, le ciel risque fort bien de nous tomber sur la tête. Espérons qu'il nous restera à ce moment assez de reflexes et d'énergie pour rêver juste d'un pays vivable. En tout cas, point de vie de cocagne, mes chers compatriotes, à moins que...

*Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie.