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Ahmed Messali Hadj (1898 - 1974): Combat et héritage politique (Suite et fin)

par El Hassar Bénali

Les difficultés françaises en Indochine incitent les nationalistes algériens à agir. Le 23 mars, le comité central du M.T.L.D. et les cadres de l'O.S. fondent le Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action (C.R.U.A.) premier vivier à la préparation de la guerre totale pour l'indépendance. En raison du conflit entre Messali Hadj et la direction du parti, le M.T.L.D. éclate entre messalistes et centralistes. Trente-trois activistes nationalistes du M.T.L.D. alors décident à l'unanimité d'engager la lutte armée le 1er novembre 1954. Ils désignent une direction collégiale de neuf membres qui proclament la naissance du Front de Libération Nationale (F.L.N.) et appellent les Algériens à se mobiliser pour rejoindre l'Armée de Libération Nationale (A.L.N.). Messali Hadj déclarait, en ce moment, que la lutte armée longtemps indécise était devenue inéluctable. Ses positions éloignées sur la question de la direction révolution, il crée, en 1954, le Mouvement National Algérien (M.N.A.). A l'indépendance de l'Algérie, le père de l'indépendance est mis à l'écart, en France. Grand acteur du récit national, le héros patriotique légitimé par sa fière allure et la ferveur populaire qui l'a accompagné tout au long de son combat, mourra en 1974 sans avoir revu son pays et assister à la levée des couleurs de son pays, à l'indépendance. En refusant d'intégrer l'autre dans la culture politique commune le régime du politiquement correct va échouer sur ce point, manifestant ainsi ses vraies pulsions uniformistes.

Le père de notre drapeau dérangeant encore, jusqu'à aujourd'hui, qui a fait de sa vie un symbole insufflant l'idée de nation résistante avec d'autres hommes d'action incarnant cette volonté avec en extrémité politique l'indépendance du pays, a ainsi payé cher sa résistance omniprésente et sa détermination inflexible durant plus de cinquante années de lutte et cela, au prix fort de comparutions devant les tribunaux, de résidences surveillées, d'incarcérations à la Santé de Paris, Serkadji, el-Harrach, Lambèze, prison militaire d'Alger, de condamnation à seize ans de travaux forcés avec confiscation des ses biens, de déportation au bagne de Bakouma au Congo Brazzaville, Ain Salah, d'internements à Belle-Île-sur-mer... En résidence surveillée de 1954 à 1959, il le restera jusqu'à sa mort. Au-delà de ses sacrifices et de son rôle en faveur de l'indépendance, le chef historique avait déjà à son avantage la conception du drapeau avec, au centre, ses insignes symboliques à la gloire de l'union nationale, la résistance enfin, la liberté de la patrie, le croissant et l'étoile dont il emprunte la symbolique au Maghreb, sur fond vert de l'identité et blanc de l'unité.

L'emblème étoilé symbole de l'unité maghrébine retrouvée faisait son entrée, dès 1935, dans les réunions de l'E.N.A. avec ses militants qui ont vécu à ses côtés Mohamed Mamchaoui, Mustapha Berrezoug, Boumédiène Maarouf, Mohamed Guenanèche... et dans toutes les manifestations de rue organisées, dès 1937, sous la bannière du P.P.A. et plus tard, du F.L.N.

Ces monuments qu'on abat

Messali, figure marquante de l'histoire de l'indépendance en Algérie fait partie des monuments qu'on abat souvent dans leurs propres pays. Ce pionnier et l'image qu'il acquit fut hissé par le peuple qui le soutenait en raison de son engagement et sa foi patriotique au rang de chef national ‘'zaïm'', a fini, après un long parcours politique sans jamais se renier sur le fond, sa vie à l'abri de la gloire. Le principal enjeu était de l'évincer. Son destin sera celui d'un éternel exilé couvert de torts par des détracteurs dont l'attitude n'est pas également sans reproches et cela, par une sorte de masochisme national. La vraie histoire du pays est encore verrouillée comme dans un coffre-fort, d'où ce conflit de mémoires dont on s'aperçoit de plus en plus aujourd'hui et cela, en raison des non-dits, des ratures, des blancs et des vides historiques. Il n'était pas dans la même perception que les Oulémas revendiquant l'intégration. La liberté d'écrire l'histoire n'a appartenu malheureusement qu'à un camp ce qui fait qu'aujourd'hui encore le jeu de la vérité et son âpreté reste encore très partagé. Exilé jusqu'à la mort, pour ses obsèques, son corps sera rapatrié trois jours après sa mort, le 3 juin 1974, à Gouvieux dans l'Oise, près de Paris, accompagné d'un passeport réservé aux apatrides. Cette injustice a ajouté un supplément d'attachement à l'homme. C'était là une manière de se débarrasser définitivement de son image historique, de son parcours politique. Certes, idéologiquement, le sage et visionnaire leader avait une autre idée de l'indépendance et de la construction démocratique de son pays. Toujours est-il que le message de Messali Hadj est encore d'actualité quant à l'élection d'une Constituante et l'instauration d'une vraie démocratie, revendications qui étaient siennes en même temps que l'indépendance de l'Algérie formulée pour la première fois lors du congrès anti impérialiste de Bruxelles, en 1927.

En tant que patriote chevillé au corps, il paiera cher son différend avec le F.L.N. pour la direction de la lutte armée, durant la révolution, sous le couvert du M.N.A. Il échappera alors à plusieurs scénarios de meurtre. L'histoire traumatique entre les deux camps est restée toujours présente. Abandonnant l'histoire de tout le mouvement national, le pouvoir en place depuis l'indépendance a institué un système basé sur l'oubli laissant place à une mémoire exclusiviste où même le passé ancien est à peine survolé jusqu'à aujourd'hui, en attendant que la vérité historique reprenne ses droits. Le même pouvoir qui n'a pas appris à déculpabiliser sur pas mal d'autres sujets qui fâchent dont les bénéficiaires font de la Révolution un fonds de commerce, usant d'impostures.

Les résistants de toute dernière minute vont ainsi instituer une vision infuse revancharde pour ternir l'image de cette grande figure et de prendre par là, en otage, toute l'histoire du pays débarrassée de ses grands hommes. Au pied de la tombe de Messali Hadj, Ahmed Benbella viendra s'y absoudre déclarant ‘'Nous nous sommes trompés, tu avais raison Sid el Hadj'', en présence de vieux militants. Modestement, Messali Hadj a fait partie de ces héros au parangon de l'histoire du combat du peuple algérien. L'indépendance de l'Algérie est le plus grand moment du récit national pour sa liberté. Le récit de l'indépendance ne devrait-il pas intégrer les grands hommes ? Et tous les évènements facteurs d'unité qui ont marqué la résistance nationale et cela, depuis le début de la colonisation ?

Messali Hadj totalement dévoué, durant sa vie, à la cause de son peuple pour l'indépendance continue inflexiblement, en homme libre, son sacerdoce et sa pensée droite, fidèle toujours à son combat de toujours prenant fait et cause pour les peuples opprimés. En cela, il était en rupture avec la doxa idéologique des tenants du pouvoir post-indépendance. L'histoire qui ne peut liquider de cette manière le mouvement national en tant que moment générationnel important de l'histoire contemporaine du pays a besoin aujourd'hui d'une dimension de catharsis et de libération. Certes, aujourd'hui le pays ressent fortement ce besoin d'en finir avec l'hégémonie du politiquement correct, confisquant le système politique, tendant à éradiquer son nom du mieux que pouvait le faire le régime en déconstruisant l'histoire du pays, s'assurant aussi qu'aucune information ne soit donnée sur ses funérailles. La méfiance des messalistes rescapés, longtemps surveillés, a perduré longtemps après sa mort.

La mémoire gardera pour toujours le souvenir de ce moment poignant lorsque Messali Hadj en visite au Maroc chez sa fille Djenina qui vivait à Rabat passa à côté de l'ambassade d'Algérie voyant flotter à l'entrée le drapeau dont il a dessiné lui-même les formes et choisi les couleurs s'est fondu en larmes envahi à la fois par un sentiment de fierté et la douleur profonde d'un pays qu'il n'allait plus revoir goûtant à sa liberté et enfin, y mourir après tant d'années de lutte et tant de sacrifices durant toute sa vie. Son cercueil couvert de l'emblème national fut, au-delà de l'ingratitude officielle, porté en reconnaissance à son œuvre de sacrifice par des milliers de personnes venues de tout le pays dont ses anciens avocats, des vieux militants nationaliste pour un dernier hommage...

L'admiration pour ce grand personnage de l'histoire de l'Algérie est restée entière. Les prières, les chants patriotiques et religieux firent de son enterrement, placé sous haute surveillance, cercueil couvert du drapeau national et hissé sur les épaules depuis la grande mosquée de Tlemcen sur un parcours de près d'un demi kilomètre, un moment mémorable vécu accompagné par des chants patriotiques et les ‘'youyous'' des femmes au passage de son cercueil. Lui ont rendu un dernier hommage, les vieux militants et hommes historiques du P.P.A. - M.T.L.D. dont Houcine Lahouel, membre du P.P.A. et chef des centralistes, Ahmed Mezerna celui chargé, porteur d'une lettre, datant du 24 novembre 1954, signée par Messali Hadj, destinée au secrétaire général de la Ligue arabe dans laquelle il annonçait le début de la ‘'Thaoura al moubaraka'' (la Révolution bénie), une révolution qui a jailli de la conscience même du pays, Abdelkader Mahdad membre fondateur des A.M.L. et de l'association des Oulamas..., l'avocat des nationalistes maghrébins et militant des droits de l'Homme Yves Dechezelles ... Viendront s'y recueillir, aussi, plus tard, les chefs historiques de l'Organisation secrète (O.S.) et du mouvement de l'indépendance : Hocine Aït Ahmed, Ahmed Benbella... Les éloges funèbres prononcés à l'occasion de ses funérailles évoqueront son patriotisme sans faille au prix de sacrifices pour le pays au-delà du soutien, jusqu'à la fin de sa vie, qu'il apporta à la cause des peuples opprimés, dont la Palestine. Il s'était déclaré opposé au coup d'Etat de 1965. Traité comme un quidam, il est impossible, aujourd'hui, de rencontrer un seul portrait du leader nationaliste dans les échoppes et à l'intérieur des maisons où il trônait par fierté à côté de celui de Mustapha Kamal Ataturk. Lui qui n'a jamais fait la pose de héros seul l'engagement exemplaire lui valut d'être consacré ‘'Zaïm'' à l'aune du peuple et cela, en exemple de son héroïsme et de son parcours patriotique atypique, n'ayant d'autres concurrents à sa position concernant l'indépendance. L'Algérie doit tirer une conclusion de son histoire et l'écriture de celle-ci doit être une œuvre de clarté, de vérité et cela, pour fonder une Algérie forte, unifiée capable d'établir une véritable identité démocratique et des libertés pour le pays qui a besoin encore aujourd'hui d'écrire une nouvelle page de son histoire.

Nombreux étaient venus de partout pour prendre part au moment historique de l'enterrement digne et recueilli du père du nationalisme maghrébin. Les hommes du coup d'Etat de 1965 avaient commencé tout d'abord par refuser sépulture au leader nationaliste sous le prétexte effarant qu'il était un opposant de l'indépendance de l'Algérie. Son enterrement qui a eu lieu aux frais des citoyens, sans révérence officielle par les médias dans la com officielle, pratiquant la chasse aux sorcières, a mérité les honneurs du peuple lui réservant des funérailles grandioses avec un cortège qui débuta de la grande mosquée jusqu'au cimetière ‘'Cheikh Sanoussi''. Des youyous fusaient tout le long du parcours du cortège que les femmes regardaient passer des balcons et au coin des ruelles de la ville. Sa tombe continue à ce jour de faire l'objet de nombreuses visites de recueillement. Le pouvoir qui avait très peur de l'émotion populaire avait soumis l'évènement à une grande surveillance en l'absence bien sûr des grands corps d'Etat. La foule était telle que lorsque la tête du cortège arrive au cimetière ‘'Cheikh Sanoussi‘' la moitié du chemin qui était encore à faire pour le reste des citoyens venus en masse lui rendre un dernier hommage.