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La nécessite d'une réforme bancaire transformatrice en Algérie (Suite et fin)

par Mounir Ben Abba*

Déplorablement, nous ne pouvons pas nier que l'image de notre système bancaire et financier est très sombre. Tout le monde est presque d'accord pour dire que le système est très sous-développé.

Les institutions de supervision et de surveillance censées être des institutions transparentes, indépendantes du pouvoir exécutif et principaux responsables de la politique monétaire du pays, conformément au règlement en vigueur. Malheureusement, la réalité du terrain est totalement à l'opposé car ces institutions sont très opaques, totalement dans les mains du gouvernement ou des hommes du pouvoir et très souvent agissent sur instructions et ordres de ce dernier sans aucune opposition ni réserve. Cela a été largement démontré, récemment, dans le cas de l'opération de la planche à billets (Quantitative Easing) adoptée par le gouvernement depuis septembre 2017. Mais, ce qui était encore plus embarrassant, c'est qu'une fois que le gouvernement précédent a démissionné, Bank of Algeria, qui avait exécutait les instructions du gouvernement, sans aucune réserve, s'est efforcée, à tout prix, de se laver les mains de toute l'opération, reprochant tout au gouvernement, quand en fait, elle aurait pu s'opposer aux décisions du gouvernement en tant que responsable de la politique monétaire du pays, conformément au règlement en vigueur. Encore une fois, malgré que la règlementation en vigueur prévoit que le rôle primordial des institutions de supervision est de maintenir la stabilité monétaire et la solidité du secteur bancaire. Regrettablement, la complicité des institutions de supervision, leurs mains serrées, déficit de fonctionnement et l'interférence des hommes forts du système ont permis aux banques publiques de faire toutes les mauvaises opérations qu'on leur demandait sans se préoccuper de leur impact sur leur positions financières.

Malgré que la place bancaire compte, actuellement, un total de 20 banques et 9 établissements financiers en activité en Algérie dont 13 banques privées à capitaux étrangers. Néanmoins, presque toute l'activité bancaire (87%) est monopolisée et concentrée entre les mains de 6 banques publiques. Ces banques publiques sont, dans une très large mesure, les banques les moins innovantes, les moins créatives, les moins avancées technologiquement, gérées terriblement et qui ont, certainement, établi un record dans le pire service ‘clients'. Malgré l'énorme liquidité et la solide solvabilité dont elles ont bénéficié au cours des 15 dernières années, elles ont enregistré des bénéfices modestes, en plus elles étaient impliquées dans des affaires de corruption pour des montants énormes.

Le taux de l'inclusion bancaire et accès au service bancaire est l'un des plus réduits au monde avec une moyenne d'un guichet pour plus de 20.000 habitants, quand en Tunisie il est d'un guichet pour 9.500 habitants et au Maroc d'un guichet pour 13,000 habitants alors que la moyenne mondiale est d'un guichet pour 11.000 habitants.

Mobile Banking (La banque par téléphone portable) et Téléphone Banking (la banque téléphonique) n'existent presque pas, l'utilisation du paiement électronique (E-Payement) est extrêmement modeste, Internet Banking (la banque sur site web) est terriblement faible. Les banques semblent avoir du mal à collecter des ressources ; selon des sources des gouvernements précédents, l'équivalent de 50 milliards d'US dollars (28% du PIB) circule hors circuit bancaire. Les crédits à l'économie se sont établis à presque 10.000 mds de DA, en 2018, qui représentent un ratio de 44% du PIB (60% moins que la moyen mondiale) dont 25% étaient destinés au secteur privé (entreprises et ménagers), tandis qu'au Maroc et en Tunisie il est à 87%.

L'octroi des crédits semble être fait de manière inefficace et sans diligence professionnelle qu'imposent les normes du métier. Les dernières enquêtes entamées par la Justice ont révélé que des décisions d'octroi des crédits, de sommes énormes par des banques publiques ont été prises à la suite des demandes et injonctions qui leur ont été faites par les hommes «forts» du régime pour financer ce qui n'était pas «viable».

A titre d'exemple, l'enquête menée par la Brigade économique et financière de la police judiciaire de la Sûreté de la wilaya de Tlemcen a révélé que 1.000 milliards de centimes accordés, par la BEA et CNEP-Banque, à quatre soit disant promoteurs immobiliers contre des garanties de couverture des risques des crédits ne dépassant guère les 3 ou 4% des montants octroyés pour le financement des projets immobiliers par ces promoteurs qui se trouvent, aujourd'hui, dans une situation de faillite. Outre, des rapports récents publiés dans la presse ont mentionné que le CPA (Crédit Populaire Algérie) a donné 40.000 milliards sous forme de crédit aux 4 oligarques qui sont maintenant incarcérés.

Malgré les nombreux assainissements effectués par l'Etat au profit des entreprises publiques ( principaux débiteurs des banques publiques) et plusieurs opérations d'effacement des dettes à traves des injections directes par le Trésor public, des sources officieuses indiquent que les prêts improductifs (Non Performing Loans) représentent presque 25% des actifs des banques, mais plusieurs professionnels de secteur révèlent que si le risque crédit (Crédit Risk) était calculé conformément aux règles professionnelles du métier, le pourcentage des crédits non performants aurait être bien plus haut que 25%. Non seulement ça, ils estiment même que la majorité des banques publiques seraient en situation déficitaire.

51% des crédits sont alloués aux entreprises publiques dont la majorité enregistre des pertes depuis des décennies et qui ont coûté au Trésor public presque 250 milliards de dollars au cours des 30 dernières années.

Le marché de l'Assurance se caractérise par une pénétration et une densité de couverture très faibles et reste très modeste tenant en compte la taille de l'économie (1,19 milliard de dollars comme chiffre d'affaires, 4,18 milliards de dollars au Maroc), 0.7% de PIB du pays, un taux très faible par rapport aux pays voisins, soit 2% en Tunisie et 4% au Maroc. Assurance automobile (Assurance obligatoire) domine le portefeuille avec un pourcentage de 48% du chiffre d'affaires global. Cependant, la branche automobile totalise 71% des règlements, soit plus des 2/3 des sinistres pour moins de la moitié des primes. S'agissant de la mortalité due aux accidents de la route, elle est de1,4 pour 10.000 véhicules en France, alors qu'elle atteint le chiffre record de 10 pour 10.000 véhicules en Algérie.

Le marché des Assurances comprend 24 compagnies, sachant qu'il était de 230 compagnies en 1962. 70% des parts du marché sont détenus par 5 compagnies publiques dont 3 compagnies (SAA, CAAT et la CAAR) détiennent 55% du marché, bien qu'il ait été libéralisé depuis 1995. Un pays comme la République d'Irlande qui compte 4 millions d'habitants (9% de la population algérienne) et avec une superficie de 70. 273 km² (34 fois moins que l'Algérie) compte plus de 500 compagnies d'assurances.

La Bourse d'Alger (SGBV), créée en 1997, reste l'une des plus petites et opaque bourses au monde avec une capitalisation boursière totale de 133 millions d'euros et uniquement 6 sociétés cotées. En revanche la Bourse de Casablanca (CSE) réalise l'une des meilleures performances dans la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord (MENA) avec une capitalisation boursière totale de 71,1 milliards d'Us dollars, en 2018. Elle est la 3ème plus grande bourse d'Afrique après la Bourse de Johannesburg (Afrique du Sud) et la Bourse nigériane à Lagos. En Tunisie, la Bourse de Tunis a plus de 60 compagnies cotées et market capitalisation de presque 5 milliards d'Us dollars.

La réalité est que, d'une manière ou d'une autre, le succès économique dépend fortement d'un secteur financier et bancaire stable, résilient, solide et performant. Tout ce qui affecte le système bancaire affectera l'activité économique. Les expériences réussies des pays nouvellement développés principalement dans le sud-est de l'Asie et l'Amérique du Sud, ont toutes convenu que la croissance économique a été soutenue par six facteurs majeurs qui sont :

1. Etat légitime et crédible.

2. Institutions et départements publics forts, compétents et rigoureux en particulier le system judicaire.

3. Réglementation simple, adéquate et équitable.

4. Démographie favorable (main-d'œuvre qualifiée et productive).

5. Investissements de capitaux optimisés (principalement dans l'éducation, l'apprentissage, la formation professionnelle, l'enseignement et la recherche, la santé et le bien-être de la société).

6. Augmentation forte du stock de crédit (system bancaire et financier développé).

Les réformes financières et bancaires mises en place dans les pays du sud-est de l'Asie, à la fin des années 70, puis améliorées dans les années 80 et renforcées après la crise financière de 1997 dont la mise en place réussie des institutions de supervision et banques centrales indépendantes, secteur très compétitif, diversifié, non concentré, stable, ouvert, orienté vers le client, technologiquement avancé et doté d'un personnel compétent. Ceux-ci ont été le moteur de l'expansion du stock de crédit qui a accru entre 150 et 180% de PIB.

L'exploit exceptionnel de notre équipe nationale de football à la dernière CAN grâce à un leadership fort, l'engagement de tous pour un objectif, le dévouement et le travail dur pour atteindre cet objectif, les sacrifices, l'esprit d'équipe, la résilience, la ténacité, la persévérance, la volonté de réussir, la discipline, la rigueur, le courage, l'ardeur, l'organisation et la compétence démontrées par ces jeunes Algériens devraient être une inspiration pour l'ensemble du pays.

*Enseignant des Finance et Mangement