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Ahmed Messali Hadj (1898 - 1974): Combat et héritage politique (4ème partie)

par El Hassar Bénali

A cet effort de relance, donneront l'exemple le maître de la chaire d'arabe, le grammairien à la médersa officielle, Ghaouti Bouali, parmi les artisans de la « Nahda » à Tlemcen, auteur de « Kachf al-kinaa aan alat samaâ », une étude consacrée à la musique arabe et andalouse, en 1900, et qui, en 1915, fonde la première troupe théâtrale à Tlemcen. A Oran où il était en poste en tant qu'instituteur et élu municipal Larbi Fekar crée le premier journal Jeune-Algérien, « al-Misbah », en 1904, un hebdomadaire bilingue luttant au sabre contre les colons. Sa ligne éditoriale lui vaudra, une année après seulement, sa dissolution. Un mois avant sa fermeture, il provoquait en duel, annoncé en manchette, dans son journal, un colon pamphlétaire qui avait osé l'injurier à cause de son origine. Si Mohamed Fekar ould Larbi, père de Larbi et Bénali Fekar, un ‘'faqih'', jurisconsulte, avait une situation sociale respectable qui reposait sur sa grande réputation de science et de connaissances, surtout dans le domaine de la jurisprudence musulmane.

Au plan politique, c'est l'engagement de personnalités en vue, telles Bénali Fekar sur les sujets liés à l'assimilation, la conscription, l'instruction. Si M'hamed ben Rahal (1858-1928) délégué financier qui fut le premier à remplir un rôle politique, l'avocat Taleb Abdeslam, son suppléant, revendiquait quant à lui une compensation du sang mêlé dans la défense de la France pendant la guerre 14/18 où 25.000 Algériens sont morts sur les champs de bataille à Verdun publiait, en 1919, un opus imprimé à Tlemcen aux éditions Médiouni, intitulé « Les ambitions algériennes et la question d'un Parlement algérien » pour un self gouvernement en Algérie, premières manifestations explicites d'autonomie... étaient des figures de proue de ce mouvement d'engagement. Bénali Fekar et Taleb Abdeslam ont été, en 1911, à Paris, fondateurs de la première alliance franco-algérienne avec d'autres membres, parmi eux, également, l'avocat Mohamed Bouderba de Constantine, le romancier français Pierre Loti, le peintre Etienne Nasreddine Dinet… A Constantinople où il s'est exilé avec son père, le professeur à la médersa franco-arabe Mohamed Méziane crée, dans cette ville, le comité d'accueil des Algériens émigrés et participe, en 1917, au congrès des peuples sous domination coloniale tenu à Berlin. Ce protagoniste algérien sera signataire, avec le tunisien Bach Hamba et Ahmed Biraz al-Djazaïri de la pétition adressée au président Wilson des Etats-Unis et aux membres du congrès de Versailles, réunis le 18 janvier 1919 à Paris avec la participation de trente-deux pays dont les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, pour ratifier la paix, après la Première Guerre mondiale, et dans laquelle il était question d'autodétermination des peuples algériens et tunisiens, deux pays entrés très tôt dans l'histoire moderne du Maghreb.

L'effervescence politique, culturelle et religieuse

Dès la fin du XIXe siècle, l'effervescence politique, culturelle et religieuse est à son paroxysme. Elle est au rendez-vous prôné par l'élite du mouvement des Jeunes Algériens, dûment surveillé, représentatif d'une certaine pensée politique y apportant le langage des droits universels et envers lesquels la population va placer quelques espoirs. Créé dans le sillage connecté des « Jeunes Egyptiens » et des « Jeunes Tunisiens », ce mouvement était influencé par la Jeune Turquie qui signait le début de l'ère des réformes. C'est le début de l'engagement de la société civile plaidant pour la mesure, le dialogue, les principes du droit. Dans l'histoire continue de notre pays beaucoup craignent de voir tomber dans l'oubli l'héritage des ‘'Jeunes Algériens'' dans leur rôle politique, au début du XXe siècle. Ce mouvement fut dynamisé avec le retour des nombreux exilés de la « Hidjra » et qui ont partagé, ensuite avec lui, la même fibre patriotique. Leur discours favorable au progrès et à l'évolution dans tous les domaines, y compris celui de la femme, avait certes, un impact très fort sur la population.

En ce début du XXe siècle, à côté des conservateurs et leur retranchement enfin, les modernistes et leur engagement en faveur du progrès par l'instruction, le courant réformiste inaugurait un mouvement identitaire défendant l'orthodoxie sunnite imprégnée par l'enseignement dispensé par Cheikh Bachir al Ibrahimi (1889-1965) de l'association des oulémas promoteur du projet de ‘'Dar al-hadith'', en 1937. C'est une page nouvelle qui s'écrit dès le début du nouveau siècle avec des personnalités très en vue, principaux acteurs de ce renouveau, prioritairement des gens du devoir, telles Cadi Choaib Aboubekr ibn Abdeldjalil, Cheikh Abdelkrim Médjaoui, Mohamed Bouaroug al-Azhari, Cheikh Mohamed Yellès Chaouche, quatre grandes personnalités du mouvement de la réforme religieuse en Algérie et au Maghreb ; les intellectuels Ghaouti Bouali, Mohamed Bouayad, Larbi et son frère Bénali Fekar, Cheikh, Abdelaziz Zenagui… parmi les membres fondateurs de l'élan politique des Jeunes musulmans ébranlés, à l'époque, par les nouveaux courants de pensée cristallisant les Lumières poussant à l'éveil et l'émancipation de l'homme et qui va déboucher sur le sentiment national. L'instant qui a ouvert l'ère nouvelle des ‘'Jeunes Algériens'' au tournant du XXe siècle avec son âge d'or celui des cercles et qui a malheureusement connu un brutal coup d'arrêt à l'indépendance en 1962.

Leur pensée religieuse réformatrice contestant l'image d'un Islam rétrograde en faveur d'un Islam de civilisation dégagé de toutes les scories, eut audience non seulement en Algérie, mais aussi dans le Maghreb, au Maroc et en Tunisie, notamment. Cheikh Abdelkrim Médjaoui s'affirma par ses idées réformatrices plus politiques que religieuses dont l'impact dans le milieu de la jeune élite marocaine de Fès, en tant que professeur à la médersa d'al-Qaraouyine, fut très important. De Tlemcen, où il occupa pendant près de vingt années le poste de « Cadi djamaa » (cadi de la communauté), à Tanger puis enfin, à Fès au temps où il fut nommé cadi, puis professeur dans la prestigieuse médersa de la ville des Idrissides, son combat religieux réformiste d'avant-garde inspira une pléiade de savants dont : Mohamed Bensouda, Mohamed Guenoun, Ahmed Alaoui, Djaafar Doukkali… Il eut également pour émule son fils Abdelkader Médjaoui (1848-1913) dont l'enseignement à Constantine profita aux membres de la première élite réformiste dont Hamdane Ounissi, Mohamed Bachtarzi, Mohamed Mouhoub, Cheikh Zekri, Abdelhamid Ben Badis… Fondateur du journal « Al Maghrib », il est également l'auteur d'un idéal-guide « Irchad âliba », publié au Caire et destiné à l'élite dans lequel il met en valeur ses orientations en faveur d'un enseignement moderne tendant vers un humanisme musulman purifié et pacifié.

L'énergie combative de l'élite

Jacques Berque évoque, dans son livre «L'intérieur du Maghreb», le souvenir de cet homme, écrivant en substance : «Le juriste Mohamed Abdelkrîm al–Médjawi est né à Tlemcen en 1793-94. Il était pleinement adulte au moment de la chute d'Alger qui le trouva probablement cadi à Tlemcen… A al-Qarawîyîn où il enseigna après un séjour à Tanger en tant que Cadi il eut pour élève, le grand a‘alim Ja'afar el-Doukkali… Il mourut en 1849-50. Son fils, lui, revient pour s'installer à Constantine puis, à Alger où il finira pacifiquement, professeur à la Médersa de Sidi Abd al-Rahmâm al-Tha'alibi». A propos d'Abdelkader al-Midjaoui, le professeur Mostéfa Lacheraf écrit, pour sa part, dans son livre «Des noms et des lieux» : «(Il) mena une vie militante et professorale digne d'intérêt, parfois mouvementée et toujours exemplaire, du double point de vue de la science et de la politique et de l'identité nationale».

A Tlemcen, la jeunesse de Messali Hadj s'est mêlée à d'autres icônes de la pensée réformiste, voire l'azharien Cheikh Mohamed Bouaroug et Cadi Choaïb Aboubekr, morts tous les deux en 1828, fondateurs d'écoles libres, la première installée à la vieille mosquée de Sidi al-Djabbar et l'autre, à la mosquée léguée habous par ce dernier à destination de l'enseignement du Coran et à la prière. Cadi Choaïb, un maître d'école, président du Madjlis al-Ilmi de Tlemcen accueillit en 1919, Cheikh Abdelhamid Ben Badis, futur président de l'association des Ulamas algériens, à qui il décerna licence (Taqrîd ou Idjaza) reconnaissant dans un texte en prose rimée, selon la tradition, son autorité religieuse en matière de l'enseignement du «Fiqh ». La création de l'association des Ulamas algériens suscita à Tlemcen, la réplique des savants conservateurs, de culture religieuse spécifique, à l'aune des courants andalou-maghrébins de la pensée soufie des grands maîtres Abou Madyan Choaîb, Mahieddine ibn Arabi, Abdeslam ibn Machich… les « Ahl Sounna oua-l-djamaa » (Gens de la Sounna et de la Communauté) qui s'opposèrent ‘'au monopole des Oulémas de l'A.O.A. sur la religion'' créant des tensions se limitant à des querelles provoquant des situations inévitables. Cette dernière qui se voulait le principal pôle de l'orthodoxie cherchant à imposer son régalisme intransigeant, à imprégnation religieuse ‘'Wahhabite'', du nom du prédicateur du Najd Ibn Abdelwahab (né vers 1703), jugeait-on, dans les milieux soufis de l'époque, voir la position des ‘'Ahl sounna oua-l- djama'a'' sur ‘'la question du culte en Algérie'' (document, 1948). A partir des années « 30 », s'affrontèrent les partisans de l'Islam réformateur opposés aux préjugés et aux zaouias conservatrices de la mémoire culturelle et historique, dans un paysage soufi très ancré dans le Maghreb.

Le jeune «Hadji» avec une foi nationaliste inébranlable, affronta les moments difficiles. Sa culture politique émanait du milieu réel dans lequel il a vécu et dont il ne s'est jamais détaché ce qui explique ses attaches profondes avec le terroir algérien façonné par l'histoire, la culture et les résistances. Messali Hadj est aussi l'homme qui va enflammer l'imaginaire du Maghreb et de son unité. C'est au cours de son exil à Genève qu'il rencontra Chakib Arslan (1869-1946) auprès de qui il entame sa cure d'engagement en faveur du nationalisme arabe. La zaouia, les cercles (Nawadis) de la littérature, de l'art et des amis éclectiques et qui ont tenu une large part dans sa vie, la ‘'Hidjra'', la guerre du Rif, sont parmi les repères politiques de Messali Hadj devenu avec la création de l'Etoile Nord-Africaine, en 1926, créée grâce à l'appui de travailleurs engagés, militants de terrain au sein du parti communiste où il fit ses classes, une grande figure du maghrébinisme politique contemporain. La politique va dès lors demeurer dans l'engagement de toute sa vie. L'E.N.A. allait certes affirmer sa volonté d'obtenir l'indépendance des trois pays du Maghreb avec un grand geste de confiance en l'avenir de cette construction. Le défi qui allait être engagé paraissait insurmontable pour plus d'un. Ce que veut Messali Hadj porté dans son rôle de leader c'est l'indépendance l'alpha oméga de sa pensée politique rendue illusoire par une bonne partie de ses compatriotes dont les Oulémas. Très imprégné par sa culture de base et évoluant dans le milieu des émigrés en France où il rencontre sa compagne Emilie Busquant (1901-1953), Messali Hadj n'est pas resté dans le conformisme idéologique ‘'Jeune-Algérien'' se comportant de façon patriotique en continuant à réclamer les droits et les libertés. Influencé par le parti communiste en France dont il était membre adhérent, il s'instruira, outre aussi de ses lectures infinies, beaucoup en politique mesurant le caractère décisif d'une lutte armée qui lui paraissait de plus en plus inéluctable, surtout après les évènements du 8 mai 1945. Soufflant l'esprit révolutionnaire son carnet de bord étant, l'indépendance de l'Algérie. Trop confiant, il n'hésite pas sur la voie à suivre. Il sera fondateur du Parti du Peuple Algérien (P.P.A.) matrice de la révolution, en 1937; du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (M.T.L.D.) et de son bras armé l'Organisation Secrète (O.S.), en 1947, dans son rôle dans la préparation de la révolution restera fidèle à sa vision politique de reconquête du pays. En 1954, il crée son nouveau parti le Mouvement National Algérien (M.N.A.), en 1954 et dont la crise avec le Front de Libération Nationale (F.L.N.) se dénoua dans la révolution.

Le fondateur de l'Etoile Nord-Africaine revendiquera publiquement, le 2 août 1836, l'indépendance sur le sol algérien et cela, lors d'une réunion du congrès musulman de doctrine assimilationniste qui s'est déroulée au stade municipal d'Alger. Le leader de l'Etoile Nord-Africaine proclamera son refus de renoncer au droit du peuple algérien à disposer de lui-même. Il est alors porté en triomphe par la foule. Le 7 janvier 1937, l'E.N.A. est interdite. Elle fut remplacée en mars de la même année par le Parti du Peuple Algérien (P.P.A.) parti où ont éclos les jeunes, futurs grands noms de la révolution : Lamine Dennaghine, Larbi Ben Mhidi, Mohamed Boudiaf, Mohamed Belouezdad, Ahmed Benbella, Aït Ahmed… Un comité clandestin d'action révolutionnaire nord-africain est constitué. En septembre 1946, Messali Hadj fonde le Mouvement pour le Triomphe des Démocratiques (M.T.L.D.), un parti qui se veut national, populaire et révolutionnaire, réclamant une assemblée algérienne souveraine et le départ des troupes françaises. Ce mouvement se dotera, les 15 et 16 février 1947, d'une organisation spéciale (O.S.), organisation militaire clandestine destinée à préparer méthodiquement l'insurrection. Découverte par la police, elle sera dissoute en 1950. Messali Hadj qui effectue une tournée à travers l'Algérie inquiète les pouvoirs publics du fait de l'accueil fervent qui lui fut réservé.

A suivre...