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Ahmed Messali Hadj (1898 - 1974): Combat et héritage politique (3ème partie)

par El Hassar Bénali

L'exaltation de ses sacrifices et de son courage a servi de ciment national. Creuset d'une des plus vieilles civilisations citadines au Maghreb, le patrimoine artistique et littéraire hérité de son passé y créait un état d'esprit favorable à l'art et aux belles lettres en général. Avec la vie des cercles, Tlemcen a développé une certaine singularité, une originalité qui a particulièrement marqué l'esprit du maître de la musique andalouse Sadek al-Bidjaï racontant son séjour dans cette ville jumelle et historique de Bédjaïa, ancienne capitale des Hammadites au XIIIe siècle. Le moment des ‘'Nadis‘' a instauré un nouvel état d'esprit avec des idées nouvelles. Dans sa mutation politique au début du XIXe siècle l'art, la culture et l'habillement... devenaient la norme et étaient utilisés comme une sorte de symboles à l'éveil, témoignant d'une véritable affirmation identitaire.

L'influence des «Jeunes Turcs»

Le début du XXe siècle marqua le début d'un grand sursaut national pour la reprise. La jeune élite reconnaissait qu'avec des noms prestigieux de l'héritage culturel que leur cité fut longtemps le berceau dans l'aire civilisationnelle maghrébine. L'histoire culturelle de cette ancienne capitale berbéro-arabe retiendra les noms des savants Ouled al-Imam, Issa et Mouça, qui au XIVe siècle, rapporte le chroniqueur al-Maqqari dans son « Nefh ettib min ghousni al-andalous ar-ratib », s'étaient tout à fait opposés au radicalisme religieux du grand imam hanbalite, Ibn Taïmiya, à Damas où ils l'ont rencontré et écouté ses prédications objet de controverses. Ce fut le moment où la jeune élite formée à la double école créait une brèche dans le mur du silence séparant les deux sociétés arabe et française. Pour la nouvelle génération des « Jeunes Algériens », le mot « Indigènes », désignant péjorativement une société d'hommes « trop éloignés de la civilisation », était ressenti comme une profonde humiliation à un moment où, aussi, après une séculaire convivencia, juifs et musulmans étaient séparés par le décret Crémieux de 1870 qui rendit les juifs otages de la politique débouchant sur une vraie tyrannie excitant ainsi les esprits séparatistes en voulant continuer à marginaliser les ‘'Indigènes''. Leur utopie a créé un climat de méfiance après une longue convivencia, les juifs y vivant leur foi dans la plus grande liberté d'où le surnom de Tlemcen ‘'La petite Jérusalem'' autant aussi la ville de Constantine qui auraient pu devenir un laboratoire unique au monde. Le passé de Tlemcen nous apprend en effet, comment les deux communautés - juifs et musulmans - ont pendant des siècles vécu en harmonie. La France coloniale oubliait qu'elle était en train d'avoir encore sur le dos les Algériens. ‘'On ne peut humilier un peuple qui a laissé les siens dans sa résistance, face à l'occupant'', répétait Messali dans ses discours. En 1936, à l'occasion de la visite de cheikh Abdelhamid Ben Badis à Paris à la tête de la délégation des délégués du congrès musulman (1936-37) dont la doctrine était en faveur de l'assimilation, a tenu à rencontrer Messali Hadj pour lui faire part du contenu des doléances qu'il allait présenter au gouvernement français concernant le statut des Algériens musulmans. Au cours de cette rencontre qui eut lieu au grand hôtel de Paris, Messali fit part de sa position contre ‘'l'assimilation'' et les autres signifiants usés, fatigués, vidés de leur sens, synonymes de soumission, masquant l'exploitation motivée, dans cette phase coloniale radicale à revendiquer l'indépendance du pays. Cette rencontre eut lieu à la demande de cheikh Abdelhamid en présence au grand hôtel, avenue Skrob à Paris en présence du militant nationaliste et compagnon de Messali Hadj, Mustapha Yellès Chaouche né à Damas, fils de cheikh Yellès Chaouche, un des protagonistes religieux à l'origine de la grande ‘'hidjra'' de 1911. Au code de l'indigénat, en 1887, en tant que facteur de domination raciale, a laissé libre cours à toutes sortes d'abus.

Ce début du XXe siècle sera symbolique d'une période inaugurant une ère nouvelle décisive dont les évènements ont fait, petit à petit, le lit au soulèvement national de novembre 1954.

Le relais des « Jeunes Algériens », clichés de ‘'Ashab al-politic'', était pris ensuite par le retour des expatriés ayant abjuré la conscription puis de retour et qui, fascinés par les progrès réalisés en Turquie propageaient des idées favorables à ce pays, véhiculant en termes de modernité les mots d'ordre de progrès et d'évolution. Dans leur discours, ils exaltaient l'immense effort de rénovation nationale de la nouvelle Turquie. Les cercles particulièrement actifs, jouaient un peu, le rôle de quartier général des intellectuels. Ils mobilisaient l'opinion grâce aux ‘'Nawadis'' écrins de patriotisme : ‘' Le cercle de la jeunesse patriotique algérienne‘' (1904), ‘'La jeunesse littéraire musulmane'' (1916)... assumant un rôle social et culturel d'un nouveau genre et envisagés comme des outils de progrès et de prise de conscience. Ce dernier cercle auquel adhérait Messali Hadj basait essentiellement ses activités sur l'alphabétisme. Il a été fondé par des Jeunes de la génération du professeur et grand lettré Abdelkader Mahdad cofondateur plus tard des A.M.L. avec Ferhat Abbas, Docteur Saadane... Il avait pour président d'honneur l'homme politique Si M'hamed Ben Rahal (1840-1927) de Nédroma. L'instituteur Mohamed Bouayad Agha était de son côté fondateur, en 1917, du football club tlemcenien dont le jeune Messali Hadj en était sociétaire.

Messali Hadj se distinguait par sa distance hautaine et par son urbanité étant un pur produit de la société citadine des vieilles capitales du ‘'Tamaddoun'' et de la ‘'Hadara‘', au Maghreb. La maison où il est né était mitoyenne à R'hiba à celle de Cheikh Mohamed Bensmail (m.1942) professeur à l'école supérieure de langue arabe et de dialectes berbères à Rabat, maître de la musique andalouse, fondateur de l'association ‘'Andaloussia‘' d'Oujda ville d'adoption du grand poète-musicien Ahmed Bentriqui (XVIIe S.) et qui, en 1938, a représenté l'Algérie au IIe congrès sur la musique arabe qui s'est tenu à Fès. Guenanèche avec qui il partagea la cellule à la prison de Serkadji humanise le récit de son extrême courage en confiant qu'il avait un faible pour la musique traditionnelle et la littérature, admiratif du talentueux musicien, encore très jeune, Cheikh Rédouane fils de Cheikh Larbi Bensari. C'était le moment où émergeait, également, la grande figure artistique et patrimoniale de la chanson andalouse Cheikha Tetma Bentabet qui est allée jusqu'au bout de ses aspirations d'artiste libérée collectionnait des pièces inédites à Tlemcen où la chanson a toujours fait partie du mode de vie de ses habitants. Les Nadis, en s'implantant dans la vie sociale, mobilisaient très largement les nationalistes, les progressistes jusqu'aux ulémas traditionnels. Sous le signe du renouveau culturel musulman il y eut l'impact d'avant-garde des mots tels « Watan, Taqaddoun, Horriya... », à forte circulation des idées et des contenus et qui ont permis aux nouvelles expressions de s'élaborer s'appuyant sur des liens provoquant des solidarités et cela, dans cette phase remuée partout à travers le monde musulman et dans la même unité, par la trilogie ‘'Tanzimat - Nahda - Réforme'' qui a enclenché un environnement de remises en question et de réhabilitation avec un idéal-guide à savoir : la science en tant que facteur de libération et de décolonisation.

C'est déjà la semence au discours des nationalistes cristallisé à ses débuts par le panislamisme et le réveil de la Turquie soumise à l'époque, au programme ambitieux des réformes ‘'Tanzimat''. La Turquie exerçait à l'époque une réelle fascination auprès des jeunes évolués. Ces écrins ou « Nadis » dévolus à la culture et aux rencontres qui ont illustré cette mobilisation enfin, les sociétés littéraires et artistiques, sportives et caritatives (Kheiriya) avec leurs côtés bonnes œuvres actives aussi dans le domaine des droits civiques ont figuré parmi les expériences ayant accompagné des changements qualitatifs dans la société, voire par là aussi, ses tendances modernistes. Une fois l'indépendance acquise ces lieux de prise de parole qui faisaient partie de la tonalité du paysage culturel et politique ont cessé d'exister, car n'entrant pas dans le jeu politique, méfiant, du parti unique bridant les élites, enfermant le pays dans des stéréotypes idéologiques nouveaux

Les zaouias ces lieux de régularisation sociale

Avec les zaouias, lieux de la vie spirituelle, le jeu du sacral était resté bien ancré dans la régularisation sociale. La fibre patriotique des membres du cercle les « Jeunes Algériens » se manifestait dès sa création en 1904, par la présence de l'étoile et du croissant sur tous ses documents officiels : bulletins d'adhésion, entêtes... Avec les « Jeunes-Algériens » la résistance commença dès le début du XXe siècle à prendre un tour politique après qu'elle a cheminé par plusieurs étapes allant de la négociation, au désir d'entente et de cohabitation, à la lutte armée dont le peuple a brandi l'étendard sous l'impulsion du mouvement nationaliste. Aussi, faut-il faire remarquer que dans la logique coloniale, l'assimilation fut plus une manœuvre qu'une exception républicaine de la France dominatrice dont la ‘'mission civilisatrice'' a servi de nouvelle religion pour légitimer l'entreprise impériale et coloniale.

Que sait-on de l'œuvre inaugurée par l'élite nouvelle appelée ‘'Jeunes-Algériens'' et cela, en dehors du discours produit par les hommes politiques français dont le seul but était de maintenir la colonisation ? Phagocytée par ses marges et ses frontières, l'analyse du sujet permet aujourd'hui la relecture tardive d'une des pages intéressantes de l'histoire contemporaine de l'Algérie. Ces membres qui avaient les yeux tournés vers Ankara, ont contribué énormément à mettre en place des idées nouvelles de transition vers la modernité synonyme de progrès et de démocratie. Nous noterons que l'impact de la révolution kémaliste fut plus puissant qu'ailleurs et qu'à la mort du Ghazi Ataturk, en 1938, une délégation conduite par deux notables Stili Bendimerad et son cousin, s'était même rendue à Ankara pour présenter à Ismet Pacha Inönü, compagnon d'armes de Mustapha Kemal, les condoléances, au nom des habitants de la ville de Tlemcen. Pour les peuples musulmans sous domination la mort du Ghazi fut considérée comme une perte déplorable pour la cause de leur indépendance. ‘'Résister, donc. Ce n'est pas une affaire de mots mais d'actes'', l'esprit de résistance était leur meilleure arme.

C'est le début du militantisme des idées, de la revendication des droits qui vont tracer la voie à l'expression et à l'émergence du portique du dire politique. Cette phase sera ainsi marquée par l'apparition des premiers éléments d'une société civile nouvelle qui, en s'appropriant l'espace, allait participer à la création de la première association, celles des «Jeunes Algériens» ou «Fatyan-s-», un épithète à l'air du temps, désignant la jeune l'élite. Son nom est : «Nadi Chabiba al-wataniya al-djazaïriya» (cercle de la jeunesse nationaliste algérienne) où le sentiment national né de la résistance à l'oppression des colons est ouvertement affiché en arabe. L'administration coloniale, très inquiète, sollicita des personnalités intellectuelles en contact avec la société arabe dont le professeur William Marçais (1872-1956), linguiste et arabisant, directeur de la médersa de Tlemcen (1898-1904), pour tâter le pouls et comprendre par là, les buts de cette jeunesse algérienne motivée. Elle y voyait, à travers ce cercle, le profil d'un parti en pleine gestation, ''un parti pour la civilisation et le progrès'' composé d'anciens médersiens, note-t-il, dans un rapport adressé au gouverneur général d'Algérie, à la suite des évènements provoqués par la conscription qui fut également un moment fort de solidarité avec les Marocains contre la conquête coloniale de leur pays.

Le rôle des «Nadis»

Les premiers animateurs de ce cercle furent notamment des instituteurs, Mohamed Bouayad, Larbi et son frère cadet Bénali Fekar, Mohamed Bekhchi, Ghaouti Bouali et d'autres personnalités de la société civile dont également Mohamed Bendeddouche, Mohamed Ben Yadi, Mohamed Benturquia... qui avaient déjà une participation active dans la vie de la cité. Le premier président de ce cercle était Mohamed Bouayad dont le jeune Hadji fut l'élève à l'école franco-arabe. Lui succéda en 1919, un autre instituteur, Mohamed Bekhchi. Le cercle a reçu la visite de nombreuses personnalités dont, en 1921, l'émir Khaled (1875-1936) accueilli par la chorale du cercle les Jeunes Algériens entonnant l'hymne à l'unité nationale : ‘'Hiya bina nahyou el watan'', appelant au réveil les consciences. Les adhérents du cercle «Jeunesse littéraire musulmane», accueillirent pour leur part, le petit-fils de l'émir au chant de «Hiyya bina nahyou -l-watan» (Allons-en, pour que vive la patrie), exaltant le sentiment national. La mémoire culturelle conservait encore ces poèmes patriotiques, «Wataniyat», chantés aussi dans la zaouia, les écoles libres et les «Nadis», viviers du patriotisme. Le mouvement des Jeunes allait profondément imbiber la société comme une force neuve, celle des idées. Avec les ‘'Nadis'' la pensée va se développer et s'affirmer dans une sorte d'élan d'appropriation culturelle. Le militantisme au sein de ces espaces était devenu un marqueur permettant de distinguer le camp de l'élite de la jeune promotion au début du XXe siècle.

Ce front patriotique d'émancipation constitué par les ‘'Nadis'', les écoles libres... dont on pouvait tirer les leçons, a été interrompu à l'indépendance, faisant les frais du parti unique avec ses conformismes, opposé à la vision pluraliste. En raison de sa haute composante élitique, le cercle était appelé ironiquement le « Sénat ». Composé d'honorables personnalités représentantes de la société traditionnelle et dont les sociétaires étaient soupçonnés par les colons au contact avec les propagandistes de la mouvance panislamique. Cette période a vu l'émergence d'une élite motivée et parfaitement engagée sur des questions brûlantes concernant la modernité en tant que facteur d'émancipation, de progrès et d'évolution. Ce premier frémissement inaugural d'une quête de modernité à forte vitalité, sera accompagné de nombreuses initiatives en vue de la relance de l'art et de la culture. Contrairement aux traditionnalistes, le souci de ces Jeunes de l'élite incarnant la nouvelle Algérie, était le présent et l'avenir. L'effort tendant à renforcer l'identité sera motivé par le souci de ressusciter certaines traditions telle l'étude du recueil des hadits (paroles du prophète) de ‘'Sahih al Boukhari'' (810-870), tout au long du mois de Ramadhan, des ‘'Madjma'a'' pour les femmes... Sur le plan religieux toujours, les mosquées-écoles donnaient libre cours à des séances réservées à la lecture des « louanges libératoires (Mounfaridja) ou, à l'invocation du nom de Dieu.

A suivre...