Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Ahmed Messali Hadj (1898 - 1974): Combat et héritage politique (2ème partie)

par El Hassar Bénali

Alors qu'une bonne partie de la population était encore attachée à l'esprit de la lutte, la «Hidjra» fut sans doute, par son ampleur dans les cités en Algérie, un des évènements politiques les plus importants, bouleversant la conscience populaire à l'orée du XXe siècle. Cet évènement politico-religieux eut pour conséquence, le départ de dizaines des familles à l'exil vers les pays du Machrek, vers notamment, « Bilad es-Sham », (La grande Syrie) ou la Turquie. Les émigrés transitaient par les Bani-Znassan, le Rif et Nador vers les Iles Zaffarines (Capo de Agua), via Alexandrie. La traversée vers le Machrek durait plusieurs jours. Elle s'effectuait dans des conditions inhumaines dans les cales de bateaux à vapeur, non sans causer d'énormes pertes de vies. Les injustices et les inégalités, la conquête du Maroc à la base du projet colonial motivaient les aspirations violentes de la population aux départs. Cet instant eut certes, l'effet d'un grand choc, causant des drames familiaux. Pour le savant –mystique Larbi Tchouar (1848-1955) le fait même de vivre dans son pays comme une meilleure forme d'opposition à l'occupation. Une partie de ceux qui ont subi l'exode se sont impliqués dans le mouvement de résistance en Palestine ou en Syrie. A leur retour, les exilés étaient porteurs d'idées de libération. Leurs discours étaient de ce fait mobilisateurs. Les injustices suffisent à expliquer le mouvement d'émigration la ‘'Hidjra'' qui a, en effet, ponctué un temps charnière provoquant la mobilisation de l'élite parmi les premiers éléments de l'intelligenstia algérienne moderne.

Les frères Larbi et Bénali Fekar, tous les deux de même configuration politique que leur mentor Si M'hamed Ben Rahal (1858-1928) le premier instituteur et fondateur à Oran de l'hebdomadaire Jeune Algérien, arabe-français, ‘'El Misbah‘' à Oran, en 1904. Cet hebdomadaire bilingue fut créé et cela, pour rompre avec le silence assourdissant de la presse coloniale dont le métabolisme n'était pas dans la défense du peuple couvert du mot ‘'Indigènes'', c'est-à-dire sans identité, ni territoire fixe. Son frère cadet, juriste, économiste et politologue le plus titré arabe de son temps. L'entrée des jeunes en politique de la nouvelle élite allait signer l'acte de naissance du courant patriotique d'éveil ‘'Jeune-Algérie'' mouvement qui a tenté de surmonter les traumatismes de la colonisation en impliquant les jeunes de la nouvelle élite formée à la double école franco-arabe. Ces derniers allaient se rendre de plus en plus visibles dans le paysage social avec le port distinctif de la coiffe ottomane baignant dans des discussions politiques, livres ou journaux sous le bras faisant les cent pas sur la place publique honorant le statut de l'élite in cercles associés à différentes courants d'idées de pensées et des réalités internationales. Tout le travail de l'élite était de mobiliser autour des valeurs de progrès et de civilisation, les droits et les libertés.

L'émergence de cette élite issue du monde des marges fut un moment crucial à sa politisation n'étant pas encore dans un nationalisme intégral, mais un sursaut citoyen non encore unanimiste et qui a permis de refaire l'union nationale autour de l'idée de l'indépendance avec Messali Hadj issu de cette première mutation. Dans cette circonstance, il deviendra un héros, ‘'Zaïm'' irréductible fort de son message politique clair, l'indépendance. La zaouia, la vie des cercles constituent un moment dans le parcours du jeune résistant et de son cheminement idéologique. De par aussi le rôle joué par les mécènes, les initiatives se multiplièrent : création d'une imprimerie arabe, de bibliothèques voire les ‘'Amis du livre'', de troupes musico-théatrales, de cercles comme espaces de culture (poésie, littérature, musique) véritables écoles de savoir-vivre, d'associations de solidarité telles les ‘'Amis de l'étudiant'' qui, pour préparer l'avenir, servira des bourses provenant de donateurs aidant dans un élan exemplaire financièrement de nombreux jeunes de toute l'Algérie pour la poursuite de leurs études supérieures. Sur la liste des bénéficiaires, y apparaissent les noms de jeunes pusillanimes : Benyoussef Benkhedda (1920-2003), Militant du M.T.L.D., futur président du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne jusqu'à l'indépendance, l'avocat Abdessamad Benabdellah (1927-2005), membre du collectif de la défense des militants de la cause de l'indépendance de l'Algérie, l'avocat Abderramane Kiouane, membre du comité central du P.P.A. –M.T.L.D, l'avocat Bentoumi Amar, le journaliste Bendeddouche Mohamed, le chahid docteur Tedjini Damerdji, l'artiste peintre Yellès Bachir...

La question de la reprise historique

Les grandes figures de l'art, de la littérature et de l'action politique tels Mohamed Dib, Abdelhalim Hemch, Bachir et Fethi Yellès, Mohamed Gnanèche, Abdelmadjiid Méziane, Mahmoud Agha Bouayad... ont été le produit de la vie des ‘'Nawadis'' qui n'étaient pas dénués d'idéologie à coloration politique : ‘'Les Jeunes-Algériens'' (libéral), ‘'Nadi Saada'' (nationaliste), ‘'Nadi Ittihad‘' (progressiste)... patrimoine démocratique précieux, d'ouverture. Avec les ‘'Nawadis'', c'est l'esprit de résistance mais aussi le succès de la modernité qui naît chez les Jeunes, la solution étant pour eux politique s'engageant pour les droits et les libertés. La question de la reprise historique était déjà là, dans ces écrins de l'élite, et qui préparaient déjà l'avènement d'une société nouvelle éprise de progrès. Elle se posait, dès ce moment, en termes de prise de conscience pour des changements modernes à opérer au sein de la société mais aussi, d'exigences pour le droit et la liberté. Les Jeunes étaient dans une ambition généreuse du vivre ensemble. Incarnant la nouvelle génération, ils vivaient l'espoir d'une Algérie libre. Cette expérience en a fait de la vieille cité un bastion de démocrates. Le plus jeune colonel de la révolution Lotfi Dghine–Boudgène Lotfi (1936 - 1960) élève de la médersa officielle, vitrine de l'exotisme fin du XIXe siècle et qui a vécu au cœur du milieu associatif incarnant la société civile à Tlemcen n'avait pas la même mentalité que les chefs militaires dont il appréhendait la prise de pouvoir à l'indépendance de l'Algérie, en 1962.

Dans son cheminement, l'élite algérienne d'une manière générale a développé des expériences en construisant ainsi un large pan de la pensée algérienne moderne et cela, en cohérence avec l'identité, la personnalité et l'idéal de liberté. Leur souci politique de l'acte cherchait surtout à apporter des réponses aux problèmes de progrès. Il ne s'agissait pas pour elle seulement de renaissance ‘'Nahda'' acquise aux idées des grands réformateurs Djamal Eddine al-Afghani (1838-1897), Mohamed Abdou (1849-1905), mais surtout de modernité synonyme d'ouverture à l'esprit de la science pour mettre fin à des siècles de sclérose intellectuelle, face aux facteurs d'inertie. Elle a tenté aussi de libérer la parole sur tous les sujets : les droits, les libertés, la religion, l'éducation. Les ‘'Nadis''ont fait partie de ses acquis démocratiques contemporains ayant écrit une nouvelle page de son histoire. Ces lieux se prêtant traditionnellement aux rencontres ont été les moments forts de cristallisation de la parole et des premières expériences politiques dans une dynamique corrélée d'évolution et d'adaptation au schéma politique moderne. Le bagage démocratique suppose de la pédagogie et du temps. Les associations nées à l'aune de la colonisation sont partie intégrante de l'histoire politique en tant que vecteurs à la mobilisation et à la prise de conscience.

Les questions liées à la démocratie, les libertés, les droits, l'école ont été autant d'éléments qui ont fait partie des exigences de l'épopée civile de la jeunesse des cercles. La religion, l'art en tant en tant que marqueurs de l'identité et de l'unité étaient également à l'ordre du jour. Avec le grand nombre d'associations et de cercles créés sous l'effet de la loi de 1905, Tlemcen était devenue une ville politique par excellence. Le patrimoine civique et de solidarité a constitué une des fiertés de la ville, les durs moments de la colonisation. En faisant le choix politique des Jeunes, l'élite nouvelle a donné par là la preuve qu'elle était connectée au monde, aux autres sociétés en évolution, à l'universel. C'est pour cela qu'il est nécessaire, aujourd'hui dans le présent, de relire l'histoire du mouvement des Jeunes jusque-là occulté en Algérie. La cité était à l'indépendance prête à passer, avec ses acquis, à l'épopée civile, mais les contraintes idéologiques de l'après-guerre ont rendu la situation impossible du fait des chefs qui n'avaient auparavant jamais intégré cette culture. Ce passé si précieux avec toutes ses étapes, son étude peut apporter des réponses à de nombreuses questions posées aujourd'hui encore en Algérie.

Avec le Rif, Tlemcen conservait des liens très anciens grâce au commerce. De nombreux commerçants rifains y possédaient des places à l'intérieur des relais traditionnels ou ‘'fondouks‘' d'où transitaient naguère leurs marchandises. Le père du chef rifain y faisait des séjours réguliers entretenant des liens étroits avec les dépositaires de la place de négoce à la Kaïssariya. Avec la guerre du Rif, ils étaient nombreux à Tlemcen à se solidariser avec le combat mené par Abdelkrim tels Abdelkrim Bouayad et les frères Bénaouda et Hadj Mokhtar Soulimane qui avaient créé un comité de soutien à la guerre du Rif. Les Djebalas du Rif avaient été, eux aussi, solidaires avec les Algériens durant leur lutte contre l'occupant, sous la bannière de l'émir Abdelkader. Les étapes de cette guerre étaient suivies de très près par la population et la victoire de Abdelkrim, lors de la bataille d'Annoual, en 1926, eut un retentissement psychologique et politique. Elle fut célébrée comme un grand évènement. Dans son gouvernement, le chef nationaliste et redoutable guerrier Abdelkrim al-Khattabi comptait même une poignée de personnalités originaires de Tlemcen et de sa région qu'il connaissait déjà, voire Moulay Hassan al-Baghdadi, son secrétaire personnel fondateur-gérant l'imprimerie ‘'Ibn Khaldoun'' à Tlemcen, muphti, ou encore Haddou Benhaddou, un médersien originaire des M'çirda, un polyglotte, son brillant ministre des Relations extérieures connu pour son indépendance, menacé de mort et emprisonné par les Espagnols à Capo de Agua, d'où il s'est enfui, en parcourant à la brasse les vingt kilomètres, séparant cette île de Nador (Maroc). Les liens des habitants avec les Rifains passaient également par le biais de l'influent cercle mystique des ‘'Derqaouiya-hibriya'', d'où également l'engagement volontaire de nombreux tlemçanis à ses côtés, durant la résistance ce qui fait que les Rifains ont été toujours très proches de tous les combats aux côtés des Algériens sous l'émir Abdelkader et bien après, durant la lutte de libération nationale.

«Vive l'Algérie, vive Atatürk»

La résistance a couvé face à la politique coloniale jusqu'à se cristalliser un jour de 1921, par le cri d'orgueil de « Vive l'Algérie, vive Atatürk » du jeune Hadji lors d'une soirée musicale au café « Tizaoui », un des espaces mythiques de la médina, centre historique de la ville au sort triste aujourd'hui, avec les cafés Bensmaïl, Bouzidi parmi bien d'autres décrits des poètes à l'instar du romancier et académicien français Henri de Montherlant (1895-1972) ou coucher sur les toiles les paysages, portraits et scènes de vie par les peintres voyageurs de la fin du XIXe siècle tels Gustavo Simoni (1846-1926), Bartoloni (1892-1963), Charles Gabriel Deneux (1854-1944) qui ont amené, au retour chez eux, des dessins et estampes renvoyant à un imaginaire orientaliste qui ont profité ensuite à leurs élèves... A ce moment la majorité des nouvelles élites sympathisaient avec le programme révolutionnaire turc dans l'espoir d'un sursaut. Les maîtres de la musique andalous les frères Mohamed et Ghaouti Dib de retour d'exil en Turquie, en 1917, se faisaient les chantres des progrès réalisés par ce pays. La France considérait les repliés, candidats au retour, comme indésirables et, ils étaient très surveillés au-delà de leurs démêlés avec la justice quant au sort de leurs biens concédés pendant leur absence, aux colons. Le moment des Jeunes s'inscrit dans la mémoire de la ville natale et de l'influence de son patriotisme à un moment colonial qui invitait à être à genoux ou à ramper. Dans ces lieux, l'élite manifestait orgueilleusement les codes vestimentaires de la société urbaine par des habits traditionnels d'un façonnage recherché comme un moyen de redresser le prestige national, voire également la coiffe posée avec une certaine élégance sur la tête, le ‘'terbanté'' ou ‘'fez'' à l'ottomane arborée comme un blason, au miroir des membres du comité de l' « Union et Progrès », le veston de drap orné de passementeries et de boutonnières, la taille de laine rouge, la ‘'Stambouliote'' et cela, dans l'ambiance générale des sonorités et les inflexions du parler citadin adouci par une économie du ‘'a'', loin des formes gutturales rugueuses. Une partie de cette élite provenait de la médersa officielle qui offrait un environnement d'apprentissage unique et novateur intégrant aux deux langues, l'arabe et le français, l'enseignement complet des sciences humaines et les matières scientifiques. Elle fournissait aux futurs enseignants une expérience d'enseignement moderne de la langue arabe dispensé par un corps professoral de haut niveau. C'est autant dire que cette institution dont l'enseignement fut agréé dès 1845 orienté, à ses débuts, vers la formation des cadres canoniques, allait contribuer paradoxalement aussi, à l'éveil de la conscience nationale chez les Jeunes.

Les premières élites tentaient en ce moment de libérer la parole sur tous les sujets. Elles tournaient le dos aux ‘'Foqahas'' composés de clercs ou des écoles coraniques qui avaient un quasi monopole de l'éducation. Ils avançaient souvent séparément en créant des lieux d'identification à la modernité, à savoir les ‘'Nadis'' dont certains fonctionnaient comme des cénacles où les évènements étaient observés attentivement traquant la moindre parole, le moindre évènement. Avec leur prise de parole les ‘'Jeunes-Algériens'' étaient devenus les interprètes d'une volonté politique, celle de l'émancipation et de l'évolution. Les mots ‘'progrès'', ‘'émancipation'', ‘'droits'' constituaient les lieux communs de leur langage politique. Ils vont pour la première fois revendiquer l'égalité, négociant ainsi le passage de l'indigénation synonyme de rejet, à celui d'humains pour des habitants qui étaient jusque-là confinés dans un statut de marginaux. Ces évolutionnistes d'opinion libérale opposés au piège et à l'inflation des mots ‘'l'assimilation'',''émancipation'', gigantesques outils de propagande, étaient partagés entre ‘'ordre passé'' et ‘'rêve moderniste''. Ils évoluaient dans ces lieux, incubateurs à l'action politique et culturelle, où l'on aimait parler d'art et goûter à la ‘'Sana'a'' ou musique de Grenade (Gharnata) dont le jeune Messali Hadj reprenait allégrement les refrains rappelant les vieux chants ‘'Harimtou bik nouassi'' , ‘'Tadalaltou fi –l-bouldan'', ‘'Koum tara''… signés des poètes post-andalous nés du cru local : Ibn Hadjla, Abou Hammou, Ibn Benna, Abi Djamaa, Mandassi, Bouletbag, Ibn Triqui, Ben M'saib, Bensahla, Ibn Debbah… en témoigne le nationaliste Mohamed Guenanèche qui, en 1937, avec Moufdi Zakaria, partageaient ensemble la même cellule que Messali Hadj, leader national, à la prison de Serkadji.

A suivre...