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La compétition entre le français et l'anglais: pour un regard pragmatique de la question

par Belkacem Tayeb-Pacha

Le tout dernier article que nous venons de croiser dans le Net tente de mettre en exergue les enjeux d'une question difficultueuse qui nourrit des controverses virulentes, du moins dans les journaux et les réseaux sociaux : la compétition entre le français et l'anglais, en Algérie, et l'impénétrable problématique de l'identité nationale.

Tout d'abord, l'auteur de cet article, qui est une linguiste algérienne précise que lorsque l'Algérie obtint son indépendance en 1962, l'une des premières mesures prises fut de déclarer l'arabe langue nationale et officielle du pays afin de rompre avec le français, langue du colonialisme et de l'oppression. Mais, à bien y regarder, le gouvernement algérien n'a jamais essayé de rompre avec le français, tout au contraire, cette langue bénéficie d'un soutien inégalable de la part des décideurs algériens et cela personne n'oserait le nier, et le fait que le français est la première langue étrangère imposée dans les écoles algériennes suffit, largement, pour comprendre que cette langue est la bienvenue en Algérie. Encore, ce n'est pas afin de rompre avec une langue étrangère qu'on donne un statut de langue officielle et nationale à une langue de son pays (relisons l'histoire !). Plus précisément, en 1962, la langue arabe a accédé à un statu supérieur, le maximum statut que puisse atteindre une langue, et le français s'est juste reconverti statutairement, pour être une langue étrangère. En somme, nous trouvons un peu trop osé cet « afin de rompre avec le français » qui, à nos yeux, ne relève pas d'une posture scientifique et risque de vitrioler le panorama sociolinguistique de l'Algérie.

Ensuite, dans un autre paragraphe, explicitement plus idéologique et politique que scientifique, l'auteur affirme : malgré son refus idéologique d'intégrer la francophonie, l'Algérie demeure le second pays francophone de la planète. Et nous d'objecter : premièrement, à notre sens, rien ne démontre que l'Algérie doit intégrer la Francophonie ( qui s'écrit avec un grand F et non un petit f, comme on le voit dans l'article ) de même que la France ou un autre pays occidental ne pourrait intégrer la Ligue Arabe parce que certains de leurs citoyens parlent l'arabe. Secondement, il n'y a pas, que nous sachions, des données scientifiques quantitatives-qualitatives qui prouvent que l'Algérie est le deuxième pays francophone dans le monde (pour s'assurer que ce comptage est mal fait, consulter la page suivante : https://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2017-1-page-156.html ).

Quant à la langue anglaise, qui paraît être la pierre angulaire du problème, nous dirons, sans le risque de nous tromper et sans fausse modestie qu'elle est beaucoup plus utile que le français, et cela n'importe quel chercheur, français ou non, peut le confirmer ( tous les chercheurs français que nous avons croisés maîtrisent parfaitement l'anglais et obligent leurs étudiants à faire l'état de leur art en cette langue ). Cette universalisation de l'anglais, qui n'est plus exorbitante, s'explique scientifiquement, loin de toute idéologie et des considérations historiques et/ou identitaires : l'anglais est une langue internationale, une langue de la science et objectivement plus facile que le français, dont l'enseignement/apprentissage exige des efforts et un temps incommensurables.

Soit dit en passant, à cette difficulté du français s'ajoute deux grandes choses négatives qui risquent de mettre en péril le prestige de cette langue :

• Certains fervents défenseurs de la langue française agissent comme si les Français étaient les seuls propriétaires de la langue française : des adeptes de la langue normée qui réagissent véhémentement aux néologismes, anglicismes, variations (contextuelles, générationnelles, géographiques, etc. ) etc. ;

• Les propos de certains intellectuels français comme le Fondateur de la Francophonie qui proclame que la langue fait le pays : une telle déclaration faite par un tel responsable, peut prêter à des interprétations négatives qui risquent de réveiller, d'attiser les nationalismes.

Contrairement à ce que nous lisons dans les travaux de master et de doctorat des étudiants algériens ( mis en ligne ), la langue française, du moins en Algérie, ne peut être une véritable langue d'ouverture sur le monde ; exactement, elle est une langue d'ouverture sur le monde francophone, ce petit monde avec un petit « m » qui n'est, évidemment, qu'une partie du Monde.

Rendant compte des représentations sociolinguistiques des Algériens vis-à-vis du français, il faut dire que le français, (comme d'ailleurs la culture française), occupe une place d'honneur dans le discours épilinguistique algérien.

Également, s'il y a des Algériens qui se représentent négativement le français, ce n'est pas toujours à cause du contexte historique (le colonialisme) ou de l'identité nationale ( arabophonie, islam, etc. ) , cela pourrait être tout simplement pour des raisons linguistiques ou purement personnelles (les enquêtes sociolinguistiques révèlent que même des Européens se représentent, négativement, des langues européennes ).

Somme toute, l'imaginarisation d'une langue-culture étrangère, qu'elle soit positive, négative ou neutre, est un phénomène universel - bien connu des anthropologues du langage - et n'a pas forcément un rapport avec des choses idéologiques, identitaires et/ou des événements historiques.

Il n'existe pas de débats idéologiquement neutres mais, dans un discours scientifique sur les langues ou une politique linguistique, la question idéologique ne doit pas primer la question didactique et la dimension pragmatique du problème, surtout lorsque l'avenir de tout un peuple est en jeu : l'Algérie n'a pas de temps à perdre avec une langue qui a fait son temps et dont l'apprentissage coûte beaucoup plus cher qu'une langue pourtant plus importante, en l'occurrence l'anglais (les Occidentaux, pour avancer, ont commencé par abandonner pas mal de choses, comme le latin et le grec anciens ). Certes, il est intéressant d'apprendre le français et la culture qu'il véhicule (c'est très constructif) mais, vu le contexte international où l'anglais détient la part du lion, il est temps que l'Algérie se mette dans l'air du temps: c'est l'anglais qui devrait y être la première langue étrangère enseignée, si l'État algérien entend se plier aux exigences de la Recherche scientifique et d'un Monde de plus en plus globalisé.

Bien entendu, il reste que le français est une langue riche, serviable et très belle. Et cette beauté, qui prend vie et forme dans la consonance de ses mots, s'explique et s'apprécie scientifiquement : quand on étudie la linguistique diachronique (domaine jamais enseigné en Algérie), on se rend compte comment le français, à travers les siècles, a été sculpté phonétiquement, avec art et méthode.

Pour récapituler, nous aimerions dire qu'il ne doit pas s'agir d'une compétition entre le français et l'anglais ou entre l'Algérie et la France comme le pensent certains, mais d'un choix à faire entre une Algérie repliée sur elle-même dans une politique linguistique-éducative pusillanime et une Algérie de la science, ouverte aux langues-cultures du Monde mais qui sait quoi choisir, en premier, dans le marché linguistique : l'introduction de l'anglais comme première langue étrangère enseignée en Algérie doit être pensée pragmatiquement, par des spécialistes, avec réalisme, c'est-à-dire, indépendamment de l'arabisation, des enthousiasmes chauvinistes, religieux, identitaires, etc.