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Réflexions sur le retard de notre agriculture (1ère partie)

par M. Maiza Touhami*

  Pourquoi aborder un sujet aussi sensible qui est traité d'une manière plus que rudimentaire et de manière administrative, sans encrage véritable dans la population ce qui conduit à la création d'une Agriculture spéculative sans lendemain réel.

Si cette affirmation paraît prétentieuse pour un œil externe et pourtant qui a observé bien des faits qui ont conduit à cette situation et nous n'allons pas nous replonger dans ce passé de plus de 60 ans qui a conduit à la situation actuelle, qui a décrédibilisé l'Agriculture de façon radicale au point que l'Etat a cherché une porte de sortie à travers la reprise des quelques fermes d'Etat par des concessionnaires étrangers. Cette démarche a été remise en cause et maintenant l'on ne sait quelle solution adopter.

La concession des terres du Sud ressemble à s'y méprendre, à la conquête de l'Ouest américain qui a conduit entre 1910 et 1930 à la destruction massive de la terre. Pour créer l'attractivité l'Ouest c'était l'or et d'autres richesses qui étaient annoncés et cela a conduit à une dégradation des terres.

Il a fallu un F.D. Roosvelt pour sortir de cette ornière en douze ans, ce grand homme (décrit par Hanry steele Commager : Professeur à Colombia University (U.S.A)) :

Le Civilium Conservation Corps (organe créé) a permis :

1/ La mobilisation de 3 (trois) millions de jeunes

2/ De planter sept (7) millions d'hectare de forêts ;

3/ Six millions de digues contre l'érosion

4/ Un système coopératif regroupant 12 (douze) millions d'hectares (1/4 des fermes américaines (25%))

5/ Ceinture de sécurité des plateaux avec une largeur de 160 km, en arbres.

C'est l'œuvre de la T.V.A (Agence d'Etat dont les agents étaient interdits d'appartenance au moindre parti).

Notre pays durant les vingt (20) dernières années a subi les effets d'une prédation similaire à celle qu'a vécue l'Amérique entre les années 1910 et 1930 parce que grâce à une récupération de 25% du marché américain du gaz en liant un partenariat gagnant-gagnant avec le Mexique, cet afflux a été possible et donc l'on a repris la réalisation de tous ces barrages projetés par des études menées de 1965 à 1976 sous l'égide du ministère de l'Industrie et qui ont été mises aux placards par la vision négative que dégageait la Révolution agraire qui bloquait les perspectives de financements de projets. (L'étude BECHTEL faite pour les grands transferts des eaux vers les grands plateaux de la région de Setif, à partir des retenues qui produisaient l'électricité, a été reprise, en 2006, mais en ignorant les résultats des études très approfondies faites ; ce qui a bloqué la réalisation pendant plusieurs années (pour le tunnel traversant une zone, les carottages faits n'ont jamais été récupérés par les services de l'Hydraulique selon un directeur de l'Industrie et le dimensionnement a été réduit de façon drastique pour l'adapter à la capacité réduite des entreprises chargées de la réalisation : tuyaux de transferts et retenues intermédiaires, notamment. En effet, la fourchette des terres irriguées était fixée à 5 ha, alors que le moindre pivot d'irrigation doit couvrir 50 ha. L'on ne peut mobiliser des financements rentables que pour le domaine agricole, à l'exclusion de toute autre vision et donc c'est ce qui a mis en sommeil ces projets pour 25 longues années (de 1975 à 2000).

Mais pendant ce temps, de l'eau a coulé sous les ponts et la paysannerie a été décimée et souvent les opérations menées sur la base d'un cadastre foncier fait par voie aérienne a eu des conséquences désastreuses et voilà le défi qu'il faut relever et qui est loin de la politique et de l'usage d'une carte d'électeur.

L'idée de parler de ce sujet qui m'interpelle parce que j'ai des racines paysannes et que le premier souffle de ma vie a été imprégné de cette agriculture solidaire que pratiquait ma famille et qui n'est qu'un lointain souvenir et ces réminiscences, me sont revenues en lisant un livre qui raconte l'expérience de 40 jeunes agriculteurs français, à leur retour des USA, en 1947. (Un livre le Choix n° 8, tome 2 résume aussi les expériences des pays du monde entier et visait après la fin de la Seconde Guerre mondiale à insuffler une dynamique et c'est là qu'en pages 21 à 26, a été résumé l'œuvre de D.F Roosvelt) Il serait trop long d'en reprendre les 200 pages mais ce que l'on relève d'essentiel est cette démarche communautaire et ce souci d'allier les jeunes à la démarche et surtout ce souci de communication entre le terrain et la formation agricole et ce contrôle des agriculteurs par eux-mêmes et en groupes pour fournir des produits selon les normes et l'existence d'un fort mouvement coopératif, alliant l'agriculteur au transformateur et au distributeur et à ce climat de transparence et de partage de responsabilité.

L'existence de ce mouvement coopératif contrôlant des activités aux services de l'Agriculteur qui englobe un vaste réseau est, encore plus dense et plus diversifié que les réseaux mutualistes français et ceux similaires qui existaient en Algérie, au travers de la mutualité qui a été mise en place en Algérie, au seul profit des colons.

Cette institution qui a mis longtemps à se mettre en place à travers une politique de soutien de l'Etat qui a été initié par Napoléon III, après l'échec des premières tentatives d'implantation qui ne tenaient pas compte des facteurs liés au climat (sécheresse, sauterelles, etc.)

La démarche a été d'exiger de la Banque d'Algérie et de Tunisie, en contrepartie du privilège d'émission accordé en 1850, de verser annuellement une somme qui sera consacrée à la mise en place d'un système coopératif adapté et progressif, à partir de la base (les colons étaient invités à créer des Caisses locales (l'Etat proposant d'accorder une somme équivalente à 9 fois le capital souscrit qui serviront à un financement mutualisé) Ces caisses locales créeront des caisses régionales qui recevront, à tour de rôle, 9 fois le Capital souscrit et ces mêmes caisses régionales créeront une Caisse centrale qui recevra l'équivalent de 9 fois son capital. Une partie de l'argent obtenu de la Banque d'Algérie et de Tunisie sera affectée à« un fonds de consolidation qui lui absorbera à 100% les crédits lors d'accidents naturels pour éviter le surendettement).

Ce maillage de caisses se dotera d'outils dans le domaine du stockage et seront aussi créés des syndicats pour avoir du matériel en commun mutualisé. Ces caisses avaient des départements consacrés au crédit, à l'assurance sociale et à l'assurance ‘risques'. Les crédits étaient réescomptés auprès de la Banque d'Algérie et de Tunisie à des taux avantageux. L'octroi de ces crédits se faisaient rapidement et répondaient aux besoins des agriculteurs (crédits de campagnes, crédits plus court pour acheter des cheptels et les revendre après valorisation des terres de parcours et plus).

Pour le secteur indigène il a été mis en place un autre réseau (les Sociétés indigènes de prévoyances (SIP) transformées en Sociétés agricoles de prévoyances (SAP) orientées sur les crédits de campagne et la récupération d'une partie des récoltes et qui allaient après vers l'acquisition de matériel agricole et la vulgarisation et la fourniture de semences traitées avec des docks de stockage.

L'institution dont bénéficiaient les colons a été démantelée, en moins de 10 ans, après l'indépendance. Cela a commencé par le rattachement des docks silos à l'Organisme public de contrôle (OAIC) pour s'achever par la dissolution des comités de gestions avec le rattachement de la Sécurité sociale agricole à la Caisse nationale d'Assurances sociales avec offre d'un usufruit à vie aux membres du comité de gestion, aux lieu et place de leurs systèmes mutualistes de retraite qui sera remis en cause quelques années après en lui substituant la concession limitée dans le temps.

La Révolution agraire a permis de distribuer à 100.000 paysans sans terre environ 1.000.000 d'ha. La création de 1.000 villages n'a pas eu l'effet escompté. Ces terres distribuées visaient à fixer la population en milieu rural. Sans encrage réel et sans expérience après avoir disposé d'un toit, les attributaires devaient rechercher des compléments de revenus dans d'autres domaines et ont souvent migré vers l'industrie. L'Etat a décidé de sédentariser les moutons et donc a donné des subventions pour créer des structures et fournir de la nourriture à ces moutons qui ne pouvaient plus se livrer à la transhumance (en réalité les bergers ont épargné l'argent qui leur était attribué pour acquérir chacun 100 moutons et se sont contenté de vendre aux anciens propriétaires du cheptel, les nourritures qui leur été fournie, parfois gratuitement, par l'Etat et ces propriétaires venaient récupérer leurs agneaux à la bonne saison et chacun a trouvé son compte sauf l'Etat naturellement qui s'est bercé d'illusions).

Pour les terres céréalières la situation était plus précaire : sans expérience réelle, les terres ont été exploitées superficiellement et sans épierrage, sans adaptation aux changements climatiques qui parfois conduisaient les paysans à faucher les mauvaises récoltes pour éviter de tout perdre et les attributions ne tenant pas compte de l'existence des terres de parcours vouées à l'inexploitation ; c'est une stérilisation de 1.000.000 d'ha qui seront récupérés en partie ou deviendront la source des tous ces contentieux juridiques dont les procès se déroulent depuis plus 30 ans. Après 20 ans les expropriés ont pu récupérer partiellement leurs propriétés parce qu'il était précisé dans la loi que l'expropriation ne devenait définitive qu'une fois publiée au Journal officiel (c'était la porte qui a permis de revenir au statut antérieur mais les actes de restitution d'une propriété dégradée sans respect des compensations légales prévues). Pour revenir à l'exemple américain, il faut remarquer qu'il a été l'œuvre de longue haleine à travers un Organisme d'Etat (le Bureau Of Réclamation). Sa création remonte à Théodor Roosvelt et sera encore amplifié par Francklin Roosvelt pour édifier les régulateurs (barrages) et les transferts dans les terres de l'Ouest des USA (climat continental avec des périodes sèches et un relief très accidenté). A Travers ce document l'on constate que les distances de transfert des produits ont été vaincues par l'existence d'une logistique très développée allant du conditionnement très soigné, à la conservation et au transfert sous froid et à la distribution et cela pour chaque produit avec identification de l'origine et une garantie de traçabilité qui est très importante pour le consommateur.

Le souci au travers de ce document est de faire de l'Agriculteur une personne ayant accès aux mêmes commodités que le citadin et la mécanisation très étudiée permet d'augmenter le rendement de l'homme qui a plus de moyens pour développer son exploitation sous l'assistance permanente de services très bien outillés qui partagent, avec lui, les meilleures techniques.

Le système adopté par l'Amérique l'a été après l'étude, au sortir de la 1re Guerre Mondiale, des différents modèles européens et un débat national de 10 (dix) ans. La crise de 1929 a poussé à la recherche de solutions et ce fut le new deal de F. Roosvelt (plantation de 12.000.000 ha et la mobilisation de plus d'un million de jeunes et la construction de barrages multiples et le lancement de la première agence d'Etat » consacrée au développement de la Californie (la TVA). Les agents de cette agence sont interdits d'obédience politique (ne doivent être d'aucun parti pour garantir leur neutralité et leurs attachements à leur fonction). Ce modèle coopératif a été par la suite étendu à d'autres régions.

A suivre...

*Expert comptable