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Comment l'Occident en est-il arrivé à son «déclin économique naturel» ? Le piège de l'argent gratuit des «quantitative easing» pour le monde (Suite et fin)

par Medjdoub Hamed*

Et faut-il souligner que cette forte création monétaire qui, en grande partie, ne va pas dans l'économie se retrouve aussi bien aux États-Unis qu'en Europe (zone euro et Royaume-Uni) et au Japon. Ces quatre pays sont les grands émetteurs des principales devises internationales dans le monde. Le yuan chinois est devenu aujourd'hui la 5ème monnaie internationale depuis son entrée, en septembre 2016, dans le panier de monnaie du FMI qui fixe la valeur du DTS (Droits de tirage spéciaux), un instrument monétaire utilisé par l'institution internationale. «Alors où sont passées concrètement l'essentiel des liquidités internationales créées ex nihilo ? » Tout simplement, elles ont été conservées dans les comptes en monnaie centrale que les banques des systèmes bancaires respectifs détiennent auprès de leurs Banques centrales. En clair, cela signifie que les liquidités injectées dans le cadre des QE ont été «stérilisées». Mais alors pourquoi cette «stérilisation» de liquidités injectées, année après année, qui d'ailleurs confirme non seulement la situation «déflationniste» de l'économie de la zone euro, mais aussi dans les autres grandes économies du monde, essentiellement en Occident et en Chine. Ce qui témoigne, par cette insuffisance d'injection de liquidités dans le système économique de l'Europe, une «croissance anémique en zone euro».

Évidemment, cette politique monétaire non conventionnelle qui donne lieu à de la déflation à la place de l'inflation, par une «stérilisation d'une grande partie des montants injectés» et qui ont servi à l'achat d'actifs en bons de Trésor, d'obligations d'Etat, des titres hypothécaires, etc., ce qui en clair montre que les Banques centrales n'ont pas procédé qu'à des achats de titres de dettes souveraines, mais aussi des dettes privées. Précisément, pour comprendre le processus, il faut différencier les achats des dettes privées et dettes souveraines entre les investisseurs détenteurs nationaux et détenteurs étrangers. Par exemple, si la Banque centrale américaine ou européenne achète des titres souverains ou privés détenus par des banques ou investisseurs nationaux, la Banque centrale en question qui injecte des liquidités ex nihilo, c'est-à-dire à partir de rien, est assurée de revendre ces titres publics et privés plus tard, et les liquidités créées ex nihilo seraient détruites ultérieurement.

Par exemple, pour les créances hypothécaires à risque, après le dépassement de la crise financière et la reprise du marché immobilier, ces créances deviennent de nouveau solvables, prennent de la valeur. Donc la Banque centrale peut les revendre et retrouver les fonds qu'elle a créés et les détruire. Résultat : la création monétaire a joué un peu le rôle de catalyseur dans la reprise économique, et, après la reprise, retiré et détruit puisque c'est de l'argent créé ex nihilo (sans contreparties physiques). Il en va de même pour les titres publics émis par les Etats, les banques et investisseurs nationaux qui ont acheté ces titres publics auprès de leurs Trésors sont assurés d'être remboursés par leurs États. Les titres publics comme les bons de Trésor et obligations souveraines, etc. ne sont que des emprunts opérés par les États via leurs Trésors publics et sont remboursés lorsque ces titres viennent à maturité. Là aussi, les Banques centrales occidentales, lorsque s'opère la reprise économique, revendent ces titres publics aux banques et investisseurs nationaux, soit en les redatant (leur octroyant une nouvelle maturité, une nouvelle échéance) avec l'accord du Trésor public, ce qui à terme permet aux Banques centrales de retrouver leurs fonds injectés ex nihilo et de les détruire.

5. Les grands jalons de l'histoire économique du monde qui ont généré les quantitative easing

Si les rachats de titres publics et privés détenus par les systèmes bancaires occidentaux ne posent pas de grands problèmes puisqu'il s'agit pour les Banques centrales de venir au secours de leurs banques frappées par la crise, et que la création monétaire n'est en fait que provisoire, puisque dès que la reprise économique revient, les Banques centrales occidentales, revendant les titres achetés, allègent forcément leurs bilans surchargés de titres. Cependant, on ne doit pas perdre de vue que les quatre Banques centrales occidentales jusqu'en 2016 sont les seules émettrices de monnaies internationales. Et les économies des pays du reste du monde dépendent de ces monnaies internationales. Sans le dollar, l'euro, la livre sterling et le yen, et récemment le yuan chinois, les économies de ces pays ne pourraient fonctionner. Puisque tous leurs échanges extérieurs (importations et exportations) sont facturés dans ces monnaies internationales. Et c'est là que se pose le problème du financement de l'économie mondiale, et seul l'Occident est tenu de financer les plus de 170 pays hors-Occident, qui sont sortis pour la plupart de la colonisation ou de la domination occidentale.

L'Afrique compte pour 50 pays, l'Asie pour 29 pays hors-Japon, et l'Océanie pour 16 pays, l'Europe pour 22 pays hors zone euro qui compte 19 pays utilisant l'euro et le Royaume-Uni la livre sterling. Précisément ce qui arrive aujourd'hui avec les «quantitative easing» est en rapport direct avec l'histoire de ces dernières décennies, depuis la sortie du monde de la Deuxième Guerre mondiale. On n'a point besoin d'entrer en profondeur dans l'histoire, mais simplement faire revenir en quelques lignes les jalons qui ont marqué l'économie mondiale entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale en 1945 et la double crise immobilière et financière qui a sévi entre 2007 et 2008. Et surtout les conséquences qui ont rendu inévitables les quantitative easing aujourd'hui. Pour simplifier l'évolution historique de la scène économique mondiale depuis 1945, on peut la diviser en six grandes périodes.

La première période va de 1945 à 1971. Avant même la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis ont anticipé et instauré en 1944, lors des «Accords de Bretton Woods», l'étalon dollar-or, la monnaie américaine qui était adossée à 35 dollars l'once d'or. Reconnu internationalement et convertible, le dollar était considéré pour les détenteurs aussi bon que l'or. Il a été la monnaie par excellence jusqu'au début des années 1960. Avec la reconstruction de l'après-guerre, les performances de l'industrie européenne et les parts de marché de plus en plus importantes dans le commerce mondial, les grands pays d'Europe procèdent en 1958 à la convertibilité de leurs monnaies (franc, livre sterling, Deutschemark...). Parallèlement, avec la décolonisation, plus de 100 nouveaux États voient le jour. Et ces nouveaux États avaient non seulement besoin de monnaies internationales pour leurs échanges commerciaux avec l'étranger mais aussi de disposer de réserves de change suffisantes qui, traduites en pourcent dans un panier de monnaies internationales et l'or, pouvaient arrêter la valeur internationale de leurs monnaies domestiques. Et la convertibilité de ces monnaies ou leur inconvertibilité relève de la politique interne de ces nouveaux États.

Ceci étant, si le dollar qui a joué un étalon-or par excellence dans les échanges internationaux, la situation économique des États-Unis va se dégrader progressivement sur le plan international. Perte de compétitivité avec l'Europe et le Japon, les guerres menées dans le monde notamment au Vietnam, les dépenses dans les flottes de guerre et le grand nombre de bases disséminées dans le monde, ont fait que les États-Unis ne pouvaient qu'utiliser la «planche à billets» pour financer leurs déficits extérieurs. D'autre part, les remboursements en or des dollars que le reste du monde présentait à l'Amérique ont fortement diminué le stock d'or américain, ce qui a amené les États-Unis à restreindre les remboursements des dollars en or. Le 15 août 1971, les États-Unis décident de suspendre la convertibilité du dollar en or, une suspension qui en fait est devenue définitive.

Conséquence : Une crise monétaire mondiale éclate, en particulier entre l'Europe et les États-Unis. Les pays d'Europe qui détenaient des liquidités importantes en dollars américains qu'ils ne pouvaient plus convertir décident, à leur tour, de ne plus accepter les dollars américains «inflationnistes».

La deuxième période va de 1971 à 1979. Après le refus des pays d'Europe, la création du Serpent monétaire européen, et plusieurs accords internationaux qui ont suivi, le premier krach pétrolier éclate en 1973. Les pays arabes, durant la guerre israélo-arabe, quadruplent unilatéralement le prix du baril de pétrole. Comme les transactions pétrolières des pays arabes qui sont majoritaires au sein du cartel pétrolier, l'OPEP, sont libellées en dollar américain, tous les pays importateurs de pétrole sont tenus d'acheter des dollars US pour importer le pétrole, qui est nécessaire pour leur industrie et pour leurs besoins domestiques. Donc les pays d'Europe qui refusaient d'acheter des dollars américains dont une partie venait des liquidités ex nihilo (planche à billets) émises par la Banque centrale américaine (Fed) pour monétiser les déficits extérieurs. En clair, les États-Unis répercutaient leurs déficits extérieurs sur le monde à travers la création monétaire.

Paradoxalement, ce processus de création monétaire ex nihilo était nécessaire pour l'économie mondiale. Le reste du monde avait besoin de réserves de change pour leurs économies nationales qui dépendaient internationalement des monnaies internationales, tant sur le plan interne que sur le plan externe.

Pour l'Europe qui dépendait beaucoup moins des dollars américains puisque les pays européens sont aussi émetteurs de monnaies internationales, ce problème de réserves de change en dollars ne se posait pas. Au-delà du Serpent monétaire européen, les pays d'Europe pouvaient à l'instar des États-Unis émettre aussi des liquidités ex nihilo. Ce qui, en clair, signifie que les Banques centrales européennes pouvaient utiliser la «planche à billets». Puisque les États-Unis finançaient leurs déficits commerciaux avec le reste du monde, qui plus est finançaient leurs déficits énergétiques par le dollar, qui est la monnaie de facturation des transactions pétrolières des pays d'OPEP, ce qui n'est pas le cas pour les pays d'Europe qui accumulaient des déficits de leurs balances commerciales suite au quadruplement du prix du pétrole, à partir d'octobre 1973. Et c'est ce que les pays d'Europe ont fait en émettant plus de francs, plus de livre sterling, plus de Deutschemarks. De même, pour le Japon, plus de yen.

Certes l'économie mondiale a été dopée par la création monétaire occidentale, à la fois pour l'Europe et les États-Unis, et pour le reste du monde qui s'est enrichi par les échanges commerciaux, à la fois par ses importations en produits manufacturiers et industriels et en accumulant des réserves de change. Puisque l'inflation monétaire qui a suivi dans les années post-1973 a dopé les prix tant des produits finis (industrialisés) que des matières premières et énergétiques. Quant au taux de change des monnaies occidentales, il est resté globalement maîtrisé puisque à la création monétaire américaine répondait la création monétaire des autres pôles de l'Occident. Ce qui signifie que les taux de change des monnaies européennes contrebalançaient le taux de change du dollar US qui se dépréciait fortement sur les marchés monétaires, ce qui revient à dire que les émissions monétaires ex nihilo européennes pondéraient, évitaient donc au dollar une forte dépréciation et inversement, sauf bien sûr pour des cas de force majeure, comme on le verra.

Évidemment, ce processus ne pouvant rester indéfiniment puisque l'inflation va sans cesse augmenter par les émissions monétaires occidentales ce qui ne pourra que faire augmenter les prix pour absorber le surplus de création monétaire. Ce qui explique le «nécessaire deuxième krach pétrolier». Et ce krach pétrolier fera prendre conscience aux Banquiers centraux américains et européens que le processus inflationniste dans le monde a atteint ses limites. Il n'était plus possible de continuer à émettre sans cesse des liquidités ex nihilo.

La troisième période va de 1979 à 1991. Le processus de création monétaire à partir de rien n'étant plus viable, il fallait pour les États-Unis réajuster l'économie mondiale à de nouvelles donnes. En clair, lutter contre l'inflation qui parasite les avoirs internationaux et les échanges internationaux puisque les prix des biens et services sont pratiquement en déshérence. Un bien qui coûte tant peut doubler en quelques années. Un ménage qui a un avoir donné, par exemple dans une banque, et qui peut lui permettre d'acheter ou de construire une maison aujourd'hui, en quelques années, avec la hausse des prix immobiliers due précisément à l'inflation, ce ménage ne pourrait plus acheter ou construire puisque la valeur de son avoir a été divisée par deux ou par trois. C'est là le problème de l'inflation qui détruit la valeur des biens par la hausse des prix.

Précisément en augmentant drastiquement son taux directeur court, le faisant passer de 10% à 20% et en restreignant les émissions monétaires, la Fed provoque un gap du dollar dans le monde. Le dollar rare dans les marchés fait fortement déprécier les monnaies européennes. Les pays d'Europe, n'ayant plus le choix que de continuer à émettre des liquidités ex nihilo pour financer leurs déficits de leurs balances commerciales, dus principalement au triplement du prix du pétrole, à partir de 1979 (2ème choc pétrolier). Conséquence : les monnaies européennes vont fortement se déprécier entre 1979 et 1985. Le franc français passe de 4.037885 Fr pour un dollar en janvier 1980 à 10.111696 Fr/dollar US en mars 1985. Le Deutschemark passe de 1.723970 DEM/dollar US en janvier 1980 à 3.308957 DM/USD en mars 1985. (9)

Avec le contre-choc pétrolier en 1986, et les accords de Plaza, à New York, réunissant les plus grands argentiers du monde, en 1985, le dollar chute fortement et revient progressivement au taux de change d'avant les années 1980. L'atterrissage du dollar n'empêche pas la décélération économique mondiale qui a commencé dès le début des années 1980 avec la crise de l'endettement mondial.

La hausse des taux d'intérêt américains qui s'est étendue à l'ensemble des places financières mondiales a provoqué un choc historique dans les économies des pays du reste du monde. Des continents entiers, en particulier l'Afrique, l'Asie et l'Amérique du Sud, ont été frappés par la crise d'endettement. Ces pays du reste du monde qui se sont endettés à faible taux d'intérêt pour reconstruire leurs pays après la décolonisation ou pour lancer de grands projets d'industrialisation se sont fortement endettés durant les années 1970. En augmentant le taux d'intérêt dans la lutte contre l'inflation, l'Occident a produit ce qu'on peut appeler de «graves dommages collatéraux dans le monde». Non seulement il a provoqué la «crise d'endettement» dans les pays du reste du monde et la cohorte des «émeutes de la faim» provoquant de graves crises politiques et sociales mais a étouffé la croissance économique mondiale.

Comment réagira l'Occident pour remettre de l'ordre dans les économies des pays du reste du monde ? Il changera le fusil d'épaule, et au lieu d'injecter comme dans les années 1970 des liquidités qui créent de l'inflation, il va monnayer ces liquidités via le Fonds monétaire international en échange de plans d'ajustement structurels qui étaient nécessaire pour éliminer toutes les distorsions sur le plan macroéconomique dans ces États, et en éliminant autant que possible les entreprises publiques budgétivores et improductives. En clair, assainir les finances publiques et les économies de ces États.

Évidemment, on ne peut condamner le processus tel qu'il a joué, puisque sur le plan politico-économique à l'échelle mondiale, ce processus de lutte contre l'inflation, la crise d'endettement et la décélération économique à l'échelle mondiale étaient nécessaires au regard de grandes avancées démocratiques dans le monde. D'abord l'Amérique du Sud était sortie à la fin des années 1980 des dictatures militaires, et en Asie, grâce à la crise économique et l'endettement, le bloc de l'ex-Union soviétique s'étant fissuré a donné en novembre 1989 la chute du Mur de Berlin. L'éclatement du bloc Est sera suivi par l'éclatement de l'Union soviétique -l'URSS cessera d'exister en décembre 1991.

Il y a donc un lien causal entre les progrès civilisationnels dans le monde et les processus de crises dans les évolutions économiques dans le monde. Pour rappel, c'est la crise économique en 1929 et la dépression économique des années 1930 qui a suivi et les 6 millions de chômeurs allemands qui ont permis à Hitler de prendre le pouvoir en Allemagne. Six ans après, Hitler provoque la 2ème Guerre mondiale, qui, à son tour, à la fin de la guerre, ouvre voie à la libération de continents entier sous tutelle occidentale.

6. Le «déclin économique naturel» de l'Occident. Limites et piège des quantitative easing pour l'économie mondiale

La crise d'endettement des pays du reste du monde et la nouvelle fonction du Fonds monétaire international va donner des ailes aux décideurs occidentaux. C'est ainsi qu'à travers le thatchérisme et le reaganisme prônant la dérégulation financière, l'Occident va entrer dans une nouvelle phase de croissance économique. Certes il s'érigera sur le plan financier et monétaire pratiquement en maître du monde. Mais ce statut n'est pas sans mal. En effet, une domination sans partage sur ce plan a un revers de la médaille sur un autre plan. Créant un appauvrissement et une spirale d'endettement, les pays du reste du monde vont se retrouver à exporter uniquement pour survivre avec un niveau de vie exécrable et qui a des retentissements graves sur la production et la consommation mondiale.

Mais qui sera le premier perdant sur le plan productif, c'est l'Occident cela va de soi. L'industrie occidentale va forcément décélérer, et les pays du reste du monde qui continuent à produire et cherchent à produire plus imposent des joint-ventures aux pays occidentaux, ce qui signifie une coentreprise. Le pays d'accueil apporte la main-d'œuvre avec un coût très bas, un marché intérieur pour l'absorption et un marché extérieur pour l'export de biens finis. Les pays occidentaux n'ayant pas de choix vu la contraction du marché mondial – des continents entiers sont endettés – doivent s'implanter surtout en Chine pour profiter des bénéfices de la coentreprise avec les pays d'accueil, ce qui se passe par la délocalisation d'entreprises d'autant plus que ces dernières sont soit non rentables, soit carrément fermées par manque de débouchés.

Au final, l'Occident, sans vraiment prendre conscience, pris dans la dérégulation financière à l'échelle mondiale, ne sait pas qu'il est en train d'apporter ce qui manque au reste du monde, c'est-à-dire la puissance technologique et forcément une production industrielle et manufacturière à bas coût, ce qui provoque une contraction industrielle en Occident. Des pans entiers de l'industrie européenne, américaine et japonaise sont démantelés et leurs personnels mis au chômage. Une bonne partie de ces entreprises se trouve transférés au reste du monde dans le cadre de joint-venture ou simplement vendus.

Ainsi on comprend que rien ne vient de rien, que toute évolution a une cause. Et qu'un progrès vient avec son contraire dans le sens que l'Occident ne peut réussir à tous les coups.

La quatrième période va de 1991 à 2001. Dès 1991, les États-Unis entrent en récession. Le Japon est déjà frappé par la plus grave crise immobilière et financière de son histoire, en 1990. Pour le Japon, tout a commencé avec les accords de Plaza, en 1985, qui, d'un commun accord avec les autres puissances occidentales via leurs Banquiers centraux, a amené le Japon à réévaluer sa monnaie. C'est ainsi que le yen est passé de 236,739103 yen pour un dollar USD en septembre 1985 à 123,174428 JPY pour un dollar USD en novembre 1988. (9) L'économie japonaise ressentira ce double krach durant toute la décennie 1990.

L'Europe entre en récession en 1993-1994. Mais c'est la montée en puissance de l'Asie qui va relancer l'économie mondiale via les formidables transferts financiers (fonds de pension américains, investissements européens, et autres capitaux des pays à la recherche de dividendes). L'Occident est entraîné, à partir de 1993-1994, dans une euphorie financière qui va avec un retour de manivelle en 1997 pour l'Asie. La fuite des capitaux américains, européens... qui va suivre des pays d'Asie va provoquer la crise asiatique, et en 1998, le même processus va suivre et provoquer des crises financières en Russie et au Brésil en 1998. Pour ces pays qui sont devenus émergents, c'est l'excès de l'euphorie financière à l'origine de leurs succès qui va se retourner contre cet optimisme mal placé puisque les capitaux investis appartiennent à des non-résidents, qui peuvent quitter à tout moment ces pays.

Ce renversement de situation sur le plan financier à l'échelle mondiale va doper les Bourses occidentales, notamment la Bourse de Wall Street, à New York. Provoquant le krach des valeurs technologiques en 2000. Il faut rappeler que les valeurs high tech ont joué aussi un grand rôle dans la croissance mondiale. Mais l'excès de liquidités de toutes parts dans le monde et retour des fonds de pension ont provoqué une déconnexion des cours affichés des titres boursiers avec le réel.

Le prix des actions ne cessant de s'envoler, comme toujours, il appartient à la Fed américaine en tant que Banque centrale qui doit veiller à ce que toute bulle financière ne mette pas en danger l'économie en cas d'éclatement, et par conséquent se doit d'agir. Précisément, anticipant la crise, la Fed, en augmentant le taux d'intérêt directeur et en restreignant les injections monétaires, ne pourra au final éviter le double krach des valeurs technologiques en mars et septembre 2000. Mais c'est le prix à payer pour éviter une crise encore plus aggravée.

Après le krach boursier, l'économie américaine entre en récession au premier semestre 2001. Mais un grave événement va surgir et changer toutes les donnes tant aux États-Unis que dans le reste du monde. C'est l'attaque terroriste du World Trade Center, le 11 septembre 2001. Il annonce la nouvelle période de l'histoire économique mondiale.

La cinquième période va de 2001 à 2008. C'est l'époque récente, et personne ne peut oublier la plus grave crise financière que l'Occident a connue en 2008, depuis la crise économique de 1929. Comment cette crise est survenue ? Il est évident que cette crise n'est pas venue ex nihilo, et qu'elle tire ses origines de ce qui a prévalu les décennies passées depuis les crises monétaires et krachs pétroliers des années 1970. Ce n'est pas de l'Occident que la crise est venue même s'il a été le principal acteur, du moins comme on le constate dans les événements qui ont surgi dans les années 2001 à 2008. En réalité, c'est la force des événements qui ont entraîné l'Occident à devenir l'acteur principal, et la force des événements vient de la nouvelle architecture mondiale avec l'avènement d'une multitude de nations depuis le «vent de la décolonisation» qui comptent toutes dans le commerce mondial, et toutes ont besoin de capitaux que l'Occident émet quotidiennement pour irriguer l'économie mondiale.

Plus complexe encore, les délocalisations massives d'entreprises économiques du Japon, d'Europe et des États-Unis vers les grands pays émergents comme la Chine et l'Inde vont changer le cours de l'histoire économique du monde. On comprend dès lors que les États-Unis qui sont accros au pétrole des pays arabes et de leur lien très spécial avec l'Arabie saoudite en tant que premier tenant du cartel pétrolier, l'OPEP, n'ont pas le choix dans le maintien de leur domination financière et monétaire sur le monde que de mener des guerres contre toute nation qui s'oppose à leur hégémonie. Et le pétro-dollar donne précisément ce statut de première puissance du monde, ce qui induit positivement sur les autres puissances monétaires occidentales.

Et les guerres qui ont suivi en Afghanistan et en Irak, bien qu'elles ne couronnent pas leurs stratégies de domination de la puissance américaine par leur échec mais les formidables injections monétaires dues aux dépenses militaires ont paradoxalement dopé l'économie mondiale, dont surtout les pays du reste du monde entraînant l'Amérique à s'endetter auprès justement de ce reste du monde. Ironie de l'histoire par ses propres dollars que la première puissance du monde émet. De même les réductions d'impôts aux États-Unis par l'administration Bush sont venues s'ajouter aux formidables déficits publics américains, provoquant une hausse importante de sa dette publique, au sein de laquelle sa dette extérieure.

D'autre part, la perte de compétitivité américaine étant un fait avéré par la désindustrialisation de la puissance américaine qui s'est faite au profit de l'Asie, en particulier, la république populaire de Chine, a été compensée par une croissance tous azimuts dans la construction, qui est un grand pourvoyeur d'emplois. Cette construction tous azimuts s'est étendue aussi à l'Europe. Mais pour les États-Unis, c'était spécial. En effet, un pays en guerre devait être soutenu par une croissance économique forte. Et c'est ce qu'on fait les Banquiers centraux qui ont laissé faire les banques américaines, inviter les ménages américains même insolvables à contracter des prêts hypothécaires pour acquérir des logements. Et malgré la forte croissance de la construction, une intense spéculation a saisi l'immobilier américain, faisant monter les prix aux nues.

Comme toujours, il revient à la Banque centrale américaine d'anticiper l'éclatement de la bulle immobilière et diminuer les conséquences d'un krach immobilier important. C'est ainsi qu'elle a commencé à augmenter dès juin 2004 le taux d'intérêt directeur. Et lentement, elle fait monter ce taux tout en restreignant progressivement les émissions monétaires. En 2006, la situation de l'immobilier américain commençait à se dégrader et ce qu'on appelle les «subprimes», les créances hypothécaires à risque que les banques américaines enveloppaient dans des paquets et mélangés à d'autres créances moins risqués, le tout faisant croire que ce sont des placements garantis et à forte rentabilité. Mais en juin 2006, le taux d'intérêt de la Fed américaine a atteint 5,25%, et la politique monétaire toujours restrictive finit par éclater la bulle immobilière aux États-Unis. C'est le krach immobilier qui sera suivi en 2008 par la crise financière. L'abaissement du taux d'intérêt de la Fed à 4,75%, en septembre 2007, suivi de plusieurs baisses jusqu'à 0,25% en décembre 2008, ne résoudra pas le problème de la crise.

La crise financière en Occident est là, et il n'y a pas de solution, du moins en apparence. L'Occident, fortement concurrencé par les pays émergents dont surtout la Chine avec son 1,3 milliard de Chinois, se trouve dans une situation défensive. Comment sortir de l'ornière économique, financière et monétaire ? D'autant plus que la Chine a déjà amassé environ 1900 milliards de réserves de change. Les autres pays émergents et pays exportateurs de pétrole ont aussi accumulé de formidables excédents commerciaux, et par conséquent, ont aussi amassé des réserves de change considérables.

La question qui se pose est comment l'Occident, en pleine crise financière et immobilière, va s'en sortir et surtout qu'il est aujourd'hui très endetté. Un renversement de l'ordre économique mondial ? Naguère, ce sont les pays du reste du monde qui étaient fortement endettés, aujourd'hui nombreux les pays du reste du monde qui sont sortis de l'endettement, mais c'est l'Occident qui se trouve à son tour endetté.

D'où va venir le sésame pour sauver les économies occidentales ? Précisément des quantitative easing et de leur stérilisation ciblée que nous verrons dans «la prochaine analyse de la sixième période allant de 2008 à aujourd'hui.» Elle nous montrera même comme de l'argent gratuit issu des quantitative easing menées pars les grandes Banques centrales occidentales a certes permis une reprise économique en Occident, mais constitue un «véritable piège aux pays du reste du monde, et par ricochet à l'Occident.» En fait à l'ensemble des pays du monde.

Ceci étant, on peut déjà anticiper, comme on le verra, que l'argent gratuit des quantitative easing qui a servi à relancer l'économie occidentale et permis aux pays du reste du monde d'enregistrer des formidables excédents commerciaux et donc d'accumuler des réserves de change, a aussi été distribué aux banques occidentales pour diluer progressivement ces réserves de change. Et c'est là le grand mystère des quantitative easing que, tout compte fait, l'Occident n'avait pas le choix que de les utiliser pour se préserver et rendre fonctionnelle d'abord son économie et limiter les dysfonctionnements macroéconomiques de son économie avec les pays du reste du monde. «Sauf qu'il y a des limites et dans tout processus il y a des limites, comme ce qui s'est passé pour l'inflation des années 1970 peut se passer pour les quantitative easing dans les années proches à venir. Non pour créer de l'inflation, mais créer de la déflation, et par ce danger déflationniste au niveau mondial qui est potentiel peut de nouveau étouffer les économies des pays du reste du monde. Comment ? En perdant de plus en plus leurs réserves de change qui ne cesseront de se diluer et par conséquent, ces pays se retrouveront à s'endetter auprès de l'Occident comme dans les années 1980, lors de la crise d'endettement mondial. Il est évident qu'ils entraînent l'économie mondiale dans une récession majeure à l'horizon 2021-2022, avec tous les troubles socio-politiques tant en Occident que dans le reste du monde. »

*Chercheur spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective.

Note :

9. Historique taux de change

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