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L'heure du compromis

par Bouchikhi Noureddine

Incarcérer non pas un mais deux anciens Premiers ministres d'un seul coup et dont l'un était en exercice il y a à peine quelques mois, c'est une première dans l'histoire de l'Algérie indépendante où jusqu'à ce jour tous les anciens hauts responsables, qu'ils soient civils ou militaires, n'ont jamais été inquiétés quoi qu'ils ont dû faire et malgré tous les actes répréhensibles qu'ils auraient commis ou supposés les avoir faits ; de mémoire d'homme et mis à part les hommes écartés, emprisonnés ou carrément disparus pendant l'ère du défunt Houari Boumediene au cours du coup d'Etat de 1965 ou durant son règne jusqu'à sa mort (1978), le système dans son essence n'a pas changé après et ce ne sont qu'une poignée de responsables, à l'image de l'ex-wali d'Oran (Bachir Frik), qui sont passés par la case prison plus pour des raisons de vendetta personnelle que pour faire valoir la justice ; c'est donc une sorte d'immunité permanente et perpétuelle dont profitait la caste au pouvoir donnant un sentiment d'impunité douloureusement vécue par le peuple et la ferme conviction qu'il existe une justice à deux vitesses, l'une pour le commun des mortels et l'autre pour les privilégiés du système ; les slogans vantant une justice libre et indépendante n'ont jamais pu convaincre personne.

Sans vouloir disserter sur les véritables raisons de ce coup d'éclat qui peuvent être économiques, politiques, conjoncturelles, ou tout à la fois, et bien que dans l'esprit de la majorité du peuple, il y a mille et une raisons pour justifier cet acte dont le moindre et le plus récent c'est d'avoir cautionné activement un cinquième mandat présidentiel, narguant l'opinion publique qu'ils ont toujours toisée avec mépris et arrogance. En témoignent les scènes de joie et de liesse à la nouvelle de leur mise en détention à la triste et de plus en plus célèbre prison d'el Harrach ; les réseaux sociaux se sont donnés à cœur joie et un poste résume à lui seul l'état d'esprit de la grande majorité : « pour une fois Ouyahia procure la joie au peuple ».

Quelle lecture pouvons-nous tirer de cette décision qu'on peut qualifier d'historique ; la première est que c'est quasi définitivement l'armée nationale représentée par son chef d'état-major qui contrôle le pouvoir et c'est avec elle qu'il faut traiter pour faire sortir le pays de cette impasse. C'est une réalité avec laquelle il va falloir compter, cela ne relève absolument pas du culte du militaire car dans un pays moderne le pouvoir doit toujours revenir aux civils mais c'est un aveu de pragmatisme ; et sans se cantonner dans une position de rigidité morbide, il faut quand même reconnaitre qu'il s'agit là d'une preuve valant son équivalent d'or d'une volonté d'extirper les racines du mal et qui mérite une considération et un geste d'apaisement de la part du Hirak. Il est peut-être l'heure d'adopter d'autres postures à la lumière de ces développements, en résumé trouver un compromis sans verser dans la compromission. Il va falloir après toutes ces propositions ayant fusé de toutes part et qu'il faudrait en faire une synthèse pour en tirer le meilleur, explorer d'autres voies de salut dont l'une, qui peut constituer une sortie honorable et une réponse dans la forme aux exigences de l'état-major, est celle de maintenir en poste le chef de l'Etat intérimaire même si son CV ne prête pas à la confiance, mais sous certaines conditions qui garantissent une issue qui exauce les vœux et aspirations exprimés par le peuple haut et fort et avec une conviction inébranlable voilà plus de trois mois.

Pour cela il faut déraciner, une fois pour toutes, les fondements sur lesquels s'est érigé le système qui a mis à plat le pays et rien de plus facile de les identifier. Ce sont toutes les parties ayant promu, cautionné, financé, médiatisé le cinquième mandat, à commencer par les partis au pouvoir et leurs acolytes dits de la coalition, leurs organisations satellites, les organisations « syndicales ou professionnelles », les chaînes et organes de presse inféodés… qui doivent rendre compte devant la justice et être mis hors d'état de nuire car ils constituent le bras droit d'un système rongé par la corruption officialisée, la dilapidation des deniers publics et l'usurpation du pouvoir depuis plus d'un demi-siècle.

Tout d'abord le FLN dans sa configuration actuelle doit absolument se soumettre par la force du droit et de la légalité aux lois de la République avec laquelle il s'est iniquement confondu pour maintenir sa mainmise sur la vie des Algériens ; il doit être réduit à un parti comme les autres ; il rendra compte du patrimoine mobilier et immobilier qu'il a hérité injustement ; son sigle doit être restitué à la mémoire collective pour ne plus être un fonds de commerce monopolisé ; il y a peu de temps les voix qui ont exprimé ce choix ne pouvaient trouver écho car réduites au silence forcé mais le vent commence à tourner comme en témoigne la récente et exceptionnelle déclaration du porte-parole de l'organisation nationale des moudjahidines qui a longtemps cautionné cette omerta pour enfin dénier ce droit de mémoire exproprié à l'ensemble des Algériens.

Les autres partis, tel que le RND créé de toutes pièces avec les deniers de l'Etat pour donner l'illusion d'un multipartisme, ne pourront survivre une fois décapités ; le renoncement par les nouveaux aspirants à en prendre la tête ne changera en rien la réalité de militants ayant défendu corps et âme le parti de la fraude ; leur repentance n'est que règlement de compte pour un leadership ayant perdu pour de bon son aura.

L'UGTA travestie en un parti politique et non en syndicat de travailleurs doit rendre compte au travers de ses dirigeants qui ont fait la pluie et le beau temps des décennies durant en jouant au supplétif du pouvoir en place contre les intérêts des travailleurs et de la nation. L'agrippement de son secrétaire général et de sa bande aux commandes contre la volonté de la base militante témoigne du désarroi vécu et d'une manouvre de vouloir se dérober à leur destin scellé.

Les médias qui ont dissimulé et dénaturé la réalité, harcelé les honnêtes hommes et femmes, glorifié les brigands et les mafieux dans le seul but de faire perdurer un système honni contre avantages indus, doivent être impérativement et sans délai réduits à leur véritable dimension avant de rendre compte.

Le peuple est unanime dans ses revendications justes et justifiées.

Le corollaire à ses actions serait tout naturellement la dissolution des deux chambres issues d'un scrutin basé sur la fraude, l'argent sale, le népotisme et la servitude à une caste illégitime.

Ce sont là les outils de la fraude et de la menace qui guettent la révolte du peuple et la promesse d'une nation libre, démocratique et prospère ; leur éradication donnera définitivement un gage de sincérité de la part des décideurs et établira certainement confiance avec le peuple. Dans le même temps, le gouvernement actuel doit être démis non seulement par ce qu'il a été désigné par les caducs du système qui sont derrière les barreaux, mais ses antécédents dans l'organisation de la fraude électorale ne sont un secret pour personne ; c'est une exigence non négociable du Hirak.

Ces conditions remplies, il est quasi impossible au président actuel de manœuvrer à l'encontre de la volonté populaire et cela n'empêchera pas la justice de faire son travail au moment opportun.

La poire est donc coupée en deux sans renoncement à l'essentiel et sans faire perdre la face à l'état-major qui redoute un vide chaotique au sommet de l'Etat.

Pour gérer les affaires courantes du pays, des cadres des différents ministères jugés intègres et compétents par leurs pairs seront désignés dans la transparence pour assurer la continuité des services de l'Etat.

Une fois une atmosphère de quiétude et de confiance retrouvée, les choses vont se remettre naturellement à la bonne cadence sur les rails et sans écueils.

Les membres de ce gouvernement d'exception auront pour tâche de réunir les conditions techniques et matérielles pour la mise en place d'une commission de préparation et de supervision des élections présidentielles dans les meilleurs délais sous la vigilance d'une justice ayant recouvré ses prérogatives constitutionnelles et la garantie de l'état-major qui accompagnera le processus.

Ces conditions réunies permettront l'émergence facile de nouveaux partis politiques ayant une véritable assise populaire ou de faire ressusciter ceux maintenus en joug par des années de répression et de harcèlement ; le peuple aura toute latitude pour s'organiser chacun en fonction de ses penchants politiques et c'est au futur président élu de s'engager à superviser une révision de la Constitution, une nouvelle loi électorale et des élections parlementaires et communales.

Cette option évitera un éventuel vide au sommet de l'Etat qui ne pourra que rendre de plus en plus difficile l'application sur le terrain des exigences du renouveau démocratique et personne n'aura l'impression d'être vaincu. Le seul vainqueur est l'Algérie.