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Comment l'Occident en est-il arrivé à son «déclin économique naturel» ? Le piège de l'argent gratuit des «quantitative easing» pour le monde (1ère partie)

par Medjdoub Hamed*

Dans plusieurs articles précédents tout au long des années qui ont suivi la crise financière, les analyses économiques ont toujours fait ressortir que les politiques monétaires non conventionnelles ou «quantitative easing» qui étaient menées depuis 2008 étaient nécessaires, et rendaient paradoxalement service aux économies occidentales, et par ricochet à l'économie mondiale. Que ce soit aux États-Unis, en zone euro, au Japon ou au Royaume-Uni.

Tardivement en Chine, depuis que la deuxième économie du monde a accédé au rang de puissance monétaire et fait partie des cinq dans le consortium monétaire mondial qu'est le FMI. Faut-il rappeler que le yuan chinois est devenu, en octobre 2016, la cinquième monnaie dans le panier de monnaies du FMI, servant à déterminer la valeur du DTS (droit de tirages spéciaux).

En zone euro, l'adoption des quantitative easing et les programmes LTRO et TLTRO ont été plus difficile à appliquer qu'aux États-Unis compte tenu de la levée de boucliers des économistes. Cependant, elles ont été appliquées, bien qu'elles aient fait couler beaucoup d'encre... Qu'écrivent les médias sur ce sujet ? Et qu'en est-il de la position des analystes et économistes qui rejettent les politiques monétaires non conventionnelles ? De même de l'opposition des institutions élues, notamment le Bundestag, le parlement allemand, et la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, chargée de juger la conformité des lois avec la Loi fondamentale (Constitution allemande).

Dans un article, le journal Le Figaro annonce les mesures prises sans ambages par Mario Draghi, le président de la BCE : « Le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a officialisé un programme de rachat massif d'actifs de 60 milliards d'euros par mois de mars 2015 jusqu'à fin septembre 2016 au plus tôt. La BCE prête à des achats illimités d'actifs. Mario Draghi n'a pas tergiversé. Le président de la BCE a annoncé dès le début de la conférence un programme de rachat d'actifs de 60 milliards d'euros par mois, de mars 2015 jusqu'à fin septembre 2016 au plus tôt, soit un QE d'au minimum 1100 milliards d'euros. Les achats d'obligations souveraines seront réalisés au prorata de la répartition du capital de la BCE, c'est-à-dire qu'un montant réduit sera consacré au rachat des dettes des plus petits pays comme la Grèce. Le consensus misait sur un montant mensuel limité à 50 milliards. Par ailleurs, la BCE va encore abaisser le taux des opérations de refinancement offertes aux banques (LTRO). » (1)

Le président de la BCE, Mario Draghi, répond à ses détracteurs en mettant en avant le «redressement de l'économie, la création d'emplois et la stabilité des prix en zone euro»

Les critiques n'ont pas manqué sur les quantitative easing (QE), le 22 janvier 2015, rapporté par Le Figaro.fr. Olivier Arpin, analyste financier chez Union Bancaire Privée (UBP), juge que la crédibilité de la BCE est renforcée par le plan sans précédent annoncé ce jeudi. Mais qu'il ne garantit en rien un retour de la croissance. «Les montants annoncés sont proches de ceux qui avaient «filtrés» hier mais la BCE est parvenue à aller un peu au-delà de ce qu'attendaient les marchés. Avec une perspective d'achats de plus de 1100 milliards d'euros, le bilan va retrouver ses niveaux de 2012 ; la crédibilité de la BCE en sort donc renforcée. La promesse de continuer tant qu'il n'y a pas d'ajustement net de l'évolution de l'inflation est une bonne surprise. D'un autre côté, la mutualisation des risques n'est que partielle (20% seulement), mais la baisse des taux longs des pays périphériques montre que ce n'est pas un problème pour les marchés (en tout cas actuellement). Ce ne sont pas ces mesures qui vont modifier radicalement les fondamentaux de la zone euro et nous restons prudents sur les perspectives de croissance à court et moyen terme. » (1)

Pour le chercheur Jacques Sapir, spécialiste de l'économie russe et de la transition, l'analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques de l'économie russe, sur son blog : «Ainsi, Mario Draghi a bien utilisé le «bazooka». L'annonce qu'il vient de faire jeudi 22 janvier restera dans les annales. La Banque centrale européenne s'est donc convertie à «l'assouplissement», ce que l'on appelle le «quantitative easing» (ou QE pour les initiés). Mais, il s'agit d'une mesure désespérée. Rien ne prouve qu'elle donne les résultats espérés. Elle soulève par ailleurs de nombreuses questions. En un sens, on peut y voir aussi, et c'est là peut-être le point le plus important, l'amorce d'une reconnaissance que la zone euro ne fonctionne plus et qu'il convient d'en préparer la dissolution.» (1)

Pour Christine Lagarde, la directrice générale du FMI : «Il reste essentiel que cette politique accommodante soit soutenue au bon moment par de vastes mesures politiques dans d'autres domaines, surtout des réformes structurelles destinées à doper le potentiel de croissance». Tout en assurant, dans un communiqué, qu'elle «saluait» l'action de la BCE. «L'extension prévue du bilan de la BCE va contribuer à faire baisser les coûts d'emprunt dans la zone euro (...) et va réduire le risque d'une longue période de faible inflation.» Le FMI appelait depuis plusieurs mois la Banque centrale européenne à en faire plus pour soutenir l'activité de la zone euro, suscitant des grincements de dents en Europe. En révisant ses projections de croissance mondiale mardi, le Fonds avait encore estimé que la réponse de la politique monétaire en Europe était «trop lente». (1)

Interrogé par un journaliste américain sur l'efficacité de son plan de relance économique et l'existence possible d'un plan B, Mario Draghi a répondu : «Ce n'est pas la première fois que l'on pose ce genre de question pour savoir si nous avons un plan B. Nous venons de définir un plan A, point à la ligne ! » (1)

En novembre 2015, après que les détracteurs se sont faits discrets après plusieurs mois sur la politique expansionniste de la Banque centrale européenne, de nouveau ce problème est remis au centre des débats, en Europe. Les attaques se multiplient contre l'institut monétaire européen et sa politique de rachats de dettes souveraines. Mais Mario Draghi garde le cap dans sa politique d'assouplissement monétaire non conventionnel. Et même, Jens Weidmann, président de la Banque centrale allemande et membre du comité des gouverneurs de la BCE, a déclaré, le 12 novembre 2015, que les achats de dettes publiques (le «quantitative easing» en anglais, ou QE) «devraient être réservés à des circonstances exceptionnelles ».

«Comme si cela ne suffisait pas, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a reçu trois nouveaux recours contre les mesures de la BCE, a révélé l'agence Bloomberg mardi 10 novembre. Motif : elle violerait son mandat en rachetant des dettes publiques, estime l'un des plaignants, l'ancien député bavarois Peter Gauweiler. Selon cet eurosceptique pur jus, une telle mesure risque en effet de déclencher, à terme, de l'«hyperinflation et de l'instabilité financière». Une crainte partagée par une partie des économistes allemands (mais pas tous), par le secteur bancaire du pays mais aussi par Wolfgang Schäuble, l'intraitable ministre des Finances.» (2)

De nouveau, en avril 2016, les attaques reprennent contre la BCE. Le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, a répondu aux virulentes critiques adressées à l'institution par une partie de la classe politique allemande. «Nous obéissons à la loi, pas aux hommes politiques» Jeudi 21 avril. Si la réunion du conseil des gouverneurs n'a donné lieu qu'à des annonces techniques sur les achats de titres – le taux directeur est resté inchangé à 0% –, l'Italien a profité de la conférence de presse pour rappeler avec fermeté l'indépendance de la Banque centrale. «Nous avons pour mandat de chercher à atteindre la stabilité des prix pour toute la zone euro, pas seulement pour l'Allemagne», a-t-il martelé. «Il s'est prêté à un délicat exercice de communication, et il s'en est plutôt bien sorti», juge Pascale Seivy, du groupe bancaire Pictet. (3)

«Depuis quelques semaines, les conservateurs d'Outre-Rhin tirent à boulets rouges sur les mesures accommodantes de l'institution. Selon eux, «ces taux bas ruinent les épargnants de Berlin et de Munich», tandis que ses rachats de dettes publiques alimentent le laxisme budgétaire des pays du Sud, comme le Portugal ou la Grèce. Le 10 avril, le puissant ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, a même accusé M. Draghi d'être en partie responsable de la montée de l'extrême droite dans son pays…» (3)

«Loin de perdre son sang-froid, le patron de la BCE a répondu avec calme. Il a développé un argument-clé, partagé par nombre d'économistes : les taux bas ne sont pas la seule conséquence des choix monétaires. Ils sont d'abord le «symptôme d'une croissance et d'une inflation faibles», a-t-il expliqué. Et ce, en Europe comme dans les autres pays industrialisés. Pour preuve, «nos mesures ne sont pas très différentes des politiques menées dans le reste du monde», a-t-il rappelé. En effet, la Banque du Japon, la Réserve fédérale américaine ou encore la Banque d'Angleterre mènent, elles aussi... » (3)

La politique monétaire non conventionnelle a tellement été critiquée qu'il a fallu à Mario Draghi, six mois après, le 28 septembre 2016, de défendre sa politique monétaire devant le Bundestag. «Mario Draghi a défendu mercredi sa politique de taux d'intérêt restrictive devant le Bundestag. « La politique monétaire de la BCE garantit la stabilité des prix et a contré le danger d'une nouvelle Grande dépression», s'est justifié le président de la Banque centrale européenne. (4)

L'Italien, qui doit rencontrer ce jeudi la chancelière Angela Merkel, s'était certainement préparé au pire. Depuis des jours, les députés conservateurs du Bundestag multipliaient les déclarations hostiles envers sa politique de taux faibles, qu'il est venu défendre en personne, face à la commission finances de la Chambre basse. Selon le quotidien populaire Bild Zeitung, le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble – qui critique régulièrement la politique de la BCE –, aurait même incité les membres de cette commission à mettre le président de la BCE en difficulté sur la politique monétaire. «J'attends de M. Draghi qu'il nous présente un scénario réaliste de retour à une phase de taux normaux», précisait en amont de la rencontre Antje Tillmann, porte-parole finances du groupe parlementaire chrétien démocrate au Bundestag. [...]

L'Europe doit se demander à quel point la politique monétaire agressive, non conventionnelle et totalement inadaptée de la BCE [qui va jusqu'à des taux négatifs], aggrave les difficultés européennes », a attaqué mardi le chef économiste de la Deutsche Bank, David Folkerts-Landau. Surtout, cette politique menacerait les épargnants et les retraités allemands. Le point est particulièrement sensible, dans un pays à la démographie en berne où l'épargne est l'un des piliers des retraites. «Notre politique marche. Elle a contribué au redressement de l'économie et à créer des emplois, s'est défendu Mario Draghi mercredi. Elle contribue à une croissance, qui bénéficie aussi aux épargnants et aux retraités, en Allemagne et au sein de toute l'Europe.» (4)

A suivre...

*Chercheur spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective.

Notes :

1. «EN DIRECT - La BCE injecte au moins 1100 milliards pour aider la zone euro» Le Figaro. Le 22 janvier 2015

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/01/22/20002-20150122LIVWWW00214-BCE-decision-historique-euro-draghi-banque-centrale-europeenne.php

2. «La BCE sous le feu des critiques en Allemagne», par Le Monde Économie. Le 13 novembre 2015. http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/11/13/la-bce-sous-le-feu-des-critiques-en-allemagne

3. «BCE : après les critiques allemandes, Mario Draghi contre-attaque», par Le Monde Économie. Le 22 avril 2016

http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/04/22/bce-apres-les-critiques-allemandes-mario-draghi-contre-attaque

4. «Critiqué en Allemagne, Mario Draghi s'exprime devant le Bundestag», Par Le Temps. Le 28 septembre 2016. https://www.letemps.ch/economie/critique-allemagne-mario-draghi-sexprime-devant-bundestag