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Tribunal criminel d'Oran: Le meurtre au fusil à harpon d'Eckmühl à la barre

par M. Nadir

Un différend autour d'un point de vente de stupéfiants à Eckmühl a entraîné, en novembre 2017, la mort violente de B. Mohamed, marié et père de famille. Mercredi dernier, trois jeunes hommes, tous vingtenaires habitant dans le même quartier, ont été reconnus coupables, chacun en ce qui le concerne, du meurtre, de complicité ou de non-dénonciation de crime, et envoyés en prison.

La victime et les trois condamnés laissent derrière eux des familles déchirées et irréconciliables.

Règlement de compte sanglant

Samedi 11 novembre 2017. Une énième altercation oppose B. Mohamed, 29 ans, et M. Yacine, 21 ans, deux dealers d'Eckmühl, au sujet d'un point de vente situé non loin de la place Poincaré, actuellement place des Frères Hadjel. Tous les deux tiennent à ce coin, manifestement très fréquenté par les consommateurs, et l'un et l'autre revendique le droit exclusif d'y écouler sa marchandise. Cette fois-ci, la confrontation tourne à l'avantage de Mohamed qui envoie Yacine à l'hôpital avec une blessure à la jambe. Après avoir reçu les soins, le blessé, accompagné de son ami et voisin K. Houari, dit Tix, se rend à la 13ème sûreté urbaine pour porter plainte contre Mohamed pour coups et blessures.

Le lendemain après-midi, B. Houari, frère de la victime, aperçoit Yacine et K. Houari, - le premier armé d'un fusil harpon et d'un poignard, l'autre brandissant deux grands couteaux - en train de courser Mohamed à travers les dédales du vieux quartier. Il tente de s'interposer, parvient à arracher un couteau à Houari mais ne peut empêcher Yacine de décocher la flèche qui atteint Mohamed au ventre. Le blessé rendra son dernier souffle avant d'arriver au CHUO où il a été évacué en urgence. Quant à Yacine et Houari, ils prendront la fuite mais seront rapidement arrêtés par la police. Un troisième personnage, B.H. Mohamed, 21 ans, sera également arrêté quelques jours plus tard : il est soupçonné de ne pas avoir dénoncé le crime et d'avoir facilité la fuite de Yacine.

Plusieurs habitants du quartier (huit au total) apporteront volontairement leurs témoignages : ils ont tous vu M. Yacine tirer sur Mohamed avec un fusil harpon et K. Houari jouer des couteaux contre le frère de la victime.

Après instruction, Yacine sera inculpé pour meurtre avec préméditation selon les articles 254, 255 et 256 du code pénal, Houari pour complicité de meurtre, et R.H Mohamed pour le délit de non-dénonciation de crime conformément à l'article 181 du même code.

Tir accidentel, se défend Yacine

A la barre, M. Yacine reconnaît les faits mais considère avoir agi en état de légitime défense : «C'est le défunt qui est venu vers moi ce jour-là… La veille déjà, il m'avait agressé avec un couteau et blessé et la cuisse… Je me trouvais avec K. Houari lorsqu'il s'est dirigé vers nous avec une pierre… J'ai saisi un fusil harpon qui se trouvait à proximité, dans l'une des nombreuses caches éparpillées dans le quartier… Le coup est parti accidentellement quand la pierre m'a touché à l'épaule», affirmera l'accusé en substance en niant avoir prémédité sa vengeance en apprêtant des armes dans la nuit du 11 au 12 novembre comme le soutient l'accusation.

K. Houari, 20 ans, nie une quelconque implication dans le crime. Son seul tort, dira-t-il, est d'avoir accompagné son ami Yacine à l'hôpital pour soigner sa jambe et au commissariat où il a porté plainte : «je n'ai pas apporté d'armes et je n'ai pas aidé Yacine à tuer Mohamed», déclare-t-il en rejetant l'accusation de complicité d'assassinat.

Quant à B.H Mohamed, dit Latcha (déjà condamné à 7 ans de prison pour trafic de psychotropes et dont le père fait l'objet de recherches dans le cadre d'une affaire de drogue), il affirme ignorer qu'un crime venait d'avoir lieu quand il a pris Yacine sur son scooter : «je ne savais pas ce qui c'était passé... Je ne l'ai appris que plus tard...», dira-t-il en niant également l'accusation pesant sur ses épaules.

Témoignages accablants

Sur les huit témoins entendus, quatre se présentent à l'audience. Trois certifieront avoir assisté à la bagarre et vu M. Yacine tirer sur la victime avec un fusil harpon. D'abord B. Houari, frère du défunt, qui répètera avoir tenté d'empêcher la tragédie : «alors que Yacine pointait le fusil sur mon frère, Houari agitait ses couteaux devant mon visage pour permettre à son ami d'atteindre sa cible», relate-t-il en ajoutant que Yacine avait déjà promis de tuer Mohamed : «j'avais déjà tenté de le raisonner mais il m'a rétorqué : ‘je vais le tuer, je vais le tuer'».

Deuxième témoin à comparaître, B. Nadia, une voisine qui était sortie au bruit des cris et vociférations : «je me suis interposée entre Yacine et Mohamed et supplié le premier de ne pas tirer… Mais il a menacé de me tuer… A un moment, Mohamed m'a demandé de lui retirer quelque chose qui s'était fiché dans son flanc, c'est là que j'ai découvert la flèche», racontera-t-elle confirmant le témoignage précédent : «oui, j'ai aussi vu Houari qui agitait ses couteaux devant le frère de Mohamed», dira-t-elle en réponse à une question du juge.

K. Baghdad, ami du frère de la victime qui a conduit Mohamed à l'hôpital, apportera de l'eau au moulin de l'accusation. Il témoignera avoir vu Yacine «viser et tirer» sur Mohamed et celui-ci rendre son dernier souffle avant d'atteindre le CHU.

Quatrième et dernier témoin, un voisin du nom de M. Bachir qui affirme avoir vu, au détour du lieu du crime, Yacine monter sur le scooter de B.H Mohamed, en lui jetant : «zouj ou damma !» (En langage codé, cela signifie : j'en ai fini. Ndr).

Le parquet requiert la peine capitale contre Yacine et Houari

Pour l'avocat de la partie civile, il ne fait aucun doute que les trois accusés ont prémédité de tuer la victime : «Yacine ne peut pas dire qu'il a miraculeusement trouvé un fusil harpon sur place et que le coup fatal est parti accidentellement. Ils ont préparé les armes, guetté leur proie, l'ont tuée et se sont enfuis», martèlera-t-il en s'appuyant notamment sur le témoignage du père de l'accusé K. Houari qui a confirmé à l'instruction que Yacine avait remisé les armes chez son fils et que celui-ci avait pris la fuite avec son complice après la commission du crime : «Nous sommes devant un crime soigneusement préparé et tous les accusés sont coupable, y compris R.H Mohamed qui aurait dû être poursuivi de complicité pour avoir aidé Yacine à fuir». L'avocat rappellera que le principal accusé n'avait jamais caché son désir de tuer Mohamed «et nous avons des témoins qui affirment l'avoir vu viser et tirer. Rien n'est accidentel dans cette affaire», dira-t-il avec conviction.

Conviction partagée par le représentant du ministère public qui réclamera la peine capitale contre Yacine et Houari, et cinq ans de prison contre Mohamed : «le dossier parle de lui-même. Des aveux ont été faits durant l'instruction, même si aujourd'hui chacun tente d'échapper à sa responsabilité, les témoins affirment avoir vu les accusés traquer la victime avec des armes et le tuer. Les témoignages ici sont déterminants et la préméditation est établie», dira-t-il.

Doutes sur la préméditation et sur la crédibilité des témoins

Si la préméditation ne fait pas de doute pour la partie civile et le ministère public, elle est loin d'être évidente dans l'esprit de la défense qui estime que l'accusation n'a apporté aucun élément probant : «de l'aveu du ministère public lui-même, le réquisitoire s'est basé en grande partie sur les témoignages. Or, nous sommes face à des témoins partiaux», soutient la défense en rappelant que parmi eux se trouvent le propre frère de la victime et son ami K. Baghdad. La défense rappelle également que le 11 novembre, M. Yacine avait porté plainte contre Mohamed : «cela prouve qu'il ne préméditait pas de tuer. Il s'agit d'un meurtre accidentel», avancera la défense en rappelant qu'Eckmühl est un nid d'armes blanches accessibles à tout le monde. Pour les avocats de la défense, Yacine n'a pas prémédité de tuer, Houari n'est pas complice d'assassinat et Mohamed n'avait pas connaissance du crime : «les témoignages sont partiaux mais également contradictoires. On ne sait pas avec certitude si Yacine a réellement visé et tiré pour tuer ou si le coup est parti accidentellement. Il y a un doute», plaidera la défense en sollicitant la clémence pour Yacine et l'acquittement pour les deux autres accusés.

Le procès qui a été émaillé par des interventions intempestives de parents de la victime et ceux des accusés (ce qui a provoqué leur expulsion de la salle) s'est achevé par la condamnation de M. Yacine à 20 ans de réclusion criminelle, K. Houari à 15 ans et R.H Mohamed à deux ans de prison.