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Terre des rêves... (Australie): A la découverte du bush (brousse) australien

par Un Reportage De Réda Brixi

Mythes et légendes du désert

Les mythes fondateurs expliquent comment les hommes perçoivent le monde et l'univers. Parmi tant d'autres, les légendes des Aborigènes d'Australie, des Indiens d'Amérique, des Dogons au mali et des Touaregs du Sahara décrivent le rapport privilégié qui les unit à la nature.

Les rêveurs d'Australie !

Pour les Aborigènes, qui peuplent le continent depuis environ 50.000 ans, l'homme appartient à la terre et non l'inverse. Au temps du rêve, les grands ancêtres qui dormaient dans les profondeurs de la terre se sont éveillés dans un monde vide. Ils ont alors rêvé le monde pour lui donner forme, créant les montagnes, les plaines, les pierres, les rivières, l'air, les animaux, les humains les étoiles… Une fois leur travail achevé, les ancêtres sont devenus ces choses qu'ils avaient créées et qui sont toutes reliées entre elles. Ils sont ensuite apparus en rêve aux hommes pour leur confier la garde des lieux sacrés. La formidable aventure du temps du rêve, une période indéterminée du passé qui se poursuit dans le présent et dans l'avenir, est contée par les anciens. Ainsi, les jeunes apprennent à respecter le désert, l'eau, les plantes et les animaux, tout ce qui est permis à la vie d'exister. Car la terre est vivante, les hommes en font partie et elle fait partie d'eux. Et lorsqu'un Aborigène perd ses terres, c'est une partie de lui-même qui disparaît…

Le temps du rêve est un monde spirituel entrelacé avec le monde réel. Il prend sa source à l'aube de la création, compose la Genèse en version aborigène, se prolonge dans le présent et perdure jusqu'au moment ultime de l'oméga. Prenant conscience d'exister, ils se donnèrent des noms : Serpents-Arc-en-ciel, Hommes-Eclairs, Fournis à miel, Perruches vertes... et nommèrent tout ce qu'ils voyaient, touchaient, etc.

Les tribulations de ces ancêtres, tous les épisodes de leurs aventures sont repris dans des chants sacrés immémoriaux attachés aux itinéraires qu'ils suivent. La terre est donc une immense partition musicale et « une gigantesque toile d'araignée constituée de chemins invisibles et de sites sacrés ». Les rêves s'apparentent à des mythes fondateurs. En gros, c'est un temps sans temps, si vous avez bien compris !! Et si vous n'avez pas nuancé, laisser le temps au temps, vous comprendrez dans le temps et à temps. Foin des allégories ! Les rêves boiteux d'une cosmogonie hors pair… Revenons à la réalité pour préparer le retour avec ses 20 heures de vol et ses nombreuses escales… Finis de buriner le songe au pays des rêves, cette fosse aux utopies. Pour la réalité, comment ces Aborigènes vont-ils continuer de coexister avec la modernité et les Anglo-Saxons ?

Si la civilisation aborigène est source d'étonnement, c'est aussi qu'elle n'a pas évolué comme la plupart des autres : comment, jusqu'à l'époque moderne, les Aborigènes ont-ils pu résister à la nécessité de créer des chiffres et un alphabet ? Mais toute forme d'écrit représente un risque d'appauvrissement de la mémoire. Ils ont vécu plus de quarante mille ans sans écrit, leur graphisme relève d'une codification riche qui peut s'assimiler à une sorte d'alphabet. Les mères transmettent des légendes à leurs enfants, en traçant des signes sur le sable à l'aide d'un bâton et en effaçant chaque scène au fur et à mesure. Au musée de Melbourne, un des plus modernes sur la planète, je me suis attardé dans une salle à vocation pédagogique. L'équipe du musée cherche à sensibiliser les jeunes Australiens aux difficiles notions de peuple, de pays, de race, d'origine, en un mot, elle pose la question de l'« identité » australienne. Comme les Etats-Unis ou le Canada, pays d'immigration, l'Australie cherche à se constituer en nation et rencontre des problèmes similaires. Cette démarche identitaire est relativement récente en Australie où la loi du silence a longtemps régné, tant à propos des massacres des Aborigènes qu'au sujet des ancêtres bagnards. Une honte, un complexe d'infériorité caractérisaient la société, étouffant toute possibilité de création artistique et d'interrogation de l'histoire.

Les luttes aborigènes, succès et échecs par temps de crise

La colonisation australienne a pour particularité de se nier elle-même. Les colons n'auraient pas conquis l'île, mais s'y sont installés tout simplement. Cela revient à nier l'existence des premiers habitants. Ils s'appuyaient sur le concept de « terra nullius » (terre inhabitée) pour justifier l'occupation. Le droit de propriété a très longtemps été dénié. Ce refus de percevoir l'existence des groupes aborigènes en tant que nation engendra une résistance traduite par des embuscades, des meurtres, etc. Tous ces faits étaient interprétés comme des formes mineures de guérilla en 1990. La discrimination reste bien réelle. L'inactivité des Aborigènes laisse une large place à l'alcool et d'autres drogues, alourdie par la fréquence des microbes introduits par les blancs. Un espoir, quelques jeunes Aborigènes prennent place à l'université et percent sur la scène économique. Quel avenir ? L'écrasante majorité aidée de technologie maintiendra-t-elle l'état discriminatoire ou sera déjaugée par une juste démocratie ? Une situation similaire au Canada où protectionnisme, multiculturalisme jouent une partition assez confuse, noyés dans un matérialisme sans fin, la finalité ne pourrait être que mêlée dans un cocktail déroutant. On recense actuellement 250.000 Aborigènes. Jeunes, ils sont aussi très combatifs. Edie Mabo, un chef, leur a montré la voie en 1992 en obtenant, après dix ans de lutte, la reconnaissance du droit des siens sur le sol des ancêtres. Aujourd'hui, ils réclament, entre autres, un tiers du territoire de la Nouvelle Galles du Sud et 200.000 kilomètres carrés en Australie-Occidentale. Trente pour cent des terres du Nord leur ont déjà été restitués. Pour les Australiens blancs, ils ont cessé d'être des « non people ». Ils considèrent qu'en 1972, ils étaient réduits à planter symboliquement une tente à Canberra (la capitale) coiffée de l'inscription « Ambassade aborigène » sur laquelle flottait leur nouveau drapeau à deux bandes horizontales noire et rouge frappées au centre d'un soleil jaune et que la police délogeait sans beaucoup de ménagement. Le symbole d'une nation qui se voyait réduite à être étrangère dans son propre pays. Comme un peu Messali Hadj qui disait que cette terre algérienne n'est pas à vendre. A une telle magie, les Aborigènes se voient voluptueusement chevauchant sur une crête puissante comme le surfeur de dernière vague. L'esprit de la terre rouge suinte au-delà des antipodes et des chants des pistes.