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«Algérie, les écrivains dans la décennie noire» (Suite et fin)

par Ahmed Hanifi

3- Francophones, arabophones

L'auteur réfute cette image qu'ont certaines élites françaises reconduisant une perception coloniale, selon laquelle face à l'Algérien «évolué et moderne» et donc francisé et dont l'horizon est tourné vers la France, est posté «l'archaïsme, voire la barbarie du reste de la population». Selon cette «doxa française, la guerre civile algérienne aurait été avant tout une guerre culturelle opposant arabophones et francophones» Mais il précise que les écrivains algériens exilés en France ont contribué à la diffusion de cette représentation. Boualem Sansal (qui n'est pas exilé à l'étranger) «parle de guerre linguistique». Chez les arabophones, la langue arabe est mise en avant contre le français «langue de la colonisation et de l'aliénation». Brahim Saci, philosophe laïc, «mais» -conjonctionne l'auteur- opposé à l'arrêt du processus électoral, se permet de généraliser : «C'était aussi une guerre des langues», affirme-t-il. Tristan Leperlier indique que dans le champ littéraire «fortement bipolarisé, la guerre civile est devenue une guerre des langues», ce qu'elle n'était pas avant.

Selon l'auteur, en partie, le conflit entre les pro et les anti-islamistes se résume à l'opposition entre fondamentalistes et gauche marxiste qui avait structuré la vie politique depuis l'indépendance. Ce raccourci (il n'y en a pas beaucoup heureusement) ne nous semble pas à la hauteur des prétentions du chercheur. Quelques pages plus loin, et pour illustrer son propos, Tristan Leperlier rapporte les mots d'un auteur de la gauche marxiste qui, -près d'un an après octobre 88-, dans le numéro du 7 juillet 1989 de Révolution Africaine (FLN), faisait sur cinq pages le panégyrique de Nicolae Ceausescu. Cette «opposition entre les pro et les anti-islamistes a été en partie absorbée par le clivage linguistique francophone/arabophone».

4- Engagement et témoignage

La problématique de l'engagement a été «réactivée» par la guerre civile alors qu'elle s'était effacée durant la décennie 80 après qu'elle fût «centrale dans les années 70». L'auteur propose à partir de la sociologie d'Émile Durkheim (explication causale du réel) et de Max Weber (compréhensive et subjectiviste ou le point de vue de l'acteur) une typologie du geste d'engagement par le biais de la littérature. L'engagement d'attestation, l'engagement d'évocation et l'engagement d'interrogation.

L'engagement d'attestation est une «affirmation d'un propos politique». L'objectif de cette stratégie est de contrer les discours pro-islamistes «et surtout dialoguistes». L'engagement d'évocation «ne formule pas de propos politique explicite, n'affirme pas de valeurs». Cet engagement-là «entre en discussion» plus avec un imaginaire. L'engagement d'interrogation «est fondamentalement politique tout en cherchant l'autonomie de la littérature». Il est contradictoire avec l'ethos de témoin, il peut mettre en cause les valeurs ??attestées'' par d'autres.

Mais ces engagements sont une chose et l'engagement esthétique en est une autre.

Si l'exil des écrivains algériens est important (le quart d'entre eux), l'accueil qui leur est fait n'en n'est pas moins très positif du fait de l'attente du public français. Il y a une «délocalisation exceptionnelle de la littérature algérienne en France». Les préoccupations nationales sont très présentes dans les livres de ces écrivains. La plupart d'entre eux «ont assumé un ethos de témoin» et nombreux sont leurs écrits qui sont présentés comme des témoignages alors qu'ils se situent entre fiction et histoire vécue. Lors de notre enquête, écrit Tristan Leperlier, «Malika Mokeddem est la plus souvent citée comme l'exemple typique de la ??littérature d'urgence'' ou de ??témoignage'', elle est devenue une sorte de bouc émissaire ». L'auteur émet l'hypothèse que c'est «son virulent engagement féministe anti-islamiste qui lui est reproché».

La reconnaissance de tous ces écrivains n'est pas acquise. «Cette notion de témoignage, écrit l'auteur, est souvent rattachée dans les années 90 à celle de l'urgence», une représentation très controversée. Pour étayer ses affirmations, l'auteur prend pour exemple le contenu d'ouvrages de Rachid Mimouni, Yasmina Khadra, Malika Boussouf... Il fallait constituer en France, où se développe un discours hostile aux anti-islamistes radicaux, un discours opposé politique et littéraire, même si, comme dans ?'La Malédiction'' (Stock 1993) de Rachid Mimouni, «la qualité du texte n'a plus rien à voir avec celle des précédents du même auteur»1. Ce roman «abandonne toute recherche littéraire au profit d'un roman à thèse politique».

Chez Yasmina Khadra, le chercheur note que «les cinq romans qu'il publie entre 1997 et 1999 proposent au lecteur une interprétation spécifique de la guerre civile : elle sert non un peuple opprimé que les islamistes représenteraient, mais les intérêts économiques de la classe dirigeante, appelée «mafia politico-financière». La crédibilité de ce «discours» est liée à l'auteur lui-même, à son identité «à la fois algérienne et musulmane et féminine» et qui est sans cesse rappelée dans le paratexte de ses romans de cette période. Yasmina Khadra révèlera sa véritable identité en 2001 dans son livre L'Écrivain (Julliard).

Avec le roman de Malika Boussouf ?'Vivre traquée'' (Calmann Lévy, 1995) dédié à André Glucksman et à ses proches, «s'affirme le modèle du témoignage de journaliste». Il y a concurrence entre journalistes et écrivains, conséquence de leur «très grande proximité». L'auteur précise que la moitié des écrivains algériens de la période analysée ont exercé comme journalistes.

Ces écrits sont qualifiés d'intimes, de «témoignages». Dans ?'Peurs et mensonges'' de Aïssa Khelladi (Amine Touati) qui «travaille à la Sécurité militaire avant de devenir journaliste politique... dans la presse de gauche francophone»2 peut être qualifié d'autofiction, balançant entre journalisme et témoignage. «C'est un texte sobre et réfléchi : une écriture de l'urgence d'abord», écrit sa collègue Marie Virolle de la revue Algérie Littérature/Action. Une littérature de l'urgence, une «expression quasi oxymorique». Cette notion est critiquée, «une littérature à une dimension uniquement politique et conjoncturelle, et écrite dans la précipitation, c'est-à-dire insuffisamment élaborée3. C'est en creux, le spectre d'une littérature de journalisme qui se dessine». Ce qu'approuve Leïla Sebbar. Quant à Maïssa Bey (l'auteur écrit Samia Benanteur), même si elle utilise l'éthique du modèle de témoignage (engagement féministe et anti-islamiste), elle prend ses distances avec cette littérature grâce à «son esthétique transparente». À son propos, l'auteur écrit : ?'Maïssa Bey met en avant les raisons commerciales qui auraient conduit Le Seuil à refuser son manuscrit ?'Au commencement était la mer'', puisqu'on lui signifiait que son texte était ??trop poétique pour dire la réalité sanglante de l'Algérie d'aujourd'hui''. ??C'était le plus beau compliment qu'on pouvait me faire. Ce qui voulait dire que je n'avais pas écrit un témoignage'', s'est réjouie l'écrivaine.

De nombreux autres exemples sont donnés sur ces questions : S. Ammar-Khodja, S. Bachi, A. Camus, M. Dib, A. Djebar, A. Djemaï, A. Mosteghanemi... que nous ne reprenons pas ici car leur développement alourdirait notre texte.

5- Une littérature spécifique et des logiques économiques

Durant les années 90, La France, en même temps qu'elle accueillait les écrivains algériens, «elles les ghettoïsait dans une étiquette nationale et les soumettait à des logiques économiques».

En France, comme les écrivains algériens francophones, leur littérature est aussi marquée. «Marquée comme toutes les littératures périphériques» et en même temps, elle est étiquetée, ce qui lui donne une visibilité marchande («francophone», «algérien»). Les écrivains sont «conscients des effets de ces étiquetages et en jouent». D'un côté, ils apprécient de pénétrer le marché, mais de l'autre, ils appréhendent «l'assignation à un ghetto».

«La guerre civile provoque une forte auto-identification des écrivains algériens». Ils s'alarment de la situation politique du pays et de son image qui se dégrade, et sont pénétrés par un «sentiment de honte», un sentiment exprimé dans les romans comme dans ?'La troisième fête d'Ismaël'', ?'Chronique algérienne'', août 1993-août 1994 de Nayla Imaksen ou Soumya Ammar-Khodja (Le Fennec, Casablanca). Une auto-identification que ne partagent pas tous les écrivains, ainsi Anouar Benmalek cité par Tristan Leperlier : «Je revendique et mon enracinement en Algérie ainsi que mon droit à l'universalité. Le terme écrivain algérien a une espèce de connotation ethnique». Mais c'est justement sur ces points, sur «cette auto-identification», sur cette «nouvelle littérature algérienne» que s'édifiera à Paris la revue Algérie Littérature/Action. Il y a un fort intérêt en France quant à cette littérature algérienne pendant les années de guerre civile (et même avant, un «intérêt renouvelé» depuis octobre 88). «Une niche de marché» lui est ouverte avec un risque qu'elle perde son autonomie. Il y a «un double soupçon mercantile» porté à la fois sur les écrivains algériens et les éditeurs français. Certains écrivains algériens qualifiés en Algérie d'«opportunistes» sont accusés de rechercher «les suffrages étrangers», ce qui implique «de se soumettre à la demande d'exotisme du public étranger», quant aux éditeurs français, ils sont qualifiés d' «ethnocentriques» parce qu'intéressés par la seule violence. Ce soupçon est pour l'auteur «en passe de devenir un lieu commun, tant il circule entre les cercles intellectuels des deux rives». Il ajoute que ce «point de vue est polémique, il exprime le rejet (par les agents du pôle national du champ littéraire) de la domination du pôle international. Le refus de la littérature de témoignage, de l'urgence par les éditions Barzakh relève de cette logique».

Pour le pôle national du champ littéraire algérien, «c'est l'authenticité de la littérature algérienne produite à l'étranger qui est mise en doute. L'auteur cite Kamel Daoud (journaliste) et Sadek Aïssat, auteur. Kamel Daoud qui écrivait alors (à cette époque, il n'avait pas encore publié de livre) : «La littérature algérienne publiée en France est une véritable mise en scène perpétuelle de soi-même et de son propre drame, simplifiée et vulgarisée pour la consommation de l'autre (...). Il ne peut y avoir de culture algérienne en exil en vérité». De son côté, Sadek Aïssat qui avait publié ?'L'année des chiens'' (Anne Carrière, 1996) déclare : «J'avais peur qu'on m'emmène là où je ne voulais pas aller, j'avais peur que l'édition, les circuits autorisés, me demandent des choses..., me fabriquent, en fait me fabriquent et fassent de moi ce que je ne voulais pas être». Il y a dans l'appréhension de cet auteur et en filigrane la récupération et la transformation de ses écrits par les maisons d'édition françaises. Ce qu'a montré avec pertinence et force détails Kaoutar Harchi4.

Tristan Leperlier relativise la question du «constat d'ethnocentrisme... (qui) n'est pas particulier aux relations franco-algériennes... les conclusions tirées sont parfois excessives... On a même parlé de ??machine éditoriale à mouliner les auteurs''». L'auteur considère que «les écrivains francophones entrent dans le marché français sans passer par l'intermédiaire d'un traducteur (comme d'autres auteurs), ce qui leur permet une plus grande marge de manœuvre dans la négociation avec leur éditeur». Il distingue différentes postures éditoriales selon que l'on est «petit éditeur», «éditeur moyen» ou «grand éditeur» avec des capitaux faibles ou importants. Il ajoute toutefois que le champ littéraire algérien est aussi soumis aux contraintes du marché «qui sont partiellement des pressions politiques privilégiant l'approche anti-islamiste radicale». En France, les écrivains algériens sont fortement valorisés, «moins du fait de leur autorité propre que des valeurs qu'ils promeuvent comme ??intellectuels musulmans alibis''». Et nous pouvons ajouter et préciser qu'ils sont d'autant valorisés que leurs discours politiques s'emboîtent dans ceux des intellectuels français et autres faiseurs d'opinions. Plusieurs pages de la recherche sont consacrées à la revue Algérie Littérature/Action qui, en France, «avec des capitaux symboliques et économiques français», a participé à la reconstruction d'«un pôle autonome au champ littéraire algérien» qui subissait tant en Algérie qu'en France «des pressions économiques et idéologiques».

En conclusion, Tristan Leperlier affirme notamment que le champ littéraire algérien a été surpolitisé durant la période observée, poussant les écrivains à s'engager politiquement. Le fait que les écrivains «aient été en retrait de la politisation des émeutes d'octobre 88 et qu'ils se soient rangés (majoritairement) du côté de ??l'État'' dans la lutte radicale contre le mouvement islamiste, à rebours de l'image héroïque habituelle de l'écrivain luttant contre un État liberticide», s'explique en partie par l'idée que l'écrivain «est censé participer à la construction de la nation et qu'il est ambassadeur du pays à l'étranger, en particulier en direction de l'ancienne métropole coloniale».

Avec la fin de la guerre civile, il y a eu «une dépolitisation inédite du champ littéraire». La hiérarchie qu'on y observe entre francophones et arabophones «s'appuie en bonne partie sur le fait que la langue française est en lien avec la France». Le chercheur conclut que ce livre a permis de battre en brèche trois lieux communs de la critique que nous citons ici sans en reprendre les développements : «Rejeter l'opposition entre littérature et société, rejeter le culturalisme, reconsidérer les relations postcoloniales.

Au terme de notre lecture de cette volumineuse et importante recherche doctorale, nous avons, d'une part, regretté que l'auteur n'ait pas tenu à distinguer clairement «l'État» entendu comme personne juridique et morale de gouvernance et «Pouvoir» en tant que puissance détenue par un groupe de personnes sur les citoyens et, d'autre part, déploré l'absence d'œuvres et de romanciers algériens qui auraient pu apporter un point de vue autre ou nuancé aux côtés de tous ceux qui ont été pris en référence, comme Ahmed Zitouni, Ahmed Kelouaz, Hassan Bouabdallah, Yahia Belaskri, Djamel Mati, Slimane Aït-Sidhoum et bien d'autres ayant publié entre 1988 et 2003, loin des champs altérés.

Dernier roman paru : Le Choc des ombres (Incipit en W- Novembre 2017).

Notes :

1- Charles Bonn, «Paysages littéraires algériens des années 90 et post-modernisme littéraire maghré

bin», cité par Tristan Leperlier in page 171.

2- Il y a lieu de préciser que Aïssa. Khelladi «a participé au lancement du Nouvel Hebdo à Alger en 1990, et co-fondé l'Hebdo Libéré en 1991» (africultures.com)

3- http://leblogdeahmedhanifi.blogspot.com/2005/12/la-littrature-de-lurgence.html

4-http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5245220