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«Algérie, les écrivains dans la décennie noire» (1ère partie)

par Ahmed Hanifi

Le livre «Algérie, les écrivains dans la décennie noire» de Tristan Leperlier (CNRS Éditions, Paris septembre 2018, 344 pages), est « la version remaniée » d'une thèse de doctorat de l'auteur, soutenue il y a trois ans à l'École des hautes études en sciences sociales (Paris) et intitulée «Une guerre des langues ? Le champ littéraire algérien pendant la décennie noire (1988 - 2003). Crise politique et consécrations transnationales».

Le livre se positionne «entre études littéraires et sociologie des intellectuels» et s'adresse aussi bien «aux lecteurs curieux de découvrir une littérature (algérienne)… qu'aux lecteurs qu'intéressent les enjeux de l'engagement politique en période de censure religieuse, de migrations intellectuelles et d'identités postcoloniales». Il s'articule autour de quatre grandes interrogations (chapitres). La première interroge le statut de l'écrivain, la deuxième ce que fut la guerre civile, la troisième l'engagement de l'écrivain et la quatrième les écrivains dans la relation France-Algérie. Comme l'indique l'intitulé de la thèse, la recherche couvre la période allant de 1988, année de la révolte des jeunes Algériens, à 2003, année de Djazaïr, une année de l'Algérie en France, «couronnant une période où les relations littéraires entre la France et l'Algérie ont été intenses, et marquant le retour de l'État algérien en matières culturelles».

Les choix méthodologiques : l'analyse qui s'inscrit «à la croisée des études littéraires et des sciences sociales» est à la fois qualitative et quantitative, elle introduit des concepts empruntés notamment à Max Weber, Émile Durkheim, Pierre Bourdieu, Erving Goffman. Tristan Leperlier procède à des entretiens semi-directifs en français ou en arabe, avec 80 individus dont 65 écrivains, 15 éditeurs, 2 journalistes... La base de données des œuvres littéraires algériennes en contient «plus de deux mille» (ou : «environ deux mille») et 174 écrivains algériens en activité entre 1988 et 2003». Tout le long du livre, argumentaires et justifications s'enchaînent sous différents angles et contenus et se complètent pour aboutir à une construction cohérente de la question centrale du rôle des écrivains algériens durant la décennie noire et les conséquences que les bouleversements politiques et sociaux ont eues sur eux. Autrement dit, comment les écrivains algériens ont été partie prise et partie prenante ? Le contenu de la recherche est très dense et très circonstancié. Aussi, nous proposons cinq rubriques ramassées qui, dans leur ensemble, espérons-le, en reflètent l'essentiel : 1- la position de l'intellectuel, 2- les différents groupes, 3- francophones, arabophones, 4- engagement et témoignage, 5- une littérature spécifique et des logiques économiques.

1- La position de l'intellectuel

Tristan Leperlier introduit la question de l'autonomie de l'écrivain et la tradition française quant à l'engagement de ce dernier au nom des valeurs universelles de tolérance, de vérité… Deux types d'écrivains sont opposés, l' «intellectuel critique» et le «conseiller du prince». L'auteur n'évoque pas la question de l'intellectuel organique d'Antonio Gramsci, ni la critique de Pierre Bourdieu. En Algérie, l'écrivain dispose d'un statut éminent, il est le «parangon de l'intellectuel» jusqu'aux années 90, qui seront aussi les années qui mettront un terme à cette position de prestige, au bénéfice des journalistes. Deux facteurs sont la cause du déclin de l'écrivain phare : la crise politique et son internationalisation, et la guerre civile qui suivit. Mais aussi son soutien «bon gré mal gré» à un régime «semi-autoritaire». L'auteur nuance, «l'engagement des écrivains algériens paraît bien plus complexe que le discours d'héroïsation à leur propos ne donne à penser». Alors qu'ils étaient «à l'avant-garde de la contestation du pouvoir politique», au début de la décennie Chadli Bendjedid, ils se mirent en retrait pendant les émeutes d'octobre 88. Kateb Yacine allant jusqu'à appeler à serrer les rangs autour du FLN (Front de libération nationale) post-octobre, écrivant dans une tribune «Le FLN a été trahi» (Le Monde daté du 26 octobre 1988), alors que les journalistes «étaient en première ligne... Dès mai 88, un mouvement des journalistes algériens s'était d'abord structuré autour de revendications salariales». Les journalistes «en tant que journalistes» remplacent les écrivains à l'avant-poste de la contestation». Le silence des écrivains prendra fin au lendemain de «l'arrêt du processus électoral», lorsque la montée en puissance des islamistes mettait en péril l'autonomie du champ littéraire.

À la suite des émeutes d'octobre 88, l'Algérie se démocratise, s'ouvre au multipartisme. Une nouvelle Constitution, garantissant les droits fondamentaux des citoyens, liberté d'expression, d'opinion, d'association, liberté religieuse, liberté de la presse, est adoptée. Le gouvernement de Mouloud Hamrouche libéralise la presse (loi 90-07 du 3 avril 1990). Dans l'effervescence que vit le pays, les journalistes occupent le devant de la scène et le champ intellectuel. Ils sont «l'avant-garde intellectuelle de la contestation politique», alors que les écrivains se mettent en retrait. L'auteur liste les forces politiques en présence alors, citant le FLN et le PAGS (Parti de l'avant-garde socialiste), puis les islamistes, les berbéristes et les libéraux ou réformateurs, en accusant ces derniers d'être «stratégiquement alliés aux fondamentalistes», faisant l'impasse sur les autres organisations dont plusieurs sont trotskystes et le FFS (Front des forces socialistes), le plus ancien parti d'opposition au régime depuis l'indépendance. L'auteur évoquera plus loin ce parti sans le qualifier ou bien l'indexer comme «participant à la Quatrième internationale».

«Formés généralement dans le marxisme, les écrivains, en tant qu'élite, ont connu une forte promotion dans les années 70 et ne sont donc pas foncièrement hostiles au régime FLN» face auquel ils adoptent «une attitude de soutien-critique» jusqu'au changement intervenu à la tête du Pouvoir avec l'arrivée de Chadli Bendjedid. Avec les émeutes d'octobre 88, «la représentation de l'intellectuel, et de l'écrivain en particulier, est rompue». Il y a entre ces intellectuels et les jeunes émeutiers «un décalage social». 25% (de la base de données de l'auteur) «des écrivains actifs pendant les années 90 ont tenu un poste de responsabilité (haute administration, direction de recherche...)».

Le « retour de la gauche» aux commandes du pays, à la fin des années 80 début 90, invite les intellectuels les plus indépendants par rapport au FLN à «élaborer de nouvelles politiques culturelles publiques» favorisant l'autonomie. On assiste à une forte libéralisation du secteur culturel. La SNED (Société nationale d'édition et de diffusion) où Rachid Boudjedra officiait depuis sa nomination en 1981 comme «censeur en chef assumé» (El Watan, 10 octobre 2017) ne dispose plus du monopole.

Le réengagement politique des écrivains ne s'effectuera qu'à la fin de la décennie avec la «visibilisation publique croissante des islamistes» et leur menace. De nombreux écrivains intégreront au début de l'année 89, le «Rassemblement des artistes, intellectuels et scientifiques (RAIS)» qui publie le 29 février une «Déclaration pour la tolérance». Le texte, signé par près de 8.000 personnes, sera déposé à l'Assemblé nationale le 8 mars de la même année. À la fin des années 80, «comme dans les années 70 quand ils acceptaient de répondre aux injonctions de la célébration nationaliste et socialiste, les écrivains reprennent à leur compte les enjeux du champ politique». Leurs sollicitations ont été entendues. «En 1992, ils se sont rangés majoritairement du côté d'un «État» qui n'hésitait pas à mettre en cause le résultat des élections législatives, puis à mettre en place des mesures répressives à l'égard du mouvement islamiste». Les écrivains sont «plus engagés pour les libertés individuelles que pour la démocratisation susceptible de mettre en danger ces libertés». Une dizaine d'années plus tard, «lors du Printemps noir en Kabylie en 2001 -répression massive provoquant des centaines de morts-, les écrivains se sont, comme en 1988, peu mobilisés».

2- Les différents groupes

L'auteur distingue trois positions politiques chez les écrivains : il y a les anti-islamistes radicaux (les éradicateurs), les anti-islamistes dialoguistes et les pro-islamistes. À partir des entretiens et des bases de données, les trois-quarts des anti-islamistes sont radicaux. «Les positions pro-islamistes et dialoguistes paraissent marginales». Tristan Leperlier questionne dans un premier temps la relation entre les prises de positions politiques des écrivains et leur position dans le champ littéraire, et dans un second temps la relation entre ces prises de positions politiques à l'aune de leur proximité ou non avec le Pouvoir, l'auteur écrit souvent «État» sans éclaircissement des deux notions.

Il se dégage de son analyse «trois nuages» : individus, modalités, modalités politiques, à partir desquels sont dégagés trois idéaux-types : les Professionnels (souvent héritiers d'un capital littéraire, ils vivent de leurs écrits), les Professeurs (fonctionnaires, anciens étudiants en Lettres), Les reconvertis (ceux-là, souvent journalistes, venus tard à la publication).

Dans la rubrique «Deux rapports à ‘‘l'État''», l'auteur distingue deux groupes d'écrivains s'inscrivant contre les islamistes : les dialoguistes et les radicaux. Les écrivains du premier ont dénoncé le coup d'État et soutenu la Plateforme de Rome en 1995 signée «entre trois partis frustrés de leur victoire en 1992». Dans les faits, la Plateforme de Rome n'a pas été ratifiée par trois, mais sept partis politiques et la Ligue des droits de l'homme de maître Ali Yahia Abdenour. Les écrivains dialoguistes sont à la marge du champ littéraire, écrit l'auteur, il n'y en a que deux de grande carrure, et ils sont «les moins dotés en toutes sortes de capitaux et ont peu accès aux postes politiques ».

Les écrivains du second groupe ont soutenu l'arrêt du «processus électoral» et «la politique anti-islamiste radicale de Rédha Malek, figure politique importante de la gauche». D'ailleurs, «la tendance de leur participation au pouvoir politique s'est renforcée». Les anti-islamistes radicaux, s'ils reconnaissent qu'au sein du pouvoir il y a une «diversité», ils la «nient» s'agissant du mouvement islamiste, «c'est un leurre», répète par exemple Rachid Boudjedra «communiste très intégré aux cercles du Pouvoir». Ce «Voltaire d'Alger» qui se veut «orientateur des consciences dans son pays et ambassadeur de l'image de l'Algérie dans le monde». Il s'agit en définitive de deux rapports au Pouvoir politique. Nombre d'écrivains de la génération de Novembre «doivent à ‘‘l'État'' algérien leur très forte promotion sociale... Si la plupart des jeunes écrivains de langue française ont été favorables à l'arrêt du processus électoral de décembre 1991», contrairement à nombre de leurs aînés, ils «semblent être les premiers à s'éloigner de l'approche anti-islamiste radicale pour mettre en cause et ‘‘l'État'' et les islamistes».

L'auteur met en avant la concurrence entre écrivains et journalistes dans le champ intellectuel. «Par les écrivains dialoguistes, le champ littéraire rentre en friction avec d'autres champs intellectuels». L'opposition entre intellectuels anti-islamistes radicaux (des écrivains) et dialoguistes (des journalistes et universitaires structurés autour de la maison française d'édition La Découverte comme Mohammed Harbi, Benjamin Stora, Tassadit Yacine José Garçon, Salima Ghezali, Ghania Mouffok...), on la retrouve entre intellectuels critiques «universalistes» et «spécifiques». Les premiers interviennent dans le débat «au nom des valeurs», les seconds «au nom d'une spécification».

A suivre...