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«D'une façon générale» : la maladie du système

par Kebdi Rabah

En écoutant l'autre jour un débat à la télévision entre hommes politiques, mon petit-fils de huit ans qui ne comprenait pas grand-chose de ce qui se disait, avait néanmoins remarqué qu'un mot revenait souvent dans la bouche des locuteurs. Curieux comme on l'est à cet âge, il me posa simplement cette question :

• Dis-moi grand père, c'est quoi exactement « Bissifaaamma » ?

Oubliant que je m'adresse à un enfant de huit ans je me laisse aller :

• Ah oui,Comment te dire ! « Bissifaaamma » est une maladie qui affecte certains et les pousse à chercher les choses là où elles ne se trouvent pas pour éviter d'avoir à les trouver là où elles sont mais où ils ne souhaitent pas les chercher. C'est une pathologie mystificatrice qui a bon dos et sur laquelle tout un chacun peut décharger son incapacité ou sa peur à nommer les choses comme elles se doivent d'être nommées. Vois–tu, c'est en grande partie elle la responsable de tous nos malheurs…Bon !Je vois à ta moue que tu ne comprends pas, mais je ne peux t'en dire d'avantage aujourd'hui. Tu sauras plus tard.

Incapable de lui faire comprendre, je résolus de faire appel à ma plume en me donnant la peine d'écrire ces quelques lignes dans l'espoir qu'il les lira quand il sera en âge de comprendre.

Chez les gens sensés, aller du particulier au« général » est une façon de résonner, une logique en raccourci, couramment utilisée et consistant à étendre une conclusion, à une multitude, à partir d'un prototype. Elle est dite déductive, à l'inverse de la méthode inductive dans laquelle on parcourt le chemin inverse. Dans tous les cas ce n'est pas, contrairement à ce qu'elle peut suggérer chez certains opportunistes ou amateur de jeux de mots, une manière de grimper les échelons jusqu'à atteindre le grade le plus élevé de la hiérarchie militaire. Non ! Aller du particulier au « général », ce n'est pas se mettre au garde à vous, c'est une façon de s'extraire de la contrainte limitative d'une vision unitariste pour dupliquer une conclusion à partir d'une seule observation en la généralisant à plusieurs cas d'espèce. Mais gare aux erreurs de manipulation car, ce faisant, il y a le danger, en s'élevant à un niveau d'abstraction de retomber en se fracassant ou,de noyer l'unité dans la multitude jusqu'à lui faire perdre l'essence même de ce qui fait sa particularité.

Car dans la généralité, l'individu n'existe plus, même s'il est à l'origine du fait observable. Il est en dehors d'une scène qui se joue sans lui mais à laquelle il est obligé d'assister de loin comme pour mieux témoigner de son absence. Seule son ombre insaisissable demeure, sentinelle confirmative d'une conclusion dont il est à l'origine, à laquelle il a pris une part active, mais de laquelle il est exclu, déchu de sa paternité, délié de son implication, créant ainsi un vide entre le sujet et l'objet, rendant impossible l'identification de tout lien de causalité et donc de responsabilité.Faisant fi de ce danger, c'est au contraire une aubaine pour nombre de nos politiciens que ce vide qu'ils peuvent investir sans scrupule et sans modération. L'essentiel étant pour eux de se soustraire dans la plupart des cas au devoir de vérité avec tout ce qu'elle sous-tend en termes d'implacabilité. A écouter leurs discours, l'usage de L'expression « de façon générale » est si récurrent dans leur bouche qu'il en est devenu paravent derrière lequel s'exprime une langue de bois vermoulue et propre à brouiller toutes les pistes pouvant mener à la localisation de la source des faits et/ou méfaits. Faussaires de profession, « de façon générale » a fini par devenir leur arme favorite. Une arme qui ne laisse nulle trace, dans la bouche de tous ceux qui ont la phobie de se retrouver un jour face à leurs élucubrations, hantés qu'ils sont par le cauchemar de la traçabilité de leurs affirmations qui pourrait leur valoir bien des déboires.On ne peut trouver meilleure échappatoire. Commode, totalement muette, n'admettant aucun retour d'écho. « Bissifaaamma » permet d'affirmer sans individualiser, de promettre sans s'engager, d'attester en se dispensant de l'obligation de prouver, de mentir sans crainte de flagrant délit de mensonge. Elle renvoie au vide sidéral, à l'insondabilité des cieux et permet de tirer la couverture à soi sans faire porter à quiconque le chapeau, se prémunissant ainsi contre tout retournement de situation. Retournements si fréquents chez les démagogues « quatre saisons » que pour plus de sécurité certains vont jusqu'à ajouter « je dis ça d'une façon générale, loin de moi l'idée de viser qui que ce soit… ».C'est à croire que les faits/méfaits tombent du ciel, que leurs auteurs n'ont pas de nom, que leur existence physique en est chimère. « Protège moi, je te protège, bottons en touche,en territoire de l'anonymat. Comparé à l'infinité du temps et de l'espace, une interview, un discours, une campagne électorale, une promesse une affirmation, ce n'est rien. Qui s'en souviendra ?Dis-toi bien que la vérité n'est pas là où elle est censée être mais là où les gens croient qu'elle est. Et ce lieu, à Dieu ne plaise, c'est nous qui le choisissons. C'est là que nous élirons le domicile de ce qui « sera ».

Quant à ce qui « y est », personne ne s'en soucie. Vois-tu cher collègue, tout est dans le regard : détourner celui-ci et canaliser celui-là, voilà l'astuce. Tout dans l'attitude, l'élocution, en un mot dans le savoir-faire d'une façon générale. Qui ira vérifier nos dires ?Il suffit de veiller à ce que la piste en soit balisée du spectre de nos chimères et que de repères il n'en reste que quelques traces conduisant nulle part, là oùpersonne n'ira s'aventurer. »

La mystification est l'art de dissimuler pour tromper. Techniquement elle est aussi art d'étaler pour dissimuler les aspérités. Dans un paysage uniforme point de repères. Prenons deux exemples : celui de la corruption et des héros de notre révolution. S'agissant de la corruption, s'il est admis « d'une façon générale » qu'elle est ce qui est le plus répandue en Algérie, les corrompus et les corrupteurs ne sont eux, nominativement, qu'une exception exhibée et vite escamotée comme dans tour de passe-passe, une bave à la surface du chaudron qu'il suffit d'écumer de temps à autre en évitant soigneusement de touiller le reste. Laisser au repos, jouer le chrono le temps que ça se tasse. Ainsi un mal généralisé est noyé dans la généralisation et sa stigmatisation étalée pour faire corps avec le paysage.

Ailleurs c'est ce qui fait la fierté de l'Algérie que l'on a tenté de dissoudre dans le bain de l'anonymat par la généralisation. Un clin d'œil à Novembre et nous voilà édifiés. Le revoilà justement !Contraint malgré lui d'exhiber ses atours, de nous renvoyer au souvenir de nos martyrs. Nombre d'entre eux sont des héros. Oui de véritables héros ! Ceux-là mêmes dont on a essayé de noyer la mémoire « d'une façon générale » dans celle d'un peuple qui n'a rien demandé, surtout pas de renier les meilleurs de ses enfants. De les avoir enfantés lui suffit. Quant à se substituer à eux et être pris soi-même pour un héros, jamais !Hélas ce ne fut pas l'avis des oracles. Ils ont parlé : « bissifaaamma » Il n'y aura qu'un héros et ce sera le peuple. Ainsi se ferma la porte de l'histoire sur nombre de ceux qui l'ont entrebâillée pour permettre à l'Algérie de rejoindre le concert des Nations. Les oracles s'arrangèrent même, toujours sous l'égide de la même formule cabalistique,pour que : les voleurs, les corrompus, les traitres à la Nation, tous ceux par qui nos malheurs arrivent n'aientpas de visage, pas de nom, pas de domicile. Etêtés, escamotés, ils les logèrent tous au sein de la même matrice protectrice : le système, « bissifaaamma ».