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Que reste-t-il de l'esprit de Novembre ?

par Cherif Ali

Novembre de jadis, sa quintessence, il l'a trouvé dans le fait qu'il a transcendé toutes les tendances politiques et philosophiques de l'époque : il a été responsable de leur renversement, mais il a été aussi celui qui leur a permis de retrouver une autre raison d'être dans le combat libérateur.

Novembre a forgé des générations entières, mais aujourd'hui, il faut avoir le courage d'admettre que ce qui était charnel pour les moudjahidines d'hier, n'est plus qu'un « oui dire » pour les adolescents d'aujourd'hui, tant que l'histoire, celle du pays n'est ni écrite, encore moins enseignée correctement : certains d'entre eux persistent à croire, par exemple, que Mohamed V est un martyr de la révolution. N'a-t-il pas une rue à son nom ? Tout comme Larbi Ben M'hidi?

La faute à l'école ? Peut-être bien!

Aux historiens, certainement, eux qui ont été incapables, et à ce jour, d'écrire le «Roman National» !

Force est d'admettre que le 1er Novembre n'est devenu qu'un jour férié pour la majorité de nos jeunes compatriotes. Et pour cause, sa célébration se résume à un communiqué lu à la radio et à la télévision avec un plan fixe sur le portail de la présidence de la République.

Comment voulez-vous qu'on s'y intéresse, a fortiori, quand on n'a pas lu ou vécu l'histoire de ce pays? Et surtout lorsque l'on est incapable de la restituer dans sa véracité, par ignorance ou délibérément même !

Les partis de l'alliance présidentielle et à leur tête le FLN qui se sont accaparés de cette histoire préfèrent parler de politique générale et d'affirmer, surtout, leur soutien au chef de l'Etat. Djamel Ould Abbas vient de tenter une échappée en solo en affirmant que le président de la République, Abdelaziz Bouteflika est bel et bien le seul et l'unique candidat du FLN à la prochaine présidentielle.

Les Algériens fatigués à l'orée de ce mois de novembre refusent, dit-on, de prendre le risque de changements politiques susceptibles de déboucher sur le chaos.

Est- ce à dire qu'ils vont dire oui à «la continuité» préconisée par les partis soutenant le président de la République ?

Est-ce à dire aussi qu'ils ne sont plus dans l'attente d' «un marchand d'espérances», à voire l'état de la classe politique nationale ?

De toutes les manières, les partis politiques ont leur responsabilité : leurs discours alarmistes, anxiogènes et la désignation d'ennemis extérieurs meublent leurs interventions. On est loin du serment de Novembre 54 !

Ceux du pouvoir en usent et abusent pour légitimer des mesures disproportionnés qu'ils viendraient à prendre.

C'est leur mode de fonctionnement ! Il consiste précisément à gérer les contradictions et les tensions qui pèsent sur la société du fait de la crise financière, pour y trouver une forme de stabilité.

La stratégie suivie est plus de contenir ces tensions à un niveau acceptable que de les éradiquer. Elle trouve sa justification dans le fait qu'elle correspond aux sources de légitimité des gouvernements qui se succèdent qui sont contenues dans « la sécurité » et la redistribution de « la rente ».

En d'autres termes, les sources de déstabilisation potentielles sont aussi des facteurs de maintien de statu quo. En attendant 2019 !

Pour l'heure on est encore en 2018 et c'est le temps des règlements de comptes, de l'invective et des menaces, à voir le spectacle donné par les députés du FLN et du RND à l'assemblée nationale : Said Bouhadja a été débarqué sans aucune autre forme de procès. Encore moins d'égard à son âge avancé ou son statut d'ancien moudjahid.

Il est loin l'esprit de Novembre, pour ces gens là !

Louisette Ighil-Ahriz, sénatrice de son état, a décidé de démissionner du tiers présidentiel, n'étant plus d'accord sur la manière dont est géré, selon elle, le pays. D'aucuns ont dit que cette respectable moudjahida est toujours «habitée» par l'esprit de Novembre et que sa sortie du Sénat était non seulement courageuse mais qu'elle avait été faite avec beaucoup de panache.

Sauf que cette indignation des uns et des autres, qui s'exprime parfois courageusement mais souvent de manière aussi discourtoise que brutale, semble plutôt convenir à certains qui pensent que la politique, c'est un sport de combat où tous les coups sont permis. Les paroles les plus blessantes, les plus insultantes, et parfois… les plus amusantes sont, paradoxalement, bien accueillies par le peuple. Les passes d'armes entre politiciens ne sont pas spécifiques à tel ou tel pays et l'insulte n'est pas un fait nouveau en politique. Elle est symptomatique de la dérive langagière et comportementale de nos sociétés.

Il faut dire, également, que s'indigner et dénoncer à tout va est courageux de la part de ceux qui ont fait de la politique leur métier ; mais on attend des hommes politiques, qu'on partage ou pas leurs idées, qu'ils se donnent aussi les moyens de changer ce qu'ils dénoncent !

Dans une démocratie, toute la campagne électorale, par exemple, est censée s'inscrire dans le débat sur les programmes et la réflexion sur les idées. Or, et loin de cette conception, certains politiques se rabattent sur les stratégies d'une bassesse inouïe, plutôt que de mettre en avant leurs visions et programmes.

Les petites phrases, querelles, attaques personnelles continuent à meubler la scène politique nationale, au moment même où l'horizon de notre pays tend à s'obscurcir, conséquemment à la chute annoncée du prix du baril de pétrole et des agitations aux frontières.

Quant aux partis au pouvoir, ils ne se gênent plus à exposer leurs divergences, même si, faut-il le dire, Ahmed Ouyahia continue à faire dans le politiquement correct au moment même où le docteur Djamel Ould Abbès s'est autorisé à dire « qu'il a ramené de Moscou où il était en visite, des missiles et qu'il n'hésiterait pas à appuyer sur le bouton, si jamais quelqu'un dans la classe politique ou d'ailleurs s'aventurerait à s'attaquerait à sa personne ou aux militants du FLN ».

La sécheresse politique a gagné tous les partis ! L'heure n'est plus aux propositions et aux idées et les hommes politiques algériens n'ont pas attendu, longtemps, pour parler « dru et cru».

Sous la pression des joutes oratoires, leurs mots refoulés sont, parfois, pleinement exposés, publiquement, notamment par les chaînes de TV privées. Ces dernières en veulent toujours plus et pour faire de l'audience ; elles créent et survendent, elles-mêmes, des événements, même si cela ne se justifie pas. Elles sont dans l'instantané, à la différence d'un «20 heures» qui peut se préparer tout au long de la journée, et elles usent les thèmes et les sujets, recherchent le scoop, le font tourner en boucle, sans prendre la peine d'en vérifier la source.

Aujourd'hui, les hommes politiques sont victimes d'injonctions et d'insultes, mais souvent, ils commettent eux-mêmes des dérives inacceptables : propos diffamatoires, invectives et discours haineux sont pratiquement le lot quotidien de ces « tribuns » pour tenter de jeter le discrédit sur leurs adversaires.

Doctrine, assurément ! Nouvelle, non, car en Algérie, nous sommes au stade où les ennemis de la liberté d'expression ont toute licence de s'exprimer et d'insulter qui ils veulent.

Le discours de la classe politique algérienne n'est, décidément, plus ce qu'il était. Hier, fécond, révolutionnaire et progressiste en novembre 1954, aujourd'hui, en novembre 2017 il est fait d'injures, d'invectives et de menaces.

Que reste-t-il de l'esprit de Novembre ?

Pourquoi aussi tant de haine? Les débats sérieux de fond sont relégués aux oubliettes ! On élève un écran de fumée dans le but de détourner l'attention des citoyens des questions gênantes.

Les Algériens de ce mois de novembre sont fatigués au point d'afficher leur défiance pour tout et partout !

Contre tout d'abord leurs gouvernants qui cultiveraient « l'entre soi », sans se préoccuper ou si peu du peuple.

Contre aussi tous ces partis politiques qui ont, décidément, mis le curseur sur les présidentielles de 2019 et dont les efforts de positionnement ne sont au fait que des tentatives pour se rapprocher du pouvoir, donc de la rente.

A cette défiance s'ajoutent aussi des reproches concernant les syndicats et leur tête l'UGTA complètement désavouée par le monde du travail fatigué lui aussi par toutes les promesses non tenues !

C'est dans ce climat, que le Président de la République, après un rappel historique des faits d'armes et des sacrifices consentis par les ainés pour arracher la liberté du pays, a tenu, à l'occasion de ce jour, à faire partager aux citoyens parmi les plus jeunes, ses observations concernant l'avenir.            

Pour ce faire, il a identifié, une fois encore, la nature d'au moins trois défis majeurs auxquels le pays est confronté :

1.- La sécurité du pays, des personnes et des biens sans laquelle le développement sera entravé, sinon même compromis.

2.- Le développement économique et social qui doit être poursuivi et intensifié.

3.- La stabilité politique sans laquelle il serait vain de parler de pluralisme ou de démocratie

Il est certes vrai que notre pays traverse une période de turbulence politique et d'incertitude économique; Il condense tous les problèmes à la fois, ceux des pays en voie de développement et ceux d'un pays nouvellement industrialisé.

Et son salut, et tout le monde est d'accord là-dessus, doit être mis entre les mains d'hommes et de femmes moins sujets aux jeux d'appareils, capables réellement de concrétiser son triple défi, et non pas de se contenter de répéter à l'envi comme certains « qu'ils travaillent à mettre en œuvre le programme du Président ».Dans l'esprit de Novembre osent-ils prétendre?

Ou va-t-on les dénicher ces nouvelles générations absoutes de nos croyances, exonérées de nos illusions, libérées de nos naïvetés et affranchies de nos connivences?

Comment faire surtout pour raviver chez ces personnes la flamme de Novembre qui à fait réagir Louisette Ighil-Ahriz avec la décision que l'on sait, contrairement à l'ex président de l'APN qui s'apprêterait à rejoindre les bancs de l'assemblée comme simple député, à en croire certains journaux?