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La banalité du mal ou l'apologie de la barbarie coloniale (3ème partie)

par Mazouzi Mohamed*

Il y avait d'abord les profondes mutations sociales et politiques que connaîtra la France suite à la chute de la monarchie et pendant la révolution (1789 / 1794), des mutations qui se feront dans le sang et l'extermination : pendant cette période de la terreur, environ 500.000 personnes sont emprisonnées et approximativement 100.000 exécutées ou victimes de massacres, dont environ 17.000 guillotinées, 20.000 à 30.000 fusillées, un génocide vendéen qui fera près de 200.000 victimes. Viendront par la suite les insurrections républicaines (1830 - 1848) qu'il faudra aussi mater dans le sang.

C'est au milieu de cet enfer de répression féroce et de l'extermination du Français par le Français que grandiront nos généraux assassins d'Afrique. Ceux qui viendront perpétrer l'abomination et le crime sur le sol algérien. Lorsque les gouvernements sont faibles et corrompus et voient leur règne menacé par des révolutions populaires, c'est à ce genre de personnes qu'on fait appel, on est forcé de les choisir davantage pour leur « bestialité » que pour leurs vertus ou une quelconque éthique.

Une fois démontré assez sommairement que cette racaille qui prétendait civiliser les indigènes algériens n'était en fait que de vulgaires détrousseurs de grand chemin, nous nous y attarderons sur ce code d'honneur militaire qu'ils étaient censés servir et sur des confessions intimes et publiques qui rendaient compte avec justesse de la véritable nature de ces psychopathes. Les titres de noblesse dont s'enorgueillissaient les uns et les autres ne cadraient pas avec les bassesses auxquelles ils se sont livrés avant même de fouler le sol algérien, et ensuite pendant l'occupation.

De Bourmont était connu pour ses trahisons. Saint-Arnaud, au sujet duquel Victor Hugo dira qu'il « avait les états de service d'un chacal», offrait à chaque fois ses services quand il fallait faire couler du sang, même du sang parisien. Sa tâche ou plutôt son sport quotidien en Algérie, il le résumera ainsi : «On ravage, on brûle, on pille, on détruit les moissons et les arbres.»

Et cela quand il ne s'agissait pas d'opérations plus singulières telles que les «enfumades» et autres massacres. Bugeaud, lui aussi, fera partie de ces militaires qui, pour mater les insurrections parisiennes de 1834, agira comme la bête du Gévaudan (on tuera femmes, enfants et vieillards). Confronté une nouvelle fois aux révoltes parisiennes de 1848, il dira : «Eussé-je devant moi cinquante mille femmes et enfants, je mitraillerais.»

En Algérie, cet énergumène ne changera pas de laïus : «Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards.» «Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes [...], ou bien exterminez-les jusqu'au dernier.»

Cavaignac fera lui aussi partie de ceux qui feront couler du sang français, Montagnac se conduira comme ses pairs en véritable boucher (pendant l'insurrection parisienne de 1832). Ils casseront tous du Français avant de venir terminer leurs boucheries en Algérie. Les propos de Cavaignac, similaires en tout point de vue à ceux de ses acolytes, témoignent de cette hystérie meurtrière collective. En parlant de son butin humain, il dira : « On en garde quelques-unes comme otages (les femmes), les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l'enchère comme bêtes de somme.» « Qui veut la fin veut les moyens - selon moi, toutes les populations qui n'acceptent pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinction d'âge ni de sexe ; l'herbe ne doit plus pousser où l'armée française a mis le pied.»

De véritables barbares dont il serait inutile de trop s'attarder sur leurs états de service, même si cette France coloniale les a enveloppés de décorations qu'ils n'avaient arrachées qu'au prix de bassesses inqualifiables.

Une France coloniale qui avait amplement besoin de ces tueurs assez fidèles et prompts à s'acquitter des besognes les plus ignobles quand elle avait besoin d'eux, chaque fois que l'Etat état en péril. Ce qui permet d'expliquer pourquoi on a fait peu cas de leur totale immoralité. Le destin les avait justement choisis pour exceller dans ce qu'ils savaient faire le mieux : tuer. Voilà ce que tous ces assassins ont en commun, un passé, une école du crime et une carrière d'assassins avec la garantie totale de l'impunité, la gloire et la richesse.

Quant à la populace de peuplement qu'ils avaient chargée avec eux avant de quitter Toulon, c'était une mosaïque d'indésirables, de criminels et de gueux dont la mère patrie ne voulait plus et autres « éléments de désordre, des vagabonds que l'Espagne, l'Italie et surtout Malte vomiront sur les côtes algériennes».(1)

Voilà le plan si ingénieux que l'on présentait comme une mission civilisatrice de grande envergure. Il n'y avait pas de justice internationale pour entendre les râles des indigènes, Il n'y avait pas d'alliés pour venir à leur secours, le dey et ses janissaires s'exileront ailleurs, nos voisins étaient dans des situations peu enviables, l'un d'eux a même failli livrer l'émir Abdelkader à l'ennemi. Le piège se refermera sur une proie impuissante et pour une très longue période. C'était le temps des colonies et des chasses gardées, la voix des censeurs et des indignés restera inaudible. Et pourtant, il se trouvera toujours des âmes profondément accablées ou quelque compassion pour crier au meurtre du fin fond de cet enfer.

« Plusieurs fois, je vous ai rendu compte, qu'on n'est venu que pour piller les fortunes publiques et particulières ; et on a osé me proposer de faire ou de laisser faire… d'obliger les habitants à déserter le pays pour s'approprier leurs maisons et leurs biens. Assurément, ce système est fort simple et il ne faut pas un grand effort de génie pour le suivre, mais je ne crains pas d'avancer, qu'abstraction faite de son infamie et de son iniquité, il serait le plus dangereux.»(2)

Ce sont les lamentations du général Berthezène en 1831, profondément déçu par une mère patrie idéalisée. Ses états d'âme lui valurent une mise à la retraite anticipée. Le plus souvent, c'est l'ennemi lui-même, ce monstre mégalomaniaque, qui exhibait à la face du monde ses abominations comme on accrocherait des trophées sur le mur d'un salon (littérature coloniale de l'époque, expositions universelles, documents iconographiques…).

En 1832, sous les ordres du duc de Rovigo, on exterminera la tribu entière des Ouffia, près d'El-Harrach (Maison-Carrée). «La tribu endormie sous ses tentes, on égorgea tous les malheureux El-Ouffia sans qu'un seul chercha même à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort ; on ne fit aucune distinction d'âge ni de sexe. Au retour de cette honteuse expédition, nos cavaliers portaient des têtes au bout des lances.»(3)

Finalement, on n'avait forcément besoin d'un Holocauste pour horrifier le monde à travers l'image insoutenable de ces bourreaux d'Auschwitz que l'on voyait arracher à leurs victimes leurs dents en or, leurs bracelets et leurs montres. Ce business de la honte avait été pratiqué par la France longtemps bien avant.

«Tout le bétail fut vendu… Le reste du butin fut exposé au marché de la porte Bab-Azoun (à Alger). On y voyait des bracelets de femme qui entouraient encore des poignets coupés, et des boucles d'oreilles pendant à des lambeaux de chair. Le produit des ventes fut partagé entre les égorgeurs… Le général en chef (Rovigo) eut l'impudence de féliciter les troupes de l'ardeur et de l'intelligence qu'elles avaient déployées.»(4)

Cette attaque punitive disproportionnée, ces mesures de représailles expéditives contre une tribu à cause d'un crime commis par quelques individus seulement pouvaient laisser penser que ce n'était là que rendre justice, n'était cette volonté manifeste d'exterminer purement et simplement toute une tribu (les trophées humains exhibés sans scrupules et les réjouissances qui s'en suivirent sont les symptômes d'une situation qui donne à réfléchir sur la personnalité pathologique de l'ennemi). Alors qu'il y avait d'autres moyens plus justes qui auraient consisté à châtier seulement les coupables, à réprimander les autres (femmes, enfants et vieillards) avec des méthodes plus appropriées, justes et civilisées.

Le futur confirmera que l'ennemi n'était pas là pour négocier, pour juger, pour intimider et discipliner ; la pacification était synonyme d'extermination. Il y avait ainsi moins de risques à courir et beaucoup de temps à gagner, sans compter les butins de guerre que procurent ces meurtres de masse : (pillage, vente des biens des victimes, prise de possession des terres, du bétail, des femmes…). Un véritable fonds de commerce qui ne pouvait avoir lieu sans ces sporadiques « solutions finales ». Face à cette folie meurtrière et à cette irrépressible pulsion à systématiser le massacre, ce qui finira d'ailleurs par créer quelques troubles en métropole, les militaires concernés s'empresseront de réfuter ces faits qui paraîtront dans L'Observateur des tribunaux (5) du 25 janvier 1834, une commission d'enquête fut dépêchée pour s'enquérir de cette situation alarmante ; son rapport, sans aucune complaisance, sera un violent réquisitoire contre cette France des lumières qui se proposait de parfaire notre éducation : « Nous avons envoyé au supplice, sur un simple soupçon et sans procès, des gens dont la culpabilité est toujours restée plus que douteuse ; depuis, leurs héritiers ont été dépouillés. Nous avons massacré des gens porteurs de sauf-conduit, égorgé sur un soupçon des populations entières qui se sont trouvées innocentes… Nous avons décoré la trahison du nom de négociation, qualifié d'actes diplomatiques d'odieux guet-apens ; en un mot, nous avions débordé en barbarie les barbares que nous venions civiliser.»(6)

A chaque conflit que l'on aurait pu (ou dû essayer) résoudre par d'autres moyens moins barbares si l'on s'était donné la volonté, le temps et la diplomatie nécessaires, ces assassins choisiront invariablement la chasse à l'homme, les exécutions sommaires et l'extermination. Les Algériens ne connaîtront pas de répit, il n'y aura pas un seul moment sans voir se perpétrer le crime, le pillage, et une forme sournoise de génocide fragmentaire, parcellaire, linéaire se distiller dans la société algérienne, ce qui rendra d'ailleurs sa virulence et son horreur moins visibles, moins choquantes pour les consciences qu'une tragédie instantanée telle la Shoah ou la tragédie rwandaise. Le peuple algérien ne sera pas décimé en l'espace de cinq ans, on n'utilisera pas comme à Treblinka, Auschwitz, Sachsenhausen… les mêmes techniques abominables au moyen d'instruments que l'histoire peut aisément utiliser comme pièces à charge. Non, la bête prendra tout son temps. Tel un tueur en série, elle étalera ses forfaits dans l'espace et le temps, dispersera ses cadavres, dissimulera les indices, brouillera les mémoires. On expropriera les populations, on les déplacera en masse on brûlera villages, bétail et récoltes, on détruira dans ses racines profondes le tissu social qui faisait la vie et la cohésion de ce peuple, on l'affamera, on le soumettra à un régime juridique et pénal exclusif. Et ainsi, son inexorable extinction pouvait se dérouler presque naturellement, sans que l'on puisse y prêter attention. On s'attendait même à nous voir « disparaître d'une façon régulière et rapide… Comparés aux Européens, Arabes et Berbères, nous étions certainement de race inférieure et surtout de race dégénérée ».(7)

L'insurrection, la famine et le typhus se coaliseront pour décimer en six ans (1866 - 1872) un demi-million d'Algériens. Cet épisode me rappelle le sort qui a été réservé aux Amérindiens qui verront leur espérance de vie et leur démographie littéralement cisaillées au contact d'une conquête coloniale génocidaire : « Parmi les centaines de nations qui peuplaient le continent, beaucoup ont disparu, déculturées ou exterminées. Le désastre démographique est dû aux épidémies principalement, mais aussi aux guerres, au travail forcé, aux déplacements de tribus entières. La population indienne en Amérique latine est passée, selon les estimations, de 30 à 80 millions d'habitants lors de la ‘'découverte'' de l'Amérique par Christophe Colomb à 4,5 millions un siècle et demi plus tard.»(8)

Les épidémies et la famine ont bon dos, mais il est quand même utile de rappeler que celles-ci étaient consubstantielles à la présence pathologique du conquérant. Lors des purges staliniennes, ce n'est pas la faim et le froid de la Sibérie et de son goulag qui décimeront des dizaines de milliers de personnes, c'est la folie d'un criminel de masse qui s'appelait Staline. Au total, cent trente-deux ans de colonisation française en Algérie (1830 - 1862) auront fait, selon l'historien Mostafa Lacheraf, environ 6 millions de morts algériens.(9)

*Universitaire

A suivre

Notes :

1) Charles-André Julien, La conquête et les débuts de la colonisation (1827 - 1871), Presses universitaires de France, Paris, 1964, p.86.

2) Ibid., p. 87.

3) Pierre Christian, L'Afrique française, A. Barbier, 1846, p. 143.

4) Victor Anédée Dieuzaide, Histoire de l'Algérie 1830 - 1878, Heintz, Chazeau, 1882, t. 1, p. 289.

5) Publié dans l'Observateur des tribunaux français et étrangers, juin 1834, pp. 5-59.

Voir aussi Michel Habart, Histoire d'un parjure, Ed. ANEP, 2009, P. 49/50.

6) Charles-André Julien, op. cit., p.110.

7) Ricoux René, La démographie figurée de l'Algérie, Paris, Ed. Masson, 1880.

8) Le courrier international, hors série du 31 mai 2007 Fiers d'être indiens : Politique, identités, culture, P.19.

9) Lacheraf Mostefa, L'Algérie : Nation et Société Alger, Ed. Casbah, 2004