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La banalité du mal ou l'apologie de la barbarie coloniale

par Mazouzi Mohamed*

«L'homme est une corde tendue entre la bête et le surhumain - une corde au-dessus d'un abîme.» (Friedrich Nietzsche)

Pendant l'occupation française, une journaliste suédoise interrogera un petit enfant algérien qui se trouvait dans un camp, parmi des centaines de réfugiés. Cet enfant de sept ans présentait de profondes blessures faites par un fil d'acier avec lequel il fut attaché pendant que des soldats français maltraitaient et tuaient ses parents et ses sœurs. Un lieutenant essayait de lui maintenir ses yeux ouverts, afin qu'il se souvînt de cela longtemps. Cet enfant fut porté par son grand-père pendant cinq jours et cinq nuits avant d'atteindre le camp. L'enfant dira par la suite à la journaliste qui l'interrogeait : « Je ne désire qu'une chose : pouvoir découper un soldat français en petits morceaux, tout petits morceaux.» (1) Les personnes qui étaient capables de commettre, sans le moindre état d'âme, des actes de ce genre pendant une très longue période en quoi seraient-elles si différentes de celles qui ramassaient à la pelleteuse les Juifs pour les parquer dans des lieux comme le «Vél d'Hiv» et les envoyer ensuite vers des destinations où se pratiquait à huis clos ce qu'aucun esprit humain ne peut comprendre.

En quoi les monstres français seraient-ils si différents de ces monstres allemands ? La réponse est très simple, elle saute aux yeux. La notion du « Mal» ne peut être intelligible pour un monstre ou pour un esprit convaincu de servir un idéal quasiment « métaphysique », ce qui rendrait les choses moins compliquées pour sa conscience.

On a eu d'ailleurs affaire à ce même type de monstruosités lors de la décennie noire en Algérie. Un abattoir au sens propre du terme, à ciel ouvert, où une espèce étrange d'égorgeurs utilisait de manière quasi industrielle « le fil d'acier ou le couteau ». On n'épargnera ni vieillards, ni femmes, ni enfants. Une soif de sang qui se justifiait par elle-même, à moins que le Coran utilisé par les uns et les autres soit différent, sorte de version apocryphe dont on n'aurait pas entendu parler.

Après la Seconde Guerre mondiale, les criminels nazis et ceux qui échapperont aux mains de la justice, des centaines de serviteurs zélés ou complaisants qui faisaient partie de cette machine de mort inhumaine, continueront à vivre tranquillement. Connaissant à l'esprit ce pouvoir extraordinaire de réinterpréter, justifier ou tout simplement refouler définitivement des épisodes gênants, ces nazis ordinaires couleront des jours paisibles, la majorité restait fière de leur Allemagne. L'épisode de la Shoah n'était qu'un détail (pour reprendre les propos de Jean-Marie Le Pen) de l'histoire dans une guerre qui aura fait plus de 60 millions de morts.

La France mettra en place sa période d'« épuration » pour juger cette autre France collaborationniste, une période de questionnements sur fond de vengeance et d'humiliation au cours de laquelle on passera des dizaines de femmes à la tondeuse tandis que d'autres seront carrément jugés, voire condamnés à mort, à commencer par leur héros de Verdun, vieillard grabataire, Pétain, qui y aurait eu droit n'était sa sénilité. Cette honteuse période devait leur permettre de mieux réfléchir sur ce « Mal » français, capable, comme tout autre mal, de s'adapter à toutes les situations. Le mythe du « résistencialisme » qui s'effrite avant l'heure, car l'histoire finit toujours par vous rattraper.

Ce roman national français qu'on essaye avec ferveur et assidûment de garder inaltérable sera constamment en butte à des réajustements qui font désordre. L'historien américain Robert Paxton proposera (à travers son livre La France de Vichy, paru en 1973) une relecture d'un passé français qui n'était pas aussi résistant que l'on essayait de le faire croire ou l'imposer comme unique version officielle de l'histoire, telle qu'édulcorée par l'historien Robert Aron (et son livre L'Histoire de Vichy paru en 1954), sa théorie du glaive et du bouclier tombera à l'eau. La réécriture de l'Histoire se mettra laborieusement en marche : en 1971, Le Chagrin et la Pitié, documentaire franco-suisse de Marcel Ophüls, amplifiera cette dynamique du discrédit lancé par l'historien Robert Paxton. Le film culte La bataille du rail de René Clément, sorti en 1946, véritable panégyrique sur l'héroïsme des cheminots français lors de l'occupation, perdra de sa superbe lorsque sortira, en 2009, le film Les convois de la honte de Raphaël Delpard, un scénario qui se propose de corriger, compléter une histoire parcellaire et forcément biaisée et incomplète. Le rôle abject de la SNCF lors des déportations pendant l'Occupation viendra rallonger la liste des accusations infamantes. Il y aura par la suite le film de Rose Bosch, La rafle, en 2009. Un débat passionné et polémique s'installe, urgent et indispensable pour la vérité, le doute se met en place, le club des historiens se réveille, s'insurge, se rebiffe et se désagrège à cause de cette question «mémorielle» attisée par une hystérie médiatique.

Le gouvernement français abdique. En 1995, lors de la cérémonie commémorant la rafle du Vél d'Hiv des 16 et 17 juillet 1942, le président Jacques Chirac sera amené à régurgiter enfin ce mea-culpa d'une France obstinément rétive à l'aveu, il dira : « La France, patrie des Lumières et des droits de l'Homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux.» En 2011, c'est au tour du président de la SNCF, Guillaume Pepy, d'exprimer les regrets de la compagnie ferroviaire pour avoir contribué à la déportation de 76 000 Juifs et 86 000 déportés politiques. C'est dire qu'une histoire n'est jamais entièrement positive, et quitte à la présenter ou à l'enseigner, autant la laisser authentique avec ses noirceurs et ses moments de gloire. « La particularité de l'histoire du temps présent est de s'intéresser, elle, à un présent qui est le sien propre, dans un contexte où le passé n'est ni achevé ni révolu, où le sujet de son récit est un ‘‘encore-là''. Ce qui ne va pas sans poser quelques écueils.» (2)

En Allemagne, on aura essayé vainement de mettre cette race aryenne « amnésique » face à son passé, un passé au sujet duquel, non seulement il n'y a pas lieu d'être fier, mais, plus important, un passé qu'il faut exhumer encore et encore, réveiller les anciens démons et pourquoi pas mettre la main sur les autres lâches, ce menu fretin qui échappera aux mailles du filet. Un procureur, Fritz Bauer, se mettra en tête d'enquêter sur les crimes nazis, particulièrement ceux commis à Auschwitz, il réussira enfin en 1958 à obtenir une action collective qui débutera en 1963, suite à de longues enquêtes et à l'audition de nombreuses victimes et témoins. La résistance et le mépris auxquels il aura affaire témoignent de cette incompréhensible persistance chez certains, tout un peuple parfois, à ne jamais admettre la présence de ce « Mal » si familier qui nous habite tous et que nous essayons d'ignorer. Cet insignifiant « procès d'Auschwitz »(3), si vaillamment et passionnément porté par le procureur Fritz Bauer, aura peu d'effet sur une race toujours fière et empressée à récupérer sa place parmi les meilleurs au monde. Néanmoins, ce courageux procureur permettra l'arrestation du plus grand criminel de guerre, Adolph Eichmann. Lors des procès de Nuremberg, on s'attendait à voir des criminels effondrés sous le poids des remords, quelques explications rassurantes pour l'esprit humain. Ce ne sera, hélas, qu'une suite interminable de « qui ? quoi ? comment ? où ? ». L'humanité ne saura jamais rien sur cette paranoïa collective meurtrière.

Le procès d'Eichmann en Israël ne sera pas plus instructif dans la mesure où tout le monde, là aussi, s'attendait à voir un « Monstre », le « Mal absolu », mais en retour, le spectacle sera pathétique, on a eu affaire à un homme si ordinaire, si banal, d'une placidité étonnante, qui ne demandera jamais pardon parce qu'il n'était qu'un rouage, mais un rouage qui organisera une opération démoniaque, une « Solution finale » qui enverra à une mort affreuse des millions d'innocents.

L'esprit allemand a été, sur une période assez longue, formaté à penser en termes de « race aryenne », supérieure à toutes les autres, donc avec des droits et surtout des obligations assez singulières, l'obéissance à une voix intérieure mystérieuse qui vous donne l'impression d'être investi d'une mission un peu spéciale dont vous êtes en même temps la conscience et le bras armé. Cet « ego surdimensionné », froissé par les vicissitudes et les affronts de la Première Guerre mondiale, se déchaînera lorsque tous les ingrédients seront réunis et particulièrement la présence d'un gourou comme Hitler muni d'une extraordinaire machine de propagande qui réussira à placer en mode « stand-by ou H.S. » la conscience allemande. Quant à l'esprit français, qu'on pensait plus « vigilant », il ne manquera pas lui aussi de succomber à cet envoûtant appel des sirènes. La mission civilisatrice n'était finalement qu'un leurre, peu crédible ; même proclamé solennellement par les plus zélés. Ce credo sera constamment contredit par une forme de bassesse et de bestialité que l'on ne pouvait couvrir d'aucun voile idéologique ou philosophique.

Notre célèbre Jules Ferry, promoteur de « l'école publique laïque et obligatoire, ne s'empêchera pas de clamer haut et fort : ‘‘Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures... parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures.'' »(4) En effet, comme disait Nietzche, « les convictions sont des ennemies de la vérité plus dangereuses que les mensonges ». Mais précisément là où toute logique (notamment celle des maîtres de l'Europe) devient caduque et inopérante, c'est lorsqu'ils prennent, à leur corps défendant, conscience que finalement ce « Mal », cette « Banalité du Mal », fourbe et diabolique, n'a pas essentiellement besoin d'un territoire et de proies sélectionnées selon des principes immuables. Cette « Banalité du Mal » peut surgir et frapper n'importe qui et n'importe où, quitte à se retourner contre les siens. Et il apparaîtra dès lors que les mobiles de ces « races supérieures » sont truffés de paradoxes insoutenables : premièrement, la morale du philosophe Emmanuel Kant n'a plus aucun sens, cet impératif catégorique était désormais soumis à rude épreuve, il était illusoire de voir l'homme (Européen notamment) « agir de telle sorte qu'il traite l'humanité, aussi bien dans sa personne que dans la personne de tout autre, comme une fin et jamais simplement comme un moyen ».(5)

La France coloniale tout juste libérée d'un bestial asservissement n'a jamais eu de scrupules à reproduire ailleurs les mêmes monstruosités. Et finalement, tout ce qui offensait son amour-propre c'était seulement de réaliser que l'histoire pouvait à tout moment intervertir les rôles. Le chasseur devenant une proie et vice-versa. « Ce que le très chrétien bourgeois du XXe siècle ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc… d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique.»(6)

*Universitaire

A suivre

Notes :

1) Frantz Fanon, Sociologie d'une révolution, collection Maspero, 1978, p.8

2) Henry Rousso, La dernière catastrophe : L'histoire, le présent, le contemporain, éditions Gallimard, 2012, p.13.

3) Voir à ce sujet les films : Le Labyrinthe du silence-2014 , Fritz Bauer, un héros allemand - 2015.

4) Jules Ferry, 28 juillet 1885, devant la Chambre des députés, dans XIXe siècle: collection textes et contextes, paru chez Magnard, Paris, 1981, p.337, Christian Biet, Jean-Paul Brighelli, Jean-Luc Rispail.

5) Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1875).

6) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1955.