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Le Peuple ?

par El Yazid Dib

Pourquoi tout le monde national ou presque, à chaque défaillance venue d'ailleurs ou de l'intérieur tend à accuser de tous mots et maux le pauvre peuple ? Qui de passif et résigné, qui manquant de vision d'avenir, qui d'abandon de sort.

Certains ont même eu le libre aplomb de lui jeter l'anathème, le traitant qui de lâcheté, qui de félonie, qui de malpropre.

Ils ont le peuple dans la bouche et ils détestent la foule

L'on ne cesse de s'interroger sur son prétendu silence. On l'accuse de naïveté, de léthargie ou de somnolence. Un silence que l'on n'entend pas, car ses voix ne se débitent pas à tout vent. Elles s'emmagasinent au fil du temps, à mesure que l'usure se fasse persistante. Est-il absent ou simple présentéiste pour confirmer la raison de l'Etat, la nécessité d'une nation ? Certainement pas. Le peuple n'est qu'un concept qu'utilisent les politiciens. Il n'est pas un conglomérat d'individus, un « ghachi » ou un long listing d'habitants. Le vrai peuple existe dans chacun de nous, dans nos rangs, dans nos différentes classes, dans nos divergentes opinions, dans nos distinctes visions. Il suffit pour sortir de cette torpeur qui semble, chez certains le pourfendre ; les mêmes idéaux suprêmes, les mêmes valeurs fondamentales, comme dans la nuit d'un certain Novembre.

Tellement mâché et remâché à chaque coin de micro ou de tribune, ce mot « peuple » a perdu toute sa connotation. Personne n'admet qu'il y soit dedans ou concerné.

A entendre dire un « responsable » quelconque, élu ou désigné qu'il agit au nom du peuple et pour son exclusif intérêt, il n'y a que le fou-rire qui puisse contenir la moquerie et l'absurdité. Avec qui tu parles mon p'tit ? aw ? En Droit, personne n'a le droit de parler au nom du peuple. Sauf le président de la république, car élu au suffrage universel direct et le juge, car prononçant ses verdict au non du peuple. Un chef de parti du FLN, du RND, HMS ou d'autres appendices, s'il a un mot à dire ça sera au nom de ses militants, pas plus. Alors que dire d'un membre du gouvernement ou d'un Wali ? Ainsi du Droit l'on passe à la légitimité. Ceci est une autre affaire.

« De qui ris-tu, de la bûche ou du menuisier ? »

Cependant la véritable question profonde et impétueuse est celle de pouvoir savoir identifier dans cavités cérébrales des uns et des autres et de dire qui en est responsable ? Dans la philosophie d'un adage populaire, disant « sur qui ris-tu, de la bûche ou du menuisier ? » il y est susurré que dans toute œuvre la main de l'artisan reste toujours prédominante. Si le peuple, pris en ce sens , est une œuvre toutes les malformations, les difformités, les imperfections qui le grèvent sont le travail de ceux qui sont censés le modeler et le moduler. Les bonnes œuvres aussi portent l'empreinte de leurs signataires. Néanmoins dans chaque pays, il existe bel et bien un code pénal, des prisons, des asiles, des ordures. Dans chaque peuple des policiers, des juges, donc des criminels, des indélicats.

Ainsi chacun de nous, dans sa faiblesse humaine et son spontanéité naturelle, dira les pires insanités lorsqu'il est confronté à des situations où la fausseté, la rapine et le mensonge sont devenus maitres de céans. Il dira aussi et atrocement son désarroi lorsque son destin, sa survie, ses amours, ses espérances dépendent de l'humeur d'hommes sertis de pouvoirs et de décisions alors qu'ils n'ont ni l'étoffe ni le punch.

Un peuple à l'image de ses dirigeants et vice-versa

C'est dans l'image de son maire, de ses députés, de son wali, du moins dans leurs agissements que le villageois ou le citadin entraperçoit l'honnêteté publique, le reniement de soi et la mise à disposition pour le servir ou l'ensemble de leur contraire. Il n'a pas à entendre, à satiété les discours de proximité ou les promesses de circonstances. Ce sont certains de ces gens là, qui par mollesse dans l'exercice de leurs fonctions régaliennes ou par compromission ont favorisé un tel climat. Le citoyen, partie cellulaire de ce peuple reste tenu par ce contrat social tacite qui lie les uns aux autre. La loi doit venir ainsi, ferme et coercitive pour condamner tout abus ou toute violation de ce fameux contrat. Encore que, ce n'est pas à l'Etat de lui prescrire qu'il doit tirer la chasse d'eau quand il exécute ses besoins dans des toilettes publiques. Non plus, de lui ordonner de ne pas conduire, cannette d'houblon en main et jeter ses mégots pardessus vitres.

« Il n'y a pas de mauvais élèves, il n'y a que de mauvais maitres » C'est une maxime ancienne, connue dans les grandes encyclopédies de la gestion managériale encore balbutiante. Comme dans une caserne, il ne peut y avoir de mauvais soldats, que si le chef l'est. Idem pour une entreprise, une administration, une direction, un ministère, un office. Car tout simplement les prérogatives d'édicter des règles de conduite, de comportement, de procédures appartiennent à ceux qui ont la puissance publique. Mais la complexité, c'est que le « peuple » n'est pas uniquement un contingent d'élèves ou un gros effectif de fonctionnaires ou de travailleurs.

D'où cette autre interpellation tenace de savoir qui de l'Etat ou du peuple façonne l'autre ? L'on dira qu'ils sont les deux complices de l'interaction négative qui se fait voir au grand jour. Encore que la co-responsabilité est difficile à établir.

Le gourdin de la loi, rigueur et justice

Voir l'irrespect, l'incivilité, l'incivisme, l'impolitesse, la brutalité, le manque de savoir être partout, y compris dans les mosquées, la plage, la poste, le bus, la cité et tout l'espace public n'est qu'un constat amère affirmant que le peuple doit se refaire. L'Etat doit se corriger, châtier et se châtier. C'est ce couple inséparable peuple/Etat qui est appelé à se mouvoir dans une neuve trajectoire. Un déclic est salutaire. Il y a péril en la demeure. Si la loi qui existe bel et bien reste totalement appliquée, la conduite sociale citoyenne sera en toute certitude une conformité à suivre. Mais comme, cette loi vit alternativement tantôt sous une fermeture d'œil voulue, tantôt au gré d'une intervention ou d'un traitement de faveur. L'on voit de temps à autre, des campagnes s'élever contre des étalages sauvages, des marchés parallèles, des constructions illicites, des activités clandestine, l'irrigation aux eaux usées et puis hop ; la loi se met en veilleuse, s'endort sur les quelques statistiques récoltés et s'apprête à rebondir au nouvel ordre.

C'est cet état aléatoire de l'application de la loi selon les circonstances et les conjonctures, les têtes et les épaules qui lui fait perdre toute sa crédibilité en faisant perdre au bon citoyen toute confiance. Le gourdin de la loi est une bonne thérapie pour le grand salut public. Il doit être comme une règle de droit ; neutre, abstrait et impératif, de surcroit s'il est fort et juste.

Il est établi que l'individu, voire l'Algérien n'a d'égard que pour ce qui rentre ou sort vers ou de sa poche. Les amendes pour outrage à l'environnement, entorse à la loi dans sa généralité ou autres infractions minimes soient-elles auraient un grand impact dans la prévention et l'exemplarité si elles arrivaient à être constatées, dressées puis recouvrées. Le seul indice de cette fermeté de l'application légale est fort signifiant en matière de port de la ceinture de sécurité. Ce n'est plus, presque une obligation, c'est un geste machinal, culturel, habituel.

L'Etat de Droit ? L'on en n'a que faire ……

A contrario de tout ce qui se passe ailleurs, l'Algérien passe pour être le plus patriotique du monde. Il aime sa patrie sans faire d'effort. Réciter kassamen, arborer le drapeau uniquement lors des mach de l'équipe nationale ou du retour du hadj sont les plus forts moments de ce patriotisme triomphant. Participer à l'édification d'un Etat de droit, pense-t-il ce n'est pas de ses affaires. Pour anecdotique qu'elle soit, votre humble serviteur avait eu à vivre cette aventure d'aveux et d'attente populaires. Un matin d'un ramadhan ensoleillé, dans un souk où des marchandises alimentaires, fromages, limonades, jus, gâteaux en butte de péremption étaient exposées, j'interpellais le jeune vendeur qui vociférait à tout vent – haya tout à 50 dinars ! : C'est quoi tout ça mon fils …et l'Etat qu'en dis-tu ? – quoi l'Etat ? , hilarant me rétorqua t-il. – Oui l'Etat ! Tu n'en veux pas d'un Etat de Droit ? C'est quoi ton état de droit ya El hadj ? – Eh ben, dans cet Etat tu auras tous tes droits, personne ne te dérangera, tout le monde te respectera, il n'y aura plus de hogra ni de piston, ni d'interventions, tu seras heureux. Paraissant tout heureux, souriant il me lance – eh ! winrah , ou est cet Etat ya khouya ! c'est un rêve – Ecoute mon fils, dans cet Etat, toi tu dois avoir un local, un registre de commerce, une enseigne lumineuse, payer tes impôts, Il me stoppa net : - arrête ya El hadj, laisse-la comme elle est ! Et il reprend ses cris, haya ! tout à 50 dinars !

C'est dire qu'il y a de ces situations bizarroïdes qui tendent à aménager chacun selon ses commodités où tout un chacun trouve son compte. La loi ainsi n'arrange pas tout le monde. En fait la construction d'un Etat de droit est un consensus général qui nécessite l'adhésion volontaire ou impérative.

Chérissez ce peuple, il vous chérira !

Pas en fermant carrément l'œil sur les dépravations ni les encourager par un laxisme ou une insouciance. Pas même en le chouchoutant, croyant trouver dans ces mauvaises caresses de l'ouïe et de la bonne attention. Nommez des gens valables, modestes et compétents. Ainsi le peuple tient toujours à reporter son verdict final. Au contraire du simple individu qui ne vit qu'une seul fois, a un seul état civil, un seul parcours d'actions de l'acte de naissance à celui du décès ; le peuple se régénère, s'accroit et se multiplie. Il est un ensemble de registres, un ensemble de mairies, tout un territoire. Mais qui est en fait responsable de ce qu'est devenu ce peuple ? Une famille démissionnaire, une école otage, une rue abandonnée, une loi inappliquée, une religion mal interprétée, des politiques mal entamées ? Ou bien mauvais œil, un destin impitoyable ou une malédiction de chouhadas trahis.