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Tlemcen: Les jeunes Algériens de la génération de la première élite moderniste au début du XXe siècle (Suite et fin)

par El Hassar Bénali*

Le déterminisme jeune de l'élite, mené sur tous les fronts, était appréhendé comme un processus de mobilisation mais, aussi, de résistance d'où l'hostilité et l'appréhension des colons, à leur l'égard.

Bénali Fekar a fait partie de la pléiade de grandes personnalités politiques de l'avant - gardisme moderniste de l'existence qui ont émergé, au début du XXe siècle, décliné sous le nom de «Jeunes musulmans» politisés et engagés dans la voie du renouveau et qui s'est cristallisé, à travers le monde musulman, sous domination coloniale britannique et française. Parmi les figures de proue de cette élite instruite à l'école de la France impériale, nous citerons, entre autres, ses alter-ego, sur la même ligne politique et la même trajectoire : l'indo-pakistanais Mohamed Iqbal, le publiciste et homme politique fondateur du parti national égyptien Wafd Mustapha Kamil Pacha, le juriste et homme politique tunisien Mohamed Bach Hamba (1881-1920), auteur d'un mémoire sous le titre ‘Le peuple algéro-tunisien et la France' (Genève 1918), fondateur du comité algéro-tunisien pour la libération du Maghreb arabe ainsi que la revue ‘Maghreb' qui a remplacé ‘Le Tunisien' interdit... C'est dans la pensée et la culture de l'Occident que ces derniers ont puisé leurs arguments s'appuyant sur l'acquis de l'histoire des Révolutions à travers le monde.

L'exemple du ‘Jeune-Algérien' et théoricien du droit Benali Fekar est aussi éloquent pour situer l'impact de cette mouvance de l'élite, engagée dans le camp du progrès sur l'avenir des Jeunes. C'est au moment où il poursuivait ses études supérieures, dans la très bourgeoise ville de Lyon, que le juriste Bénali Fekar (1870-1942), docteur en droit es-Sciences politiques, économiques et juridiques, le plus titré arabe et musulman de son temps entra, de plain pied dans les préoccupations de son pays et du monde musulman se laissant gagner, petit à petit, à l'avant-garde des ‘Jeunes Algériens' dès le début du XXe siècle et cela, à l'instar des avocats Mustapha Kamil Pacha, en Egypte, et Mohamed Bach Hamba en Tunisie… Curieusement, son avenir politique s'était dessiné loin de son pays où l'élite nouvelle provoquait, encore, la méfiance des colons. Libre d'accès à la parole, en France, en tant que juriste, le politologue et journaliste participe aux séminaires enchaînant ses publications dans des journaux parisiens, ‘Jeunes Egyptiens' ( la revue francophone ‘'l'Etendard‘' (Liwa) de son ami Mustapha Kamil Pacha (1874-1908) et ‘Jeunes Algériens' dont el Misbah (la lanterne) créé, à Oran, par son frère Larbi Fekar, en 1904, ‘L'Islam' créé, en 1909, par Sadek Denden, à Bône (Annaba), le Rachidi (1911-1914) de Jijel… Ces deux derniers journaux de tendance modérée, contre le code de l'indigénat, fusionneront pour créer, plus tard, en 1919, l' ‘Ikdam' dirigé, à sa démobilisation, par l'Emir Khaled, paraissant sous la houlette des ‘Jeunes Algériens'. Associés l'un à l'autre ils étaient, tous, dans un engagement irrévocable contre le statut colonial réservé aux Algériens. Eveilleur de la conscience politique arabe, le chef nationaliste égyptien, envoyé par le Khédive pour des études en droit, à Paris, Kamil Pacha appelait ses concitoyens à : «agir, par tous les moyens pacifiques, pour reconquérir vos droits usurpés et faire que l'Egypte soit gouvernée par des Egyptiens». Il est fondateur le 27 novembre 1907, du parti national égyptien ‘Hizb al-watani misri'. De par leurs discours et leurs écrits les Jeunes musulmans politisés Mohamed Iqbal (1877-1938), Kamil Pacha (1874-1908), Bénali Fekar, Mohamed Bach Hamba, Abdeldjelil Zaouèche (1873-1947) traduisaient, dans le même langage, les frémissements profonds en faveur de changements. Les enjeux des avant-gardes en Egypte idéalisaient la laïcité islamique, l'autonomie de l'Egypte, le régime parlementaire. La réaction des ‘Jeunes Egyptiens' avait conduit, déjà à ce moment, sous l'empire de la colonisation britannique, la modernisation du droit, des lettres et des pratiques politiques. En 1911, à Paris, Bénali Fekar fut fondateur, avec de nombreux intellectuels français et algériens libéraux, voir le romancier Pierre Loti, le peintre Etienne Nasreddine Dinet (1861-1929), les avocats Taleb Abdeslam de Tlemcen, Mohamed Bouderba de Constantine… de la première alliance franco-algérienne cherchant à travailler ensemble pour la paix et la fraternité.

Bénali Fekar (1870-1942) : Un juriste à l'avant garde de la mouvance des Jeunes Algériens

Si Mohamed Fekar, père de Bénali Fekar était mouderres mais aussi un légiste (faqih) connu par ses positions en tant que savant-réformateur. Partageant un lien très fort avec la langue et la culture arabes. Il était connu, à l'époque, pour ses positions en faveur de réformes aux côtés de personnalités de leurs rangs en tant que savants tels Abdelkrim al-Medjaoui mort à Fès, Abdelkader al-Medjaoui (mort en 1913, Alger), l'exégète du Coran Mohamed al-Harchaoui, Mohamed Bouaroug al-Azhari... L'enseignement dispensé par Abdelkader Medjaoui à ‘El-Kattaniya' de Constantine puis à la médersa d'Alger eut, rappelons-le, une grande influence sur la pensée de ses disciples dont cheikh Abdelhamid Benbadis (1889-1940) fondateur de l'Association des Oulémas algériens. Le penseur Malek Bennabi (1905-1973) cite son nom parmi les précurseurs du mouvement de la réforme en Algérie. Dans son livre «Des noms et des lieux» Mostefa Lacheref consacre à ce grand pédagogue auteur de «Irchad al âliba» (Caire, 1902), fondateur de la revue ‘al-Maghrib' (Alger, 1887), une intéressante présentation. La vieille cité était, certes, déjà très enracinée dans la tradition humaniste maghrébo-andalouse de savants versés, dans les sciences religieuses et profanes, en tant que poètes, médecins et parfois même musiciens, pôles d'influence au Maghreb du Moyen âge tels Cheikh Benyoucef Sanoussi, Yahia al-Wancharissi, Said al-Okbani, al-Hafidh ibn Merzouk des XIV et XVe siècles… Le XXe siècle l'engouement pour l'art et la culture est porté par des savants tels Cadi Choaib (1843-1928) fils de ibn Abdeldjelil, auteur de l'œuvre théologico-poétique ‘Tanbih al-anam'. Il est l'auteur de deux ouvrages ‘Zahratou rihane fi ilmi alane) (La fleur de myrte dans la science des sons) et ‘al-arb fi musica al-arab' (la harpe dans la musique arabe). La cité connaîra aussi d'autres auteurs dont Cheikh Mohamed Ben Mrabet auteur de «Djawahir al-hissan» (Les perles de la sagesse), Cheikh Ghaouti Bouali auteur de «Kechf al-qinaa» (Ôter le voile…) sur la musique et ses différents modes d'emplois par rapport aux variantes de la langue, archétypes des arts poétiques (sana'a, haouzi, gherbi…), In Dhurra Trari tilimsani auteur, en 1860, d'un compendium rare inventoriant les textes de différentes noubas de la «sanaa» plusieurs fois centenaires qui y survivent dans la chanson et dont le terroir de la cité fut une terre fertile de production en œuvres, à différentes époques. Imbus de la tradition séculaire andalou-maghrébine du savoir l'ancienne capitale des Zianides a été, pendant des siècles, un des îlots qui a vu éclore de prestigieux exégètes et commentateurs d'une grande ouverture dans la religion comme dans la finesse, largement nourris de valeurs spirituelles et qui ont considéré l'art comme faisant partie, aussi, de leur univers, un univers orienté vers un humanisme porté vers l'amour, la beauté… où les théologiens et mystiques andalous des XII et XIIIe siècles Abou Madyan Chaoaïb et son disciple Mahieddine Ibn Arabi ont toute leur place confirmée par la création, en réaction à la création de l'Association des Oulémas en 1932, de l'Association rivale «Ahl sounna oua djamaa» (les Gens de la Sounna et de la communauté) prônant un Islam de vieille civilisation maghrébine de la pensée de grands maîtres, lui reprochant son tropisme religieux oriental, sous l'influence écrasante de scolastiques adversaires, au soufisme accusée de «secte hérétique d'obédience wahhabite» plus loin aussi «d'américaniste» (Voir document des Ahl al-djamaa et la question du culte musulman, en Algérie, signé son président Hadj Mohamed Lachachi, 1949, traduction de Cheikh Mohamed Zerdoumi).

Tlemcen, dans ce vieux centre intellectuel du Maghreb ces passeurs de savoirs enfants de la guerre étaient impeccables non seulement dans la tradition maghrébo-andalouse des sciences religieuses mais aussi dans l'art de vivre se délectant avec plaisir dans la poésie, la musique, l'art en général… L'auteur du traité sur la métrique intitulé «al-Khazridjia» (Rodossi, Alger, 1900) et analyste du manuscrit intitulé «Rawdatou Nasrine» découvert à Tlemcen du savant grenadin «Ibn al-Ahmar» publié en 1919 et publié avec l'orientaliste Georges Marçais (1876-1962), l'exégète et grammairien Ghouti Bouali (1872-1932) passait, lui aussi, pour un ‘Jeune Algérien'. Il était fondateur, à Tlemcen, de la première troupe théâtrale, en 1913 ayant contribué à l'œuvre pionnière de codification de la musique, en collaboration avec les hommes de savoirs académiques, connus pour leur altérité : Mostéfa Aboura (1875-1935) et Mohamed Bensmail (1884-1947), ce dernier, qui représenta l'Algérie au 3ième Congrès sur la musique arabe ; tenu à Fès, en 1935, et ce, à la tête d'un orchestre composé de musiciens de talent dont le jeune Cheikh Abdelkrim Dali.

En tant que ‘Jeune Algérien' de l'élite cet ancien professeur à l'Ecole supérieure de langue arabe et de dialectes berbères de Rabat était déjà fondateur, en 1921, du nadi ‘al-Andaloussia', à Oujda (Maroc) ville qui a historiquement, compté sur un proche voisinage intellectuel et artistique, avec Tlemcen.

L'assimilation : Une manipulation politique

Le Jeune avant-gardiste algérien Bénali Fekar était considéré comme le premier juriste arabe et musulman élevé au titre de docteur en sciences politiques, économiques et juridiques lauréat de la faculté de droit de Lyon, en 1908 et 1910 dont l'islamologue Ignace Goldziher (1850-1920), le politologue et historien spécialiste du monde musulman Maxime Rodinson (1915-2004) ont commencé le travail de découverte de son œuvre… C'est en France qu'il émergea dans son rôle en tant qu'homme politique, objectant dans ses publications de presse le mode de représentation, le code de l'indigénat, niant la véracité du mot «assimilation». Ses publications ouvrent un champ de réflexion sur le caractère du langage utilisé par la France coloniale. Il jugeait le concept politique comme une manipulation sémantique utilisé pour faire l'apologie de la colonisation.

Sur le plan de la pensée musulmane ses œuvres sur l'usure (Rhîba) en droit musulman et ses conséquences pratiques (Arthur Rousseau, Paris, 1908), la commande (Librairie nouvelle de droit et de jurisprudence, Paris, 1910), de la fonction de la richesse d'après le Coran… Très éloquent, il interprète, largement, dans son étude, l'esprit de la loi musulmane concernant l'intérêt du capital s'en tenant à l'esprit de la religion qu'il comprend comme n'étant pas limitée, mais comme étant, de plus en plus, large tout dépend du niveau de son interprète, sans en exclure tout ce qui n'est pas prévu d'une manière expresse par le Livre révélé, le Coran.

Dans cette étude l'auteur recourt à la pensée, les consultations juridiques des grands savants musulmans tels Baydawi, Zamakhchari, Errazi, Tabari, Al-Ghazali… à l'histoire, la philosophie, le droit comparé pour éclairer un sujet dont, très proche des moutazélite rationalistes champions de la liberté, il n'a nullement chercher à restreindre l'interprétation compte tenu des réalités socio-politiques et économiques modernes.

En tant que ardent défenseur d'un islam libéral qu'il traite en tant que juriste mais aussi en tant qu'économiste des thèses qui se sont élaborées autour du crédit et de l'intérêt du capital, tendant surtout à justifier la finalité et apprécier les efforts définissant l'intérêt faisant la part de ce qui est défendu par la doctrine canonique musulmane, sans céder à toutes les interprétations et sans oublier les facteurs d'ordre économique modernes de progrès et de développement.

En France, il était au contact des leaders du mouvement des jeunes musulmans, participant à tous les congrès aux côtés des leaders jeunes musulmans de Turquie, de Perse, d'Egypte… soulevant des questions juridico-économiques, aux côtés de Abdelaziz Chawich, Omar Lotfi Bey, Mahmoud Bey de l'école khédivale de droit du Caire, d'Ismaël Bey Gasprinski directeur du journal de Bakhti Seraï (Russie )… donnant des conférences, multipliant les articles, dans le journal, ‘Le Temps' (actuel ‘Le Monde'), ‘La Dépêche de Lyon', les revues spécialisées telles ‘Le Courrier', ‘La Revue du monde musulman'…

En sensibilisant l'élite française, loin de son pays natal, Bénali Fekar sera un des premiers plaidoyers de la question algérienne. Durant ses études supérieures, il eut des rencontres décisives au contact des étudiants arabes et maghrébins fréquentant les facultés de Droit dont certains étaient devenus des figures de l'élite politisée dans leurs pays, voire les Tunisiens Abdeldjelil Zaouèche (1873-1947), Mohamed Bach Hamba (1881-1920), frère de Ali Bach Hamba (1876-1918), nationaliste tunisien, rédacteur en chef du journal ‘Le Tunisien', condamné à l'expatriation, en 1912, fondateur de la ‘Revue du Maghreb', en 1916 connu pour avoir marqué son opposition à la politique coloniale française, au Maghreb.

L'esprit des Jeunes de l'élite maghrébine, consciente des problèmes de l'avenir incarnant la renaissance, étaient focalisé sur les grands problèmes posés par l'Europe, très impliquée, en ce moment, dans le monde musulman, voire ses visées, mais aussi ses projets d'expansion avec l'annexion de la Bosnie Herzégovine (1908), les guerres balkaniques (1912-1919), les protectorats français et espagnol au Maroc (1912), la guerre italo-turque de Tripolitaine (1911) mais aussi, sur le succès de la Révolution des ‘Jeunes Turcs', ayant mis fin, en 1909, à l'autocratie du sultan Abdelhamid II, revitalisant partout, le moral des Musulmans. Une occidentalisation qui ne se substitue pas aux valeurs et à l'humanité propre.

L'homme politique Si M'hamed Ben Rahal (1858-1928), a exercé une influence sur les frères Larbi instituteur fondateur du premier journal jeune algérien ‘el Misbah', à Oran, en 1904, et Bénali Fekar était convaincant pour expliquer que l'occidentalisation, répondant aux défis des Jeunes, se projetant dans les temps modernes, n'oblitérait d'aucune manière la personnalité arabo-islamique. Il était en faveur d'une occidentalisation qui ne se substitue pas aux valeurs et à l'humanité propre. Cependant, il y mettait un bémol en demandant : «de ne pas l'accepter les yeux fermés car il s'agit surtout de ne pas confondre modernité et occidentalisation», soulignait-il, dans la conférence qu'il donna, en 1887, à l'occasion du Congrès des Orientalistes, tenu à Paris. Dans cette conférence, il mit l'accent sur le caractère universel de l'héritage de la civilisation arabo-musulmane.

Pour M'hamed Ben Rahal, il n'est, donc, pas de modernité dans le sens où l'entend en Occident et que celle-ci n'est pas une et occidentale. La modernité recherchée par les Jeunes est celle qui libère l'homme et lui donne une identité nouvelle à travers l'expression de sa dignité, son savoir, son humanité orientée vers le progrès, dans le paysage mondial moderne, novateur. Dans les ‘doxa', clichés politiques à l'air du temps « Occidentalisation», «Assimilation», «Emancipation»… on y lisait plus que le sens reçu de l'autre, avec tous les tâtonnements d'une pensée historique qui cherche, encore, sa totale expression. Un grand simulacre mettant en danger les droits des Citoyens à vivre, en liberté. Butant sur des mots, la pensée politique de Bénali Fekar va prendre au sérieux l'ambiguïté des signifiants de la rhétorique coloniale.

Dans sa conférence, donnée en 1897 au Congrès des Orientalistes, à Paris, Si Mohamed Ben Rahal expliquait que l'avenir de l'Islam dépendait de trois conditions qui sont : «la valeur intrinsèque de ses adeptes», «la politique des Etats musulmans» enfin, «l'appui du monde civilisé». Bénali Fekar considérait que l'assimilation-fusion, prônée par certains indigénophiles tel, Ismaël Thomas Urbain (1812-1884), était une irrémédiable utopie, ce qui lui fait dire Si M'hamed Ben Rahal, publiquement, au président de la République française, en 1903, que ses coreligionnaires «n'entendaient nullement revendiquer la citoyenneté française». En 1905, dans sa conférence devant les membres de la Société de géographie de Saint-Nazaire, Bénali Fékar, notait que : «Comment peut-il être possible à une minorité quelque prépondérante qu'elle soit, d'assimiler une majorité énorme… ?» (L'œuvre française jugée par un Arabe, imprimerie E. Cagniard, Rouen, 1905).

L'avocat Taleb Abdeslam (1878-1965) : Un ‘Jeune Algérien'

Le ‘Jeune Algérien' Taleb Abdeslam (1878-1965), avocat, partisan de la «création d'un parlement algérien pour un self-gouvernement» était unanime à faire de l'égalité avec les Français, le fondement de sa revendication. Le jeune docteur en Droit écrit, dans son mémoire intitulé «Les ambitions algériennes», adressé au président de la République française, en 1919 : « A l'heure actuelle le Musulman algérien est frappé de «capitis diminutio» et ne jouit, absolument, d'aucun des avantages des autres Français bien que supportant et au-delà, toutes charges de ces derniers».

Il rejoint, en cela, Bénali Fekar, dans le constat qu'il dresse dans son livre sur l'usure, rédigé pour sa thèse de doctorat en Droit, soutenue en 1908 de la situation économique et politique qui prévaut dans le pays où tout est fait pour, plaide-t-il: «garantir la suprématie de la race conquérante, maintenue, fortifiée, encouragée… pour lui assurer, tôt ou tard, une victoire facile et peut-être non définitive… malheur au peuple algérien, s'il ne s'aperçoit pas de son infériorité» (P.186).

En parlant de charges, Taleb Abdeslam, fait surtout allusion, dans son pensum, au sang versé par la population pendant la guerre de 1914-18, geste qui pouvait être reçu selon ses positions politiques «comme un gage vivant de paix et de bonne volonté». Le jeune avocat Taleb Abdeslam profitant de son statut de conscrit parmi les contingents de la première guerre totale, sera l'auteur de propositions à modifier le sort des Algériens. Celles-ci visaient une sorte de contrat social légitimant, aux uns et aux autres, autochtones et colons, le pouvoir avec un parlement représentant les intérêts des habitants devenant, tous, des citoyens à égalité des droits. En 1921, il se prononce, en faveur de la tenue d'un «congrès indigène» recommandé par l'Emir Khaled (1875-1936) à l'occasion de sa visite à Tlemcen où il fut accueilli d'une manière faste, au chant aux accents politiques des ‘Nadis' ‘Hiya Bina Nahyou el-watan', devenu un hymne dans la tradition des écoles coraniques, repris solennellement, par l'élite maghrébine réunie à Tlemcen, sous l'audience du ‘Nadi Saada', à l'occasion de la tenue du 5ème Congrès des étudiants maghrébins, en 1935. L'avocat dirigea, ensuite, le comité chargé de la construction de ‘Dar al-Hadit' inaugurée, en 1937, par Cheikh Abdelhamid Benbadis.

L'avocat maître Omar Boukli est né en 1887. Elégant, portant la chéchia symbolique, réputé pour son verbe flamboyant avec une conscience identitaire très marquée, il était un homme pénétré de culture et de politique. Il comptait comme plus proche ami le professeur, lettré et homme politique, Abdelkader Mahdad (1886-1994) membre fondateur de l'Association des Oulémas (1932) et des Amis du Manifeste et de la Liberté (A.M.L) avec Ferhat Abbès, Dr Saadane, fondateur aussi du cercle ‘La jeunesse littéraire musulmane' en 1917 dont le président était Si M‘hamed Ben Rahal…

Après des études supérieures effectuées à Alger, Omar Boukli Hacene réussit, en 1924, sa licence en Droit et devint avocat. Jeune étudiant, il ne pouvait échapper à l'influence du moment gagnée aux idées appelant à l'éveil et cela, sous l'effet de la pensée véhiculée par les jeunes de la nouvelle élite et les renaissants de la ‘Nahda', à travers le monde musulman. Maître Omar Boukli Hacène figurait parmi les adhérents du vieux cercle libéral - patriote (Watani) des Jeunes Algériens et aussi ‘Sanoussiya', créée vers 1930, et ayant servi de foyer actif, à la mouvance réformiste de l'Association des Oulémas, avant la fondation, deux années, plus tard de ‘Dar el hadit'. Sa fibre nationaliste le rapprochait des cercles de différentes appartenances politico-culturelles séculariste ou islamique (Nadi Ittihad, Nadi Radja…). Il était proche des nationalistes de l'Etoile Nord-Africaine, en audience avec son jeune leader à l'époque Messali Hadj et aussi, en affinité avec le courant ‘Islahi' (réformistes) sous l'influence de Cheikh Bachir al-Ibrahimi de l'Association des Oulémas. L'avocat Omar Boukli Hacène exerça son métier aux côtés des premiers juristes Bénali Fekar et Abdeslam ses mentors. I

Le destin malheureux des lieux de mémoire

C'est dans ce contexte bouillonnant rempli d'évènements aux côtés de l'élite algérienne à l'avant-garde, au début du XXe siècle, que le parcours du jeune avocat Omar Boukli Hacène fut mêlé. Son cheminement politique débuta, en 1933, lorsqu'il fut choisi en tant que notable à faire partie de la délégation qui s'est rendue à Paris, conduite par l'Emir Khaled pour y rencontrer les Autorités françaises afin d'exprimer leurs doléances concernant le statut réservé aux Algériens traduisant un sentiment de justice. Sa maison était un lieu de rencontres pour les hommes politiques, les écrivains, les artistes qu'il accueillait, au cours de leur passage à Tlemcen voire Habib Bourguiba, secrétaire général du parti ‘Destour' de Tunisie, les historiens Charles André Julien et Jacques Berque…

En 1955, Il accueillit, chez lui, pendant plusieurs jours, le grand orientaliste français Louis Massignon (1883-1962), auteur de la passion de Houssein ibn Mansour al-hallaj martyr mystique, exécuté à Baghdad en 922, invité par le comité des Lieux Saints d'el-Qods, présidé par Kaddour Benghebrit, à Paris, à donner une conférence sur les biens waqfs de Sidi Abou Madyan, dans cette ville sainte. Certaines rencontres, ouvrant débats sur des questions existentielles, avec Messali Hadj où plus tard, pendant la Révolution avec Abane Ramdane et, après à l'indépendance, avec Ahmed Benbella, Ferhat Abbès, mettant en évidence le rôle de cet avocat de la première élite moderniste, à forte énergie, lancé dans la politique.

Sensible à la situation humanitaire des réfugiés algériens, l'avocat-nationaliste Omar Boukli Hacène élabore le statut constitutif du Croissant-Rrouge algérien dont il fut le premier président, à sa création, en 1957, à Tanger. L'épisode des juristes de la frange des ‘Jeunes Algériens' de la première moitié du XXe siècle irrigue une des pages glorieuses du récit historique local et national.

Le constat regrettable est de constater que cette riche mémoire des lieux et des hommes de l'engagement, de l'intelligentsia de la culture et de la politique dans l'altérité est, entièrement, effacée n'ayant mérité aucun coin de rue, comme si l'on cherchait à mettre sous éteignoir tout ce qui a précédé: lieux symboliques liés à la mémoire d'hommes de l'art et de la politique…

Malheureusement, La mémoire historique de la vieille cité n'arrive pas, encore, à surmonter toutes les contradictions et les dérives. Il ne reste plus que le souvenir de lieux frappés aujourd'hui, d'un silence éternel. Le cas du cercle des ‘Jeunes Algériens' a désolé plus d'un, car à défaut d'être classé patrimoine il ne fut pas épargné, dernièrement, d'une démolition. Le legs ad mortem (bien haboussés) fait par l'avocat Boukli Hacène Omar, composé d'une bain et d'une maison de maître, dotée d'une riche bibliothèque et d'une collection rare de manuscrits et d'œuvres d'art , d'une quête de passion, continue de connaître un sort autre que celui prévu par l'avocat testamentaire. ‘Dar al-Bouhmidi' (1803-1844) célèbre généralissime et khélifa de Tlemcen a été débaptisée dernièrement, effaçant de la mémoire un pan précieux de l'histoire de la résistance populaire de la cité, sous le héros national l'émir Abdelkader… les vieux quartiers, les demeures d'hommes d'une cause, connus pour l'héritage d'art, de politique et de culture, sont dans une situation qui traduit, en somme, le destin malheureux de ces lieux de mémoire culturelle et politique, squattés ou à l'abandon qui s'efface sans souci aucun, de les préserver et cela, dans l'indifférence.

*Journaliste