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À la Nef des fous

par Chaalal Mourad

À l'hôpital des fous, on se chamaille, on se jette des chaises, des verres, des assiettes, et sans crier gare ! On s'éclate d'un rire lunatique, on chante et on danse comme si de rien n'était. La scène nous rappelle le portrait du peintre néerlandais Jérôme Bosch, intitulé «La Nef des fous». Depuis son bureau, le directeur fait le guet, il ne quitte pas la grande salle allongée des yeux ; le salon, comme on l'appelle, se trouve juste en face de lui. Même en parlant sans cesse au téléphone potable, rien ne lui échappe. Cependant, il ne semble pas être inquiété outre mesure par ce que font ses employés à ses résidents «déboulonnés», sous prétexte de les maîtriser par la peur, disent-ils. Alors qu'il est plus attentif à la réaction des malades que cette violence les rend plus agités.

À l'asile des fous, on se croit plus savant, plus sage que ceux de l'extérieur. Pour eux, le mal se trouve en extra-muros, la cause de leur douleur est dehors. Chacun a une histoire à raconter ou une vie à pleurer. Chacun a une raison de sa folie, gravée dans le cœur et enfouie au fin fond de l'âme.

Subitement, l'ambiance est secouée, ça court dans tous les sens. Médecins, infirmiers, cuisiniers, agents de nettoyage et de sécurité, tout le monde se met à courir comme les abeilles d'une ruche. Une heure avant, c'étaient les fous qui s'agitaient.

On crie ! On gueule ! Il vient ! Il vient ! Vite ! Le ministre entame une visite inopinée à cet établissement. Ils n'ont pas été avisés plus tôt. Ils n'ont pas assez de temps pour tout régler : rendre l'ascenseur opérationnel, nettoyer les salles, changer les meubles, les draps, peindre les murs, tondre le gazon, rétablir l'éclairage, changer les vitres cassées et planter des roses, etc. On force les malades à prendre un bain collectif, puis on leur fait enfiler de nouvelles tenues.

Hmida, un universitaire, était “le fou VIP”, il a compris “le manège”, il a décidé de se faire le porte-parole des fous et informer le ministre du mauvais traitement qu'ils subissent à chaque jour que dieu fait, du non-respect des infirmiers, de la mauvaise bouffe et du manque de médicaments compensé par la technique de la maîtrise par le peur. Enfin, de tout ce qui se passe dans ce maudit hôpital des fous, gérés par des fous non déclarés. Il prépare un écrit en ce sens. Mais il hésite entre une liste exhaustive des points noirs qu'il avait répertoriés durant son séjour entre ces murs ou bien un écrit particulier.

À l'heure «H «, le convoi ministériel arrive, un comité de réception est improvisé. Il est reçu avec les youyous du personnel féminin, toutes blouses confondues, qui se tenaient là, en file face à celle des hommes, le directeur, au milieu sur son trente et un, tenant entre les mains un bouquet de fleurs et affichant un sourire forcé. Des chambres du pavillon «D» fusent d'autres youyous, lancés par les folles, qui se mêlaient aux hurlements ininterrompus des fous du pavillon «E». L'ambiance devint trop bruyante, ils n'ont pas eu le temps de leur administrer des sédatifs pour les calmer. Afin de détendre l'atmosphère, le directeur glisse une pincée d'humour au ministre : « Vous voyez Monsieur le Ministre, ils sont fous de joie de vous voir !»

Hmida, le moins violent de tous, eut la chance de compter parmi ceux que le ministre devait passer par leurs chambres pour s'enquérir des conditions de leur séjour. Les autres, les plus agités, furent assignés dans leur quartier. Hmida échange quelques mots avec le ministre et lui glissa un papier dans sa poche, en lui disant en bon français : «On ne manque de rien monsieur le ministre, c'est dans la poche !» C'était son mot de passe.

À la villa d'hôtes du wali, le ministre ouvrit le papier et là, stupéfaction ! Il lit :

«Dedans, les fous sont foutus, dehors, les futés s'en foutent éperdument et entre eux et vous il y a Hmida, à la lisière du monde de la folie et celui que vous appelez : raison. Dehors, Hmida était impatient de gravir les échelons sans faire de concessions sur ses principes ou piétiner ses convictions. Il n'a pas réussi à joindre entre ambition et droiture morale. A-t-il mal apprécié la situation ? Peut-être ! Mais le résultat est là : frustration et déprime finirent par le basculer dans le côté obscur, celui de la folie. Sans pour autant perdre tout à fait la raison pour laquelle il est devenu fou. Hmida s'est retrouvé dedans, parmi les fous. Pour lui, la folie n'était qu'un refuge, un bouclier contre l'injustice de dehors qu'il n'a pas pu affronter seul, mais surtout, contre le dédain auquel il dut faire face toute sa misérable vie sans en comprendre les raisons.

Contrairement à beaucoup de résidents de cet asile de fous, mon histoire est différente, dit-il. J'ai choisi la folie, pour vous protéger de moi, de mes exigences incessantes qui vous tiraient vers le haut, vers le mieux que j'ai toujours souhaité pour nous tous. Apparemment, cela vous a agacé. Au lieu de vous faire gâcher votre vie donc, j'ai préféré gâcher la mienne, en vous laissant tranquilles dans votre monde déshumanisé qui ne m'inspirait plus. Vous voyez ! Ici, nous ne sommes pas plus fous que vous ne l'êtes, vous-mêmes, dotés de raison. À nos yeux, vous êtes tenus, vous aussi, dans un asile psychiatrique, mais à ciel ouvert.

Du bon sens, chacun d'entre vous prétend en êtres si bien pourvu, alors que votre ignorance est criarde. Plus vrai que le vôtre, notre monde fonctionne au réel, il n'y a pas de place à l'hypocrisie ni aux demi-mesures. Entre ces quatre murs, votre méchanceté est bien réelle, nous la vivons dans notre chair, heureusement que l'esprit, lui, n'est plus affecté, il est ailleurs. Votre maltraitance ne daigne même pas se dissimuler.

Si loin de la logique et de la bonté, votre monde hypocrite ne fonctionne qu'au forfait, la culture de «Sellek Bark» impose sa règle, celle-là même qui nous a achevés. Et maintenant que nous sommes tenus entre vos mains et sous vos pieds, respectez-nous, au moins, comme si nous étions vos animaux de compagnie, car en nous maltraitant ainsi, c'est à vous-mêmes que vous faites du mal, sans le savoir. Personne n'est à l'abri, entre la folie et la raison il n'y a que l'épaisseur d'un cheveu. En vérité, nous sommes tous dans un même bateau, une même Nef, où nous sommes, certes, les fous déclarés et vous, vous êtes les fous qui ne sont pas encore déclarés qui finiront par le couler ... Paroles d'un fou !

Dans leurs fêtes et leurs joies, on ne t'invite jamais, et s'il arrive qu'ils le fassent, on t'oublie dans un coin comme un mendiant. On t'adresse à peine la parole ! Pour eux, tu n'es pas assez important. Leurs yeux t'amoindrissent, c'est clair ! Chez eux, la» fréquentabilité «est étalonnée d'une échelle dont tu ne sauras jamais l'unité.

«El a3rs A3ndhom, Oujouh «(à la tête du client), «El a3rdat, a3ndhoum Oujouh» et sur Facebook, on t'invite. Vas y comprendre ! De ton vivant, personne ne demande après toi, car ils n'ont rien à cirer, rien à gratter, ils évoluent dans d'autres sphères que la tienne, celle de «Ennas el M'rakia», comme disait Boubagra Allah yerhmo.

Dans ton enterrement, ils se bousculent sur ta tombe, ils se disputent la pelle pour t'ensevelir. Tous, ils cherchent «Al Adjr «, les bons points de la récompense divine. Enfin, quelque chose les emmène chez toi. Quelle misère !

Garde-toi de mimer ces gens et aie à leur endroit un grand cœur et une démarche pédagogique ! Car ils sont déconnectés de la réalité de la vie sociale et sont en déphasage total de nos vraies valeurs ancestrales, celles qui ont toujours géré la famille, rythmé l'amitié ou tout simplement, le bon voisinage et le vivre ensemble.

Vous avez transformé ce pays en une véritable Nef des fous où chacun fait ce que bon lui semble. Le plus faible parmi vous est écrasé, broyé sans états d'âme, mais celui qui tape, qui frappe, qui brûle, qui hurle et qui rassemble la populace, celui-là, vous le craignez comme un serpent à sonnette, vous lui donnez tout.