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Tlemcen: Les Jeunes Algériens De la génération de la première élite moderniste au début du XXe siècle (1ère partie)

par El Hassar Bénali*

A l'aube du XXe siècle, trois personnalités éminentes, des juristes en l'occurrence, vont, dans cette période charnière sous l'occupation coloniale faire leur première incursion sur le terrain

de la prise de parole politique: Bénali Fekar (1870-1942), Taleb Abdeslam (1882-1962), Omar Boukli Hacène (1897-1971)…

Ces figures un peu oubliées de l'élite patriotique, modèles précieux d'identification, offraient avec leurs costumes, leur verbe, leur culture, une image très incarnée de l'Algérie ; nous tenterons de ramener un peu de lumière, à l'occasion de l'hommage qui leur a été rendu par l'Association ‘ECOLYMET' de Tlemcen.

Ils étaient pleins d'admiration à leur époque remplissant leur devoir de défense des droits et des libertés. Evoquant leur souvenir en tant que premiers repères, le leader nationaliste Messali Hadj (1896-1974), dans ses mémoires, écrit que jeunes : «Nous regardions ces hommes avec admiration et considération. Ils représentaient l'élite de notre cité, et nous pensions qu'ils pourraient prendre notre défense…». Mettre de la lumière sur ces figures c'est commencer, tout d'abord, par une contextualisation et une compréhension de leur environnement, le temps de leur vie.

Après la geste guerrière bénissant la lutte sous la conduite du héros national l'Emir Abdelkader et des chefs des insurrections populaires, le temps des Jeunes, amorçant un nouvel élan, va ainsi écrire une page nouvelle de l'Histoire moderne du pays. L'émergence de la société civile moderniste incarnera, à l'aube du XXe siècle, le nouveau visage générationnel de la résistance politique dont les relais seront essentiellement les ‘Nadis' ou les cercles. Ces espaces d'émancipation ont constitué, le temps des jeunes, une sorte de fourriers au miroir de divers courants (libéral, islamiste, progressiste…).

Leur riche expérience «façonnant» des hommes qui n'a, jusque-là, présenté aucun intérêt, ne sera malheureusement, jamais été renouvelée. En ces temps pour les jeunes de la nouvelle élite, l'absolu impératif était de ne pas accepter de vivre aux lisières du temps, en refusant la soumission, la marginalisation. Ils usèrent de beaucoup de tact et de savoir pour réussir leur combat défensif s'imposant, non sans se heurter au dogme exclusiviste des colons. Que de souvenirs rappellent, encore, l'épopée des Jeunes dans la politique, mais aussi dans la culture, l'art, la solidarité dans l'ambiance des cercles.

Les Nadis : Une expérience jamais renouvelée

Evoquer le parcours des trois éminents juristes et hommes politiques: Bénali Fekar, Taleb Abdeslam et Omar Boukli Hacène,dans leur milieu,insistant sur leur rôle en tant que protagonistes c'est lire une des précieuses pages de l'épisode des Jeunes, en quête de reconnaissance et qui n'a pas manqué le tournant du siècle passé. L'engagement patriotique de ces trois juristes s'affirma à un moment où la colonisation était entrée dans une phase administrative et militaire cruciale, au début du XXe siècle et cela, après l'épreuve d'une longue résistance menée par le peuple, dès le début de l'occupation coloniale. Le récit des jeunes de la nouvelle élite moderniste formée, à l'école franco-arabe, allait prendre le relais de la lutte, sous une autre forme, politique cette fois-ci, intervenant sur le champ du droit et des principes liés à la reconnaissance et au droit à l'existence. Evoquer le temps de ces juristes nous ramène à porter notre regard sur le milieu et expliquer par là, la pertinence du moment avec un éclairage sur les différentes strates d'évolution de la société politique, en Algérie, sous l'occupation coloniale depuis le début du XXe siècle.

Que sait-on de la politique inaugurée par la nouvelle élite cherchant l'accès à la parole politique et cela, en dehors du discours de l'occupant, visant à maintenir la colonisation en rabaissant les Algériens au sort d'indigènes ? Très peu de choses. Elle fut, paradoxalement, sous-estimée ou minimisée, jusqu'à prendre une place nulle dans l'histoire du pays. C'est ce qui explique un peu l'histoire de la conscience algérienne et de sa difficulté à faire entrer dans sa mémoire des phases importantes de son passé.

La chronique des ‘Jeunes' de la première élite partisans d'un nouvel âge est restée, encore à ce jour, sous-évaluée par les historiens. Si en Algérie il n'existe aucun texte d'ampleur sur le sujet il est, par contre, suffisamment étudié, ailleurs, en Egypte et en Tunisie. Ce moment est resté comme pris en otage d'une certaine lecture, alors qu'il a ouvert un champ de pensée et de mobilisation, sur des problèmes majeurs liés au progrès, la liberté, les droits politiques… dont les thèses éclairent, souvent encore, certaines de nos réalités aujourd'hui. L'élite nouvelle allait adopter des attitudes favorables à des changements marquant aussitôt des ruptures, faisant le choix recherché d'une évolution-libération, inaugurant une page nouvelle dans l'histoire contemporaine de la vieille cité.

Ce mouvement générationnel d'ouverture, tendant vers le politique, s'est inscrit dans l'histoire sous le nom de «Jeunes Algériens». Il est une étape importante dans le processus de transition allant vers l'exigence nationale. De hautes figures y ont gravé leurs noms parmi, notamment, les premiers instituteurs «indigènes» et des lettrés formés à la double école arabe et française dont les frères Larbi et Bénali Fekar, Mohamed Agha Bouayed, Mostéfa ra, Ghouti Bouali, Abdeslam Aboubekr…

Des savants-légistes dans l'art et la chanson

Au début du XXe siècle la colonisation étant devenue un fait incontournable. Les habitants y appréhendaient difficilement l'avenir. L'opinion générale était partagée entre les religieux dont le discours s'attachait à traduire un sentiment de perte du pays et les ‘Jeunes' de la nouvelle élite qui en appelaient à des changements aux fins d'une renaissance. Durant cette période on y décela, déjà, une ouverture aux courants avec une perception du monde et de son actualité.

Des indices montraient qu'à cet instant l'effervescence politique, culturelle et religieuse était à son paroxysme. Elle était au rendez-vous du temps précieux intermédiaire celui des «Jeunes Algériens» dans le sillage des «Jeunes Egyptiens» et des «Jeunes Tunisiens» influencés aussi par la «Jeune Turquie» qui signait, au début du XXe siècle, le début de l'ère des réformes pour faire face aux défis du temps présent. Ce moment de renaissance rétablit des hiérarchies basées sur le savoir, l'engagement, l'attitude affirmée envers le progrès. Le paysage politique y dessinait le contour à trois courants favorables, le premier: celui des modernistes engagés en faveur du progrès par l'instruction et l'évolution, dans tous les domaines, y compris celui de la femme; le second : des conservateurs avec un rapport fort à l'identité prenant appui sur la religion; enfin, la troisième, réformiste stimulant l'avant-garde pour un réveil musulman.

La mémoire culturelle et politique a longtemps gardé le souvenir de la jeune élite issue de l'école franco-arabe dont les places publiques s'honoraient fièrement encore de leurs silhouettes emblématiques, établissant une nouvelle hiérarchie sociale avec des hommes au vestiaire fait de pantalons bouffants à plis, gilet brodé à glands, stambouliote… présentant des tableaux pittoresques de la vie traditionnelle jugés, non d'après leurs habits, mais d'après leurs paroles et leurs œuvres. Dans sa posture, cette jeunesse était gagnée par le sentiment de reprise mêlant prise de conscience et ardeur collective de progrès. Les ‘Jeunes' étaient devenus des modèles, pendant ces années de passage de relais, rompant l'ordre dominé, jusque-là, par les savants de droit religieux qui, entrant dans un repli formaliste, étaient plus situés entre ce qui est licite et ce qui ne l'est pas, appréhendant la situation avec fatalisme.

Le cercle ‘Nadi Chabiba wataniya djazaïria', fondé en 1906 : Un champ préparatoire à la vie politique

C'est dans le milieu des cercles que les ‘Jeunes' allaient acquérir leur potentiel politique et nationaliste, en formation. Leur mouvance dans les cercles patriotiques n'était pas une force organisée, mais elle représentait une sensibilité innovante, un peu révolutionnaire, par rapport à l'esprit encore trop conservateur de l'époque. C'est sous son ciel que la cité a vu l'émergence d'une conscience politique de groupes dans des cercles, une douzaine au moins : ‘Nadi radjaa', ‘nadi islami', ‘nadi ittihad', ‘nadi Saada'… à l'instar des clubs de progrès ‘Jeunes Turcs' qui ont vu le jour sous les ‘Tanzimats', la période pré-kémaliste. Ces cercles, inspirant vigueur et énergie vitale, gravitaient autour d'une bibliothèque débordante de livres, ‘les Amis du livre' et de cercles littéraires dont la jeunesse littéraire musulmane, fondée en 1919 par Ahmed Mahdad, avec comme président d'honneur Si M'hamed Ben Rahal. La politique des ‘Jeunes' était en lien étroit avec la culture mais aussi avec le sport, avec la création, en 1916, du «Football club tlemcenien» dont le jeune ‘Hadji' Messali en était un des joueurs affiliés. Installant la diversité politique dans la plus grande tolérance idéologique, ces bulles ont été, multipliant les rencontres et les échanges, un véritable champ préparatoire et d'incursion politique. La vie a fait partie du patrimoine politique dont on a à tirer des leçons, n'a malheureusement pas été renouvelée post-colonisation. Autant de facettes, d'expériences ignorées dont il est temps de découvrir. Cette sociabilité moderne des ‘Jeunes' dont le statut est attesté par le rôle qu'ils vont jouer au sein de ces bulles, procède de l'ère pré démocratique de la spécificité de Tlemcen et d'autres vieilles cités au Maghreb… A travers ces lieux d'identification ou ‘Nadis', ces cercles de rencontres où l'on apprend la confiance, la sociabilité et le langage comme du temps des ‘masriyate', ces mythiques cercles de lettrés au cœur de la vieille médina, les ‘Jeunes' dans leur réalisme avaient conscience de vivre un moment de renouveau, au tournant de la phase nouvelle. Le ‘nadi chabiba wataniya djazairia' (cercle des jeunes patriotiques algériens), fondé en 1906, reconnu officiellement en1910 par l'admission dans son comité un adhérent naturalisé pour bénéficier de la loi française sur les libertés, fut le premier, avant la création des autres cercles au miroir de clivages jeunes-vieux, de plus en plus populaire, qui ont fini par décliner un tableau riche et diversifié de courants, au sein de la société traditionnelle. Avec la fermeture post-indépendance de ses ‘Nadis', QG des artistes et des intellectuels du nouvel âge de Tlemcen dont nous avons dressé, en forme de galerie, les portraits dans un livre collectif avec Mohamed Amine et Salim El Hassar ‘Florilège, histoire, art et politique', Dalimen, Alger, 2011 allait, ainsi, couper court avec un passé militant qui a accompagné, pendant plusieurs années, la politisation de l'opinion, au tournant du siècle passé.

Les Nadis : des espaces d'expression et de liberté

Le credo des cercles ou ‘nadis' suscitant des rapprochements dans la tradition amicale où les jeunes, sortis du contexte de leur vie habituelle, allaient œuvrer, ensemble, à imaginer des choix politiques a, dès le début du XXe siècle, commencé à bouleverser la vie culturelle et politique, à Tlemcen. Il a été à l'origine d'une véritable petite révolution qui a fait entrer les vieux citadins, dans un nouvel esprit, impliquant de nouveaux comportements et, au fur et à mesure des engagements, de nouvelles formes de pensées, certaines d'obédience séculariste, d'autres inclinant vers la gauche progressiste acceptant le choix laïque, soufflant par-là l'avènement du nouvel esprit. La pensée progressiste anti-impérialiste caractéristique d'une modernité a fait fortement impact vers les années «30», à Tlemcen et cela, dans le milieu des jeunes intellectuels avec des figures de proue telles Mohamed Badsi fondateur de l'Association ‘Les amis de l'URSS', voire plus tard encore, toute l'équipée des jeunes engagés politiquement dont Mohamed el Yebdri, Mustapha Yellès Chaouche, Abderrahmane Bouchama… de la première génération suivie par des jeunes au profil d'intellectuels, instituteurs ou professeurs, dont Mohamed Dib, Abdelkader Guerroudj, Djilali El Hassar, Ghani Mered, Sid Ahmed Triqui, Djelloul Yellès, le martyr Inal Sid Ahmed… La création des «Nadis« fut un moment fondateur de l'éthos démocratique et libéral de la modernité et c'est pour cela qu'il est utile, aujourd'hui, de s'intéresser à son étude, en tant que phénomène de l'évolution, de la pensée politique en Algérie, à l'aube du XXe siècle.

A suivre

*Journaliste et auteur de : -Maghreb Lectures Edilivre, Paris, 2011.

-Les Jeunes Algériens et la mouvance moderniste. Les frères Larbi et Bénali Fekar, Edilivre, Paris, 2013.

- Le rêve moderniste en Algérie à l'aube du XXe siècle, Presses académiques de France (P.A.F), Paris, 2014.

-Les Nadis : De la génération de la première élite moderniste, Alger, 2018 (en voie de parution).