Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Une dérision de la conjoncture portant sur la culture des œuvres littéraires

par Benallal Mohamed *

«Tu seras un écrivain, mon fils. Mais dans cette chose où nous sommes, apprends quand même un métier qui peut mettre de la nourriture sur la table» citation.

Parlons-en ! Un petit chouïa, si vous permettez, sur la toile de fond de culture côté «livre». En Algérie plus particulièrement, pour ne pas s'accrocher sur le ministère de la Culture, un créateur d'œuvres littéraires ne peut être qu'un petit lambda dépourvu de moyens financiers mais riche en culture littéraire, deux options se présentent selon la teneur qui freinent la vague stimulante du développement de la culture littéraire.

Il est clair que tout livre représente une œuvre quelle que soit sa nature, elle regroupe plusieurs assistants qui permettent de mettre en place un ensemble de maillons formant un tissu allant de la production d'idées, vers la production du produit (livre) sur les rails de l'art, une animation culturelle s'appuyant sur plusieurs supports (comité de relecture-critique-TV-radio-publicité…), des diffuseurs, transporteurs qui font partie du réseau de l'œuvre littéraire et en fin le marché culturel représenté par une abondance de librairies qui donnent le signe contextuel de la bonne santé de la culture, à savoir la connaissance, l'éducation, la formation, le savoir, l'instruction… Chaque élément faisant partie de la chaîne de ce processus du livre allant depuis sa naissance jusqu'à sa consommation finale constitue un segment spécifique d'un marché pouvant booster la culture d'un côté et booster la croissance économique de l'autre côté, en faisant allusion aux autres éléments constitutifs du livre (papier, encre, photos…).

«Le métier des intellectuels est de chercher la vérité au milieu de l'erreur» citation de Romain Rolland.

En Algérie, ce créneau (littérature-livre) est mal exploité sinon ignoré alors qu'il renferme une croissance culturelle durable et civilisationnelle, le marché du livre proprement dit n'existe pas, la majeure partie des librairies avaient mis leur clé sous le paillasson, faute d'un plan de charge négatif, les Algériens ne lisent pas, la preuve du seul et unique modeste sondage (reportage) effectué par une chaîne TV au niveau de la chambre APN (Assemblée populaire nationale), le nombre de livres lus par les «parle-men-taire» est quasi nul ; par conséquent, le constat est clair, le livre ne fait pas partie des habitudes de notre quotidien, il faut bien remplir la panse ! Car ce pays n'a pas besoin de têtes pensantes.

Nous estimons quand la technologie était limitée et où les gens avaient des livres et le temps comme amis qui les suivaient partout, de nos jours, la lecture vient de connaître une baisse considérable, suivie également avec une baisse démesurée du niveau scolaire.

Certes, beaucoup de changements ont eu lieu surtout dans le domaine du numérique où une très grande progression s'est faite (TV satellitaire, internet, jeux vidéo, smartphone), ce qui n'arrange pas beaucoup les amateurs de la lecture. Malheureusement, l'ami (livre) d'hier a été remplacé par de nouveaux amis (gadgets) !!!

Si l'on se permet d'évaluer au niveau d'un contexte restreint (cité-quartier-ville), le comportement des Algériens par rapport à la lecture, nous pourrons avancer sans complexe:

- Des Algériens lisent de moins en moins. Les lecteurs qui lisent des livres papier et des livres numériques sont très rares.

- Une lecture numérique est inexistante. Les librairies chôment, c'est pourquoi ils mettent leur clé sous le paillasson, c'est déjà une forme de décadence culturelle.

- Diversification et externalisation des circonstances de lecture. Les Algériens ne lisent pas à domicile, encore moins dehors, dans les transports en commun, dans les cafés, cela ne fait pas partie des us et coutumes des Algériens d'aujourd'hui.

- Les brocanteurs de livres d'occasion sont en voie de disparition et suivent la ligne de la fermeture des librairies.

- La lecture d'un livre donne plus de bénéfices, ces derniers sont reconnus à la lecture. L'approfondissement des connaissances et le plaisir restent les premières motivations. Plus que jamais valeur refuge, la lecture permet également de s'évader, d'oublier le reste ou de mieux comprendre le monde qui les entoure.

Par ailleurs, que ferait ce petit «lambda» algé-rien dont le peu de sous qu'il a ne lui permettent guère de s'offrir même pas un paquet de cigarettes.

Le peu de livres achalandés dans le peu de librairies existantes, ils sont vendus à des prix qui vous renvoient paître ailleurs, surtout ne prenez pas la peine d'acheter un livre ni de le lire, car votre portefeuille ne supporte pas cette lourde charge face à l'hyperinflation des produits, d'autres articles de première nécessité. Devant l'état des choses actuel, le principe veut que tout producteur est par conséquent le résultat d'un métier bien distinct, sauf que l'auteur d'un livre ne peut être un métier, sinon il crève, tous les auteurs ont un autre métier car un métier d'auteur n'a pas de statut, donc ni le droit aux prestations sociales, ni au congé payé, ni… ni… Le métier d'auteur est lourd de sens et de poids, car il est écrivain, éditeur-commerçant-transporteur-agent de publicité-… Soit 36 métiers sinon 36 misères ! Une masse insupportable négligée par les pouvoirs publics. Ne dit-on pas qu'un «métier qui ne donne pas de quoi vivre à celui qui l'exerce ne vaut pas deux fèves». Engager une somme faramineuse pour l'édition d'une œuvre dont la rotation de vente se fait sur un très long terme n'est pas bénéfique pour un auteur écrivain, en plus d'un contexte hostile aux critères commerciaux.

«Mon métier est de faire mes livres, et de combattre quand la liberté des miens est menacée» A.Camus.

Les maisons d'édition établies selon la norme de la règle de l'art n'existent pas chez nous, ce sont des imprimeurs, la stature de la SNED n'existe plus aujourd'hui, ailleurs, elles sont liées aux empires de la haute finance qui contrôlent tous les médias et monopolisent le marché pour en faire un produit de sélection politique pour booster la suprématie de l'empire de la haute finance. Elles sont hantées par le profit toujours et tout le temps, c'est le profit qui est mis en jeu pour s'emparer des circonstances politiques et économiques, elles représentent un poids très conséquent pour modeler l'opinion publique, on les qualifie souvent de faiseurs d'opinions.

Par ailleurs, l'autocensure est encroûtée chez la majorité des auteurs même dans les pays où la liberté d'expression fait partie du contexte. Cette autocensure se manifeste au niveau du marché par le biais du chiffre d'affaires, car tout se rapporte aux sous. L'exemple le plus pertinent est celui d'un directeur de journal expliquant l'autocensure, il disait qu'une simple impression dans le journal papier d'une contribution allant dans le contresens de l'usage de l'action de l'Etat ou celle du pouvoir, c'est automatiquement la fermeture du robinet de la publicité (source de la finance) qui représente plus de 60% du chiffre d'affaires du journal et ceux qui ne pratiquent pas l'autocensure sont condamnés à disparaître. Alors ceux qui veulent parler plus fort que les zélateurs du pouvoir n'auront plus de place pour exister ni d'aliments financiers pour s'abreuver dans le quotidien ; l'histoire leur réservera par contre un coin bien au chaud.

*Ecrivain