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Recension de «Nous autres» sous la direction de Amine Khan

par Farouk Lamine

Nous autres est un livre rédigé sous la direction d'Amine Khan. Il réunit des articles de plusieurs auteurs aux horizons différents. Amin Khan est poète, Malika Rahel est historienne, Akram Belkaïd est journaliste, Farid Chaoui est médecin pour ne citer que quelque-uns.

Un livre extrêmement intéressant qui est à la fois un constat descriptif et une réflexion sur l'Algérie contemporaine«prise dans l'étau de l'archaïsme et de la domination»et cela dans des domaines aussi divers que la liberté, l'histoire, l'environnement ou le système de santé etc. Nous ne pourrons pas faire l'exposé de tous ces articles, tous aussi intéressant les uns que les autres, nous aborderons donc quelques points.

Par «Nous autres», Amin Khan désigne ceux qui veulent faire avancer les choses, par la pensée, la lutte, le travail et l'amour ; des principes auxquels Amine Khan croit et espère faire croire. C'est un manifeste pour une Algérie heureuse, mais son postulat de départ est un pessimisme ou un désespoir (le titre est probablement une référence à la dystopie de l'écrivain russe Ievgueni Zamyatine Nous autres qui inspira Orwell pour écrire 1984 ?)lié à la situation actuelle du pays. Un pays qui, ayant oublié son histoire, pense que l'histoire l'a oublié. Dans son article «Un demi-siècle d'errance ?», Said Djaafar évoque les nombreuses fissures qui sont apparues dans la société algérienne menaçant sa cohésion : revendication identitaire, repli sur soi, localisme…et dont le conflit de Ghardaïa est le symptôme le plus inquiétant. L'auteur voit là le résultat d'un manque ou d'un refus d'un espace-nation où la citoyenneté s'exerce et se construit. Il déplore la perte de l'élite de la génération intermédiaire, celle des années 1990 (Akram Belkaïd mentionne le chiffre de 100 000 cadres ayant pris le chemin de l'exil), celle censée assurer la transmission du savoir et des valeurs.

C'est une élite qui peine toujours à se reconstituer. Tout cela dans un contexte régional et international sulfureux. Pour Akram Belkaïd, l'espoir réside, du moins en partie, dans une richesse inexploitée : la diaspora algérienne qui se chiffre par centaines de milliers à l'étranger. Celle-ci, précise-t-il, ne se constitue plus uniquement d'ouvriers peu ou pas éduqués comme il n'y a pas très longtemps ; elle se constitue désormais, en bonne partie, de cadres formés et chevronnés dans plusieurs domaines. Belkaïd donne l'exemple de la Corée du Sud, un pays ruiné au milieu du siècle dernier, devenu,en partiegrâceà l'encouragement de sa diaspora à rentrer de l'exil, l'un des pays modèles. Mais c'est un encouragement concret qui a été entamé par ce pays, axé sur trois éléments en particulier : logement décent, santé et éducation de qualité.

L'historienne Malika Rahel dresse, de son côté, un constat d'un domaine névralgique pour penser l'avenir du pays : son histoire, notamment celle de l'après 1962. Manque et négligence d'archives, dévaluation de la discipline, climat politique et juridique guère propice à l'écriture de l'histoire, tant d'obstacles pour les historiens. Comment envisager dès lors l'avenir sans histoire ? Probablement à travers une écriture par le bas, une histoire populaire à la manière de l'historien américain Howard Zinn qui écrit «Une histoire populaire des États-Unis». Mais comment y procéder en l'absence d'une histoire préexistante de l'Etat à laquelle celle-ci pourrait être adossée,ne serait-ce que pour la contester, s'interroge l'historienne.

Le livre comprend aussi des réflexions sur la liberté, un thème qui traverse tous les textes réunis dans ce livre. Les réflexions sur la liberté sont menées par Mouloud Boumghar, Chawki Amari et en un sens Nedjib sidi Moussa. Un sujet très important qui bénéficie de peu de réflexion constate le Pr. Boumghar. Le constat est peu reluisant malgré les faibles avancées. Les libertés collectives priment sur les libertés individuelles, et les problèmes se posent plus en termes de justice et de distribution des richesses, note justement Chawki Amari.

On peut probablement reprocher à ces réflexions autour de la liberté le fait de négliger l'histoire ou la genèse du libéralisme en Occident, et donc de la «liberté européenne» dont parle le Pr. Boumghar. Le libéralisme, selon la critique contemporaine, est en grande partie le résultat des guerres de religions qui ont ravagé l'Europe pendant le XVIème et le XVIIème siècles. Ce traumatisme, selon cette critique du libéralisme, serait à l'origine de cette neutralité morale de l'Etat. Une neutralité morale de plus en plus contestée en dépit de la sécularisation des sociétés occidentales, au motif qu'elle tend à saper les valeurs partagées de la communauté. Le droit d'avoir toujours plus de droits mène en fin de compte à la guerre de tous contre tous selon certains penseurs. En effet, des fissures se dessinent peu à peudans l'Occident.

Bien évidemment, notre situation est différente. En Algérie les problèmes se posent autrement, c'est la communauté qui étouffe l'individu, lui nie des libertés fondamentales. Il n'empêche que dans une société, telle que la nôtre, où le tissu social revêt un habillage religieux, n'est-il pas légitime de craindre une guerre de religion dans des sociétés religieuses ? Les mesures prises pour réguler les cultes sont sans doute excessives, mais la réflexion demeure nécessaire, en particulier dans le contexte actuel. Le Pr. Boumghar conclut que «c'est la réflexion rationnelle qui doit donc servir de critère et non les préceptes religieux.»

Certes, les préceptes religieux qui ne tiennent nullement compte du contexte et ne reconnaissent point la liberté et la dignité de l'individu indépendamment de sa croyance ne peuvent servir de critère. Mais la rationalité comme critère de jugement présente également un certain nombre de lacunes. Prenons un exemple concret, très sensible voire tabou : l'avortement. Qu'est-ce qui est rationnel, la femme de disposer de son corps ou le droit de vie ? Qu'est-ce qui est sacré, la liberté ou la vie ? Dans son livre Le libéralisme et les Limites de la justice, Michael Sandel démontre qu'il est impossible de statuer sur une telle question sans introduire un minimum de postulats métaphysiques. La conception libérale de la liberté doit faire l'objet d'examen minutieux et approfondi qui en relèverait les défauts et les contradictions, ne serait-ce que pour parer à un type de discours religieux qui se nourrit de ses contradictions. C'est une étape nécessaire pour penser la liberté dans nos sociétés, et cela face, d'une part, à une hégémonie libérale qui cherche à tout prix à imposer sa version économique, politique et culturelle de la société, et d'autre part à un fondamentalisme religieux qui paradoxalement, s'appuie sur ce libéralisme économique pour propager sa doctrine archaïque.

Nous autres contient aussi d'autres contributions brillantes, que je ne pourrai pas citer en entier, à l'instar de l'article du Pr. Slim Benyoucef sur l'environnement, un sujet qui bénéficie de très peu de réflexion dans le pays en dépit de son caractère urgent et fort inquiétant. Le docteur Farid Chaoui livre de son côté une brève histoire du système de santé algérien, indispensable à toute personne désireuse de comprendre le fonctionnement du système de santé algérien, ses lacunes et ses difficultés qui culminent aujourd'hui dans la crise actuelle dans ce secteur. En somme, Nous autres est un livre de réflexions mais aussi un appel à la réflexion sur nous-même, sur notre société, nos valeurs et nos travers. Un projet louable, mais le manque de réaction confirme malheureusement le manque de lecteurs et le manque de volonté.