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La diplomatie algérienne face aux risques de guerre

par Yacine Teguia*

A l'heure actuelle, l'attention du monde entier est focalisée sur le Moyen-Orient et la péninsule de Corée. Qualifiée de «regrettable» par le chef du gouvernement algérien, l'agression de la coalition américaine, française et britannique sur la Syrie, en représailles à un pseudo-usage d'armes chimiques par l'armée syrienne, a placé l'humanité au bord d'un conflit nucléaire selon certains commentateurs.

Elle aura été suivie de la sortie des États-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien et par de nouvelles attaques israéliennes en Syrie. Tout aussi dangereux ont été les échanges de menaces entre les présidents Donald Trump et Kim Jong-un, autour des essais nucléaires et balistiques menés par la Corée du Nord. Cette situation internationale est décrite par des observateurs comme plus périlleuse que celle connue durant la guerre froide. La presse mondiale a fait part des risques et a livré différentes analyses sur les raisons immédiates et lointaines des tensions. Les explications embrassent aussi bien la défaite de Daesh que l'émergence d'un monde multipolaire où la Russie et la Chine se posent en rivaux stratégiques des USA. A Washington, où on considère l'Amérique comme une Nation exceptionnelle, cette posture est assimilée à du révisionnisme.

Les États-Unis se sentent acculés, craignent de perdre leur statut international et appréhendent qu'une nouvelle bulle financière mondiale éclate alors qu'ils n'arrivent pas à juguler leur double déficit commercial et budgétaire. Les démarches protectionnistes de Trump et les restrictions dans les dépenses publiques, à l'exception du budget militaire, n'auront pas pu enrayer la mécanique qui semble conduire inéluctablement au déclassement des USA et à la perte de confiance dans le dollar. Et c'est comme si cette évolution rendait le président américain furieux. Il réagit de manière intempestive. Il sort de l'Accord de Paris sur le climat, rejette aussi bien le partenariat trans-pacifique que le partenariat transatlantique, construit un mur avec le Mexique ou défie le Conseil de sécurité de l'ONU et le monde par ses interventions militaires en dehors du droit international. Trump revendique chaque jour son unilatéralisme et affirme de façon entêtée son refus de voir le statut des états-Unis remis en cause. Les couloirs de la Maison Blanche sont remplis de généraux et de va-t-en guerre qui n'attendent que d'en découdre pour restaurer la grandeur de l'Amérique et imposer sa vision du monde.

Toutes les démonstrations de mépris et la volonté de domination affichée par l'occupant de la Maison Blanche ne paraissent, jusqu'à maintenant, n'avoir provoqué aucune prise de conscience sur le caractère agressif de l'impérialisme américain. On continue à banaliser l'attitude de Trump, à n'y voir qu'un trait de caractère personnel, une méthode de négociation ou une tentative de diversion par rapport aux révélations scandaleuses dont il est l'objet ou en lien avec les difficultés politiques internes qu'il affronte. On ignore que les menaces contre l'Iran ou la Corée du Nord sont antérieures à son arrivée à la Maison Blanche. On peut ainsi continuer à réciter des mantras sur l'impossibilité d'un conflit où l'on ferait usage de l'arme nucléaire. Pourtant une étude de l'université de Stanford montre qu'une grande majorité des Américains autoriserait une frappe nucléaire contre l'Iran si elle ne faisait pas plus de 2 millions de morts parmi les Iraniens ! Soit les dirigeants du monde sont trop effrayés par cette perspective, soit ils font des calculs cyniques, en se disant que le monde se trouve devant une bifurcation sans que l'on puisse dire avec certitude quelle voie il prendra : un retour à un monde multipolaire qui devra intégrer les effets de la mondialisation ou une accentuation, dans des formes inédites, de son caractère unipolaire.

Beaucoup voudraient convaincre les Algériens que tout cela se passe loin de chez eux et que s'en soucier serait, à bien des égards, surréaliste. Ils ont suffisamment de problèmes au quotidien pour aller s'occuper de ceux des autres ou de ceux qu'ils seraient impuissants à régler. Même les conflits et les menaces à nos frontières sont présentés comme des subterfuges visant à détourner des enjeux internes. Il est vrai que l'austérité et l'arrogance des forces de l'argent sale rendent d'autres questions urgentes, tandis que l'attention d'une classe politique loin des réalités du monde semble retenue par l'idée indécente d'un 5ème mandat de Bouteflika. Mais on sait aussi que cette classe politique a fait ses choix internationaux et ceux-ci sont apparus à l'occasion du printemps arabe à travers le soutien à l'intervention de l'OTAN en Libye ou aux forces qui appelaient au djihad pour renverser Bachar El Assad. Les partis réitèrent d'ailleurs, chaque jour, leurs positions, aussi bien à travers la justification du jeu trouble de la Turquie en Syrie, pour ce qui est des islamistes, que par leur enthousiaste pour le compromis avec les islamistes en Tunisie, pour ce qui est des démocrates. Et tous se retrouvent pour exiger l'ouverture de la frontière terrestre avec le Maroc alors que les problèmes qui justifient sa fermeture n'ont pas été réglés.

 C'est dans ce contexte que le Maroc menace d'intervenir militairement au Sahara occidental et rompt ses relations diplomatiques avec l'Iran, en suggérant que l'Algérie aurait permis à ce pays de faire transiter par son ambassade des armes destinées au Polisario. Le Maroc, défait diplomatiquement auprès de l'Union européenne ainsi qu'à l'ONU, et agité par une contestation sociale qui ne faiblit pas, semble vouloir se saisir d'une situation internationale incertaine et porteuse d'un conflit avec l'Iran, pour appeler à l'unité nationale, tenter de faire oublier ses échecs et appréhender la question de la succession qui se pose en raison de l'état de santé du roi. Comme il y a de moins en moins de place pour les intrigues et les manœuvres dilatoires autour du processus d'autodétermination, le royaume semble ainsi prêt à une fuite en avant. Le vice-ministre de la Défense algérien aura donc été dans l'obligation de superviser des exercices militaires à nos frontières ouest par deux fois en l'espace d'un mois afin de s'assurer de la disponibilité de l'armée algérienne à faire face à la dégradation de la situation. Cette menace reste cependant contenue car les États-Unis se montrent de plus en plus favorables à une solution d'autodétermination au Sahara occidental malgré tout leur intérêt à isoler l'Iran. Le comportement de Washington peut cependant nourrir d'autres craintes.

Il va sans dire que le Maroc n'est ni pire, ni meilleur que tous les pays qui s'apprêtent à se saisir d'éventuels conflits régionaux provoqués par les états-Unis pour essayer de maintenir des positions obsolètes dans le nouvel ordre international qui se dessine. Et on sent bien toutes sortes d'autres manœuvres en Afrique et au Sahel en particulier, mais aussi en Europe ou en Amérique latine. Un rendez-vous est déjà programmé qui pèsera lourd sur l'avenir du monde. Alors que ce 14 mai l'ambassade américaine en Israël a été transférée à El Qods, suscitant de nouvelles tensions, le président américain rencontrera le président nord-coréen à Singapour le 12 juin prochain. La presse japonaise suppute que la fin de la guerre de Corée pourrait être proclamée, mais à Washington on appelle toujours à accroître la pression sur Pyongyang. Ces temps forts dans les relations internationales ouvriront peut-être un nouveau chapitre de l'histoire pour tous ceux qui s'inscrivent dans le sillage d'un monde unipolaire dominé par les USA ou ceux qui souhaitent un monde multipolaire où les états seraient respectés.

Comment la diplomatie algérienne a-t-elle anticipé les évolutions en cours ? Depuis près de 20 ans, Bouteflika s'est attelé à redynamiser la politique étrangère algérienne. Il est vrai qu'il arrivait au pouvoir au moment où le pays avait été mis sur la défensive autant par l'affrontement avec le terrorisme islamiste et les accusations liées au qui-tue-qui que par l'ajustement structurel imposé avec le rééchelonnement de notre dette. Sa politique sera marquée par une volonté de stabilisation, de réhabilitation et de renforcement des institutions ainsi que par l'obligation de gérer les séquelles de l'affrontement avec le terrorisme islamiste. Au plan interne, la trêve avec l'AIS sera prolongée par la concorde civile ainsi que la charte pour la paix et la réconciliation qui apparaîtront comme une tentative d'usurper la résistance à la barbarie islamiste tandis qu'au plan externe sa gestion paradoxale n'aura pas empêché d'en finir avec le qui-tue-qui. Un consensus sur les questions internationales s'exprimait et il était naturellement porté par «l'homme du consensus». Bouteflika sillonnait la planète, donnant des interviews à la presse mondiale et confrontant ses nouveaux alliés à quelques problèmes diplomatiques. Saïd Sadi est ainsi parti représenter l'Algérie à l'enterrement de Hafez El Assad tandis que Bouguerra Soltani a été accusé, à l'étranger, d'avoir commis des actes de torture.

Le rôle pris par Bouteflika au plan international correspondait à celui qu'il prenait au plan national. Il n'était pas un trois-quart de président mais le chef de l'armée et de la diplomatie. La politique étrangère de Bouteflika a donc été un reflet de sa politique intérieure. Elle en a exprimé les avancées et les limites et sera marquée par l'ambiguïté. Le consensus se réfère alors moins à l'émergence d'un discours unique qu'à un certain nombre d'ambivalences, de contradictions et de paradoxes qui marquent la coexistence et l'enchevêtrement d'idéologies différentes, symptomatiques du caractère hybride de l'état. Ces discours sur la francophonie au moment où il favorisait ses amis arabes du Golfe, l'accueil des ONG internationales en même temps qu'il renoue avec l'Iran ou le Soudan, son invitation à Enrico Macias quand il condamnait des journalistes partis en Palestine et accusés d'être passés en Israël sont autant d'éléments qui soulignent sa démarche contradictoire. Mais en 2001, cette ligne aura été bousculée par le Printemps noir en Kabylie et les attentats du 11 septembre aux USA. Tirer à balles réelles sur des jeunes qui manifestent pacifiquement n'est jamais justifiable auprès de l'opinion nationale ou internationale et continuer à tourner le dos à l'expérience de la lutte contre le terrorisme islamiste au moment où il était désigné comme la première menace mondiale eut été suicidaire. Dès lors la politique étrangère est marquée par le sens de l'opportunité.

Le pouvoir se convertit à la realpolitik et donne le sentiment que la dimension idéologique qui pouvait subsister dans sa ligne se serait évanouie. L'Algérie mène dorénavant une politique de puissance moyenne basée sur trois piliers fondamentaux : la sphère d'influence, l'intérêt et la capacité de projection de puissance. Les achats d'armes commencent à augmenter sensiblement. L'Algérie affirme son choix pour la défense de la souveraineté nationale sans exclure une responsabilité internationale. L'élection présidentielle de 2004, durant laquelle les chancelleries, en particulier celle de France, se sont fourvoyées sur les chances de Benflis, ou la réaction militaire à Tiguentourine en 2013 sont des occasions de faire comprendre que le pays n'acceptera aucune ingérence extérieure dans ses affaires internes. L'Algérie rejette toute intervention étrangère au nom du respect du droit international. Elle engage l'ANP dans le Dialogue méditerranéen de l'OTAN mais se démarque de l'intervention de l'OTAN en Libye et défend la médiation de l'Union africaine. Elle adopte une diplomatie de niche (lutte anti-terroriste et plus tard exportateur de paix au Mali ou en Libye), jouant aussi bien sur son expérience et sa capacité d'attraction que sur sa capacité de coercition comme elle le fait en refoulant les migrants subsahariens pour peser sur les décisions de leurs pays d'origine.

Bouteflika souscrit aux grandes orientations économiques qui dominent le monde. Il soutient le néolibéralisme dans une perspective de «développement», c'est-à-dire dans le sens de ce qu'il pouvait avoir de destructeur des rapports rentiers. L'accord d'association avec l'Union européenne est signé en 2002. L'Algérie gèle une partie de la rente pétrolière dans le Fonds de régulation des recettes et procède à l'acquisition massive de bons du Trésor américains, offre d'immenses marchés publics à la Chine et achète de plus en plus d'armes à la Russie. Le pouvoir promeut les IDE et relance la privatisation, avant de prendre le tournant du partenariat public/privé et de refuser toute idée d'emprunt à l'étranger, préférant recourir à la planche à billets. L'Algérie sera présente à Davos et prêtera de l'argent au FMI après la crise financière de 2008. Elle va au secours du Venezuela de Chavez dont l'industrie pétrolière est sabotée suite à sa nationalisation, mais quelques années après le pouvoir algérien envisage, pour notre pays, une nouvelle loi sur les hydrocarbures qui offrait plus de concessions aux entreprises internationales. Bouteflika serre la main d'Ehud Barack mais en Cisjordanie un boulevard vient d'être baptisé à son nom. Si l'Algérie s'abstient lors du vote de la Ligue arabe qui retire son siège à la Syrie, elle rejette la classification du Hezbollah en groupe terroriste, si elle refuse de participer à la coalition au Yémen, elle condamne les tirs de missiles par les Houthis sur l'Arabie saoudite. L'Algérie ratifie l'Accord de Paris sur le climat et tente autant que possible de se conduire comme un pays exemplaire, ce qui permet à Bouteflika de passer comme un rouleau compresseur sur les aspirations démocratiques nationales.

Le consensus interne n'aura pas tenu face aux évolutions. L'alliance présidentielle explosera en deux temps : lors du Printemps noir de Kabylie puis lors du Printemps arabe. Différentes forces veulent en effet se saisir des événements pour regagner des marges de manœuvres. C'est ainsi que lorsque des puissances occidentales détournent une résolution de l'ONU pour justifier une intervention militaire en Libye des voix s'élèvent en Algérie pour laisser faire et d'autres exhorteront, plus tard, à intervenir au Sahel. Mais les campagnes d'excitation pour une intervention à l'extérieur, les clameurs sur le peuple libyen en danger d'être exterminé par Kadhafi ou les appels pour agir contre la colonne de djihadistes qui fonçait sur Bamako n'y ont rien fait. Tout cela n'était qu'une manœuvre cousue de fil blanc destinée à voir le pouvoir s'embourber dans un conflit à ses frontières et peser sur le rapport de force à l'intérieur. Le maintien du compromis islamo-conservateur que le pouvoir se montrait prêt à dépasser à l'intérieur et l'approbation des menées impérialistes à l'extérieur sont l'essence réelle de cette politique liée à l'intervention extérieure.

Le pouvoir, plus subtil, aura navigué à vue, au prix de contorsions diplomatiques. Il dissimule habilement ses thèses derrières des principes comme la souveraineté et le droit des peuples, laissant croire à «une ligne diplomatique vertueuse» qui serait «en discordance avec sa ligne intérieure». Il se présente comme soucieux de stabilité et accuse ses adversaires de mettre le pays en danger. Le pouvoir prétend ainsi déjouer les manœuvres de ses partenaires internationaux mais ne s'oppose pas directement à eux de peur de perdre leur appui. Si le pouvoir affronte les partisans de l'intervention militaire c'est seulement parce que lui s'est déjà soumis à l'agenda des puissances et qu'il veut préserver leur confiance. La chose est donc claire : les tenants du maintien du compromis islamo-conservateur veulent une intervention militaire pour complaire aux puissances occidentales, le pouvoir veut obtenir les mêmes résultats en menant des négociations. En fait il s'agit seulement de deux conceptions de la puissance moyenne. Les uns s'inscrivent dans une conception traditionnelle et s'alignent sur les positions défendues par la puissance hégémonique, les autres défendent une forme qui correspond plus à une puissance émergente. Finalement le pouvoir et les tenants de l'ancien compromis islamo-conservateur n'arrivent pas à se mettre d'accord sur les différents moyens que doivent utiliser les puissances pour gérer la transition dans le monde. C'est en partie pour gérer cette contradiction que le ministère des Affaires étrangères a connu une période de bicéphalisme.

À l'inverse du rôle stabilisateur de la puissance moyenne traditionnelle, l'Algérie semble, de plus en plus explicitement, avoir pour principal objectif de remplir le rôle d'animateur visant à mener et à fédérer les pays voisins autour des mêmes contestations, comme par exemple contrarier l'installation de l'Africom sur le continent africain. Le pouvoir voudrait par ailleurs peser dans la diplomatie internationale de façon anti-hégémonique à travers la réactivation du mouvement des non-alignés. C'est une manière de consacrer une forme de multipolarité qui participe finalement à remettre en cause le statut de l'Amérique et de ses alliés. Cependant, cette posture fragilise aussi la position des BRICS avec lesquels ont été signés des accords stratégiques et qui voudraient se poser comme la voix du Sud. Malheureusement, notre pays n'aura ni bloqué la croissance du nombre de bases et des effectifs militaires américains en Afrique, ni empêché la Chine ou la Russie, mais aussi les EAU, la Turquie ou le Japon de disposer, à leur tour, d'installations militaires sur le continent. La France, avec laquelle a été paraphé un partenariat d'exception, s'implante, quant à elle, durablement dans le Sahel, à travers le G5, obligeant l'ANP à rappeler qu'elle n'a rien à faire dans la région. Les efforts de l'Algérie qui aura effacé la dette de différents pays africains, qui aura prêté de l'argent à la Banque africaine pour le développement, qui contribue à la réalisation des objectifs du NEPAD et à la constitution d'un marché unique africain sont insuffisamment récompensés. Il n'y a que sur la question sahraouie que le succès aura été au rendez-vous. L'impact systémique à travers son poids dans l'Union africaine, laisse comprendre que la sphère d'influence algérienne est soumise à d'autres…influences.

Telle qu'elle s'exprime la politique étrangère algérienne paraît ne pas tenir suffisamment compte des nouvelles réalités du monde. Elle anticipe sur la question de sécurité nationale mais semble sous-estimer la problématique de la sécurité internationale. Ainsi, il n'est pas sûr que la diplomatie actuelle appréhende à sa juste mesure la logique impériale derrière la multiplication des conflits. Parce qu'ils ne finissent pas, elle semble y voir une impuissance des états-Unis. Mais ne devrait-elle pas plutôt faire le constat d'une volonté de s'implanter, durablement, sur de nouveaux territoires ? Elle se méprend sur le slogan «America first», sur le passage de l'interventionnisme à ce qui apparaît comme un repli sur soi, sur la conversion des USA au protectionnisme au détriment de leur rôle de bras armé de la mondialisation néolibérale. Trump n'a-t-il pas démantelé et fait disparaître les quelques règles et mesures régulatrices de la finance prises sous Obama dans le cadre de la loi Dodd-Franck ? Notre diplomatie ne voit pas combien Washington veut garder le monopole sur la technologie, la finance, l'accès aux ressources naturelles, la communication et les médias, les armes de destructions massives. Ou alors elle compte sur l'inéluctabilité du déclassement des USA et sur leur disponibilité à l'accepter. Deux évolutions qui devraient au moins prêter à questionnement ! Malgré toute la prudence dont elle peut faire preuve, elle n'est pas consciente que l'«émergence» d'États sur le devant de la scène engendre un déséquilibre systémique et distributif de pouvoirs que les USA veulent contrôler et orienter dans le sens de leurs intérêts. L'originalité de sa démarche qui contribue à structurer l'environnement régional, en jouant le rôle d'un état-pivot, n'empêchera pas l'Algérie d'apparaître aussi «révisionniste» que les BRICS, aux yeux des dirigeants américains.

De la même manière, il n'est pas sûr que la posture algérienne vis-à-vis de ses partenaires euro-méditerranéens ait renforcé la position internationale de notre pays. Toutes les initiatives semblent au point mort. Que ce soit le processus de Barcelone instauré en 1995, le dialogue des 5 +5, l'Union méditerranéenne puis l'Union pour la Méditerranée. Le pouvoir découvre même que l'accord de partenariat ne venait pas conclure une période de divergences économiques et politiques mais ouvrait une nouvelle phase de confrontation commerciale et géostratégique. Le pouvoir, pris par l'illusion que les écarts de développement paraissaient réductibles sans réformes internes démocratiques et sans rupture en faveur d'une économie productive, paraît découvrir que l'espace euro-méditerranéen, pensé par et pour l'Europe, est conçu par ses partenaires comme une région périphérique de l'Europe et une frontière identitaire et culturelle. Cette conception était pourtant lisible dans le refus de voir la Turquie adhérer à l'UE et dans la politique de voisinage qui confirme un partenariat inégal. Du coup, au lieu de favoriser un rapprochement, le dialogue des cultures promu par le pouvoir a participé à essentialiser les différences autant que la notion de choc des civilisation. Cette orientation de la politique extérieure soulignait combien le pouvoir restait enfermé dans des contradictions et se fondait sur une conception de l'identité nationale qui refuse de s'inscrire totalement dans la modernité, la citoyenneté et la démocratie.

L'ajournement de la solution de la crise de la nature de l'État nous place dorénavant devant de nouvelles conditions contraignantes et incertaines au plan international. Le monde veut sortir d'une zone de turbulences et nous nous retrouvons, pour reprendre une expression chère à Hachemi Chérif, face à une sorte de chaos brownien, mais cette fois à l'échelle du monde et non plus seulement à la dimension de l'Algérie. La diplomatie est restée enfermée dans la posture défensive poursuivie par Bouteflika. Les errements et le désarroi du pouvoir ont jeté le trouble dans l'analyse, la compréhension et la prédiction des mutations en cours ou à venir des relations internationales. Il nous faut maintenant reconsidérer la politique étrangère de façon audacieuse, rebattre les cartes. La présidentielle de 2019 doit être l'occasion de dire que, alors que le pouvoir se présentait en héritier d'une diplomatie offensive, il tournait le dos à ce qui en constituait le substrat : la volonté de consacrer les droits du peuple en édifiant une Algérie démocratique et sociale. Ce n'est qu'en renouant avec ce projet de «l'époque des maquis» que nous pourrons doter notre pays d'une politique étrangère qui participe à la sortie du despotisme néolibéral adossé à la rente. Cet État incarné par Bouteflika et les compromis explicites ou implicites qu'il a portés doit être maintenant pourvu d'une diplomatie qui fera de l'Algérie la Mecque des démocrates.

Pour parvenir à transformer notre politique étrangère il faudra s'appuyer sur le développement de la conscience, de l'esprit démocratique et de l'action de la société alors que Bouteflika s'est appuyé sur des réseaux bureaucratiques, sur les connivences qu'il a entretenus avec certains dirigeants arabes et sur l'instrumentalisation des médias. Il a tourné ainsi le dos à des expériences comme celles de l'équipe nationale du FLN ou de sa troupe de théâtre. Pourtant le rôle joué par les journalistes, les artistes et intellectuels dans l'isolement international du terrorisme islamiste ou celui de la jeunesse à Omdurman, à l'occasion du match de football entre l'Algérie et l'Égypte, ont montré que d'immenses réserves patriotiques et démocratiques sont disponibles pour renforcer notre politique étrangère. Elles permettraient une diplomatie offensive, offrant à l'Algérie les moyens de peser de manière positive dans les changements en cours dans le monde. Mais pour cela il faudrait un renforcement du front intérieur que le pouvoir a affaibli en contrariant la marche résolue vers un état de droit démocratique.

Seule une politique réellement démocratique pourra garantir que soient instaurées dans tous les pays une liberté et une démocratie sans restrictions, contre toutes les parapluies nucléaires imposés ou non, contre tous les pillages et toutes les interventions. La solution aux défis colossaux posés par le conflit entre les tenants d'un monde unipolaire et d'un monde multipolaire est un monde démocratique. Pour que son édification soit moins coûteuse et plus complète, le nouveau monde ne doit pas émerger de la guerre mais de ruptures démocratiques à l'échelle de tous les états. Mais ce que nous observons n'est pas rassurant. La guerre menace, à cause de la faiblesse, de la désunion, du bas niveau de développement, de l'ignorance des enjeux dans tous les pays et le fait que les forces qui ont bien compris la situation et réclament un monde démocratique soient peu nombreuses. Pourtant, malgré tout, des premiers pas ont été accomplis en direction d'une solution démocratique. Bien que les mensonges les plus grossiers circulent à propos de la situation internationale, que les journalistes sont entravés dans leur travail, que de nouvelles législations préparent la censure au nom de la lutte contre les fake news, partout les sociétés contestent les politiques menées au plan national par leurs états respectifs. Et partout les luttes sociales et démocratiques amèneront très rapidement les sociétés à clamer : Démocratie partout et pour tous ! Non à la guerre ! L'Algérie doit être de cette avant-garde. C'est pour porter ce projet que le MDS a investi Fethi Ghares pour être candidat à la présidentielle de 2019.

*Secrétaire général du MDS