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L'ambassadeur d'Egypte Omar Abou Eich au « Le Quotidien d'Oran »: Le Qatar a «été derrière la majorité des problèmes arabes»

par Interview Réalisée Par Ghania Oukazi

Quand on l'interroge sur les divergences qui sont apparues lors de la tenue à Alger du Conseil des ministres arabes de l'Intérieur, Omar Abou Eich préfère retenir que «l'essentiel est qu'il n'y a pas eu de disputes, tout le monde était sage.» Cependant, il ne prendra pas de gants pour accuser le Qatar de soutenir et financer le terrorisme.

Le Quotidien d'Oran : Le Conseil des ministres arabes de l'Intérieur a tenu le 7 mars dernier, sa 35ème session à Alger. Les Etats arabes se sont-ils entendus facilement sur des actions à entreprendre en commun ?

Omar Abou Eich : La réunion a permis de relever une convergence dans la nécessité de déployer des efforts pour lutter contre le terrorisme et aussi pour faire face au retour des combattants des pays étrangers. C'est une des surenchères les plus importantes qui s'impose aujourd'hui au monde arabe. Les Etats arabes n'ont pas le choix, ils doivent s'entendre sur une stratégie claire pour pouvoir y faire face.

Q.O.: Ces combattants sont-ils déjà revenus dans leur pays d'origine ?

O.A. Eich : Il y a eu des retours mais la grande majorité qui a quitté l'Irak et la Syrie -bien sûr à travers un pays tiers- a gagné la Libye. Je n'ai pas de nombre précis mais ce qui est sûr, c'est que ces combattants ont été envoyés en Libye -je dis bien envoyés- pour mettre encore plus en péril ce pays et aussi pour exercer des pressions pour que l'accord politique ait d'autres objectifs que ceux qui lui ont été fixés. Actuellement, il y a des contacts entre eux -Daech- et d'autres organisations terroristes comme Boko Haram et Aqmi certainement pour de nouveaux déploiements et de nouveaux plans.

Q.O.: Mais au regard «des allégeances» qui ont eu lieu par le passé, n'ont-ils pas le même agenda ?

O. A. E.: Effectivement, il y a une différence de nom seulement mais c'est le fanatisme qui les animent tous, leurs orientations et leurs supports logistiques et financiers sont les mêmes.

Q.O.: Pensez-vous qu'il y a parmi les Etats arabes ceux qui financent ces organisations terroristes ?

O.A.E. : Ils ont diminué un peu, mais ils continuent toujours de le faire. Si ça a diminué, c'est grâce aux pressions exercées par les pays occidentaux notamment les Etats-Unis, certains pays européens et certains pays arabes qui l'ont déclaré publiquement.

Q.O.: Vous pensez à quels pays arabes ? Et qui continue de financer le terrorisme ?

O. A. E.: Je pense principalement aux pays voisins du Golfe et l'Egypte. Dés le début, on a déclaré que le financement des groupes terroristes vient en grande partie de ce petit Etat qui continue aussi de s'ingérer dans les affaires internes des pays. Ce petit Etat a essayé à plusieurs reprises d'apparaître comme victime de telles accusations simplement pour gagner du temps et pour entretenir le statu quo. Mais à la fin, on sait que c'est son refus d'arrêter d'entretenir le terrorisme qui fait un peu augmenter les tensions des crises. Ce pays ne veut pas reconnaître que la solution se trouve entre ses mains.

Q.O.: Un pays voisin par lequel transite les terroristes pour rejoindre la Libye, un petit Etat qui finance le terrorisme, pourriez-vous le citer nommément ?

O.A.E. : C'est le Qatar bien sûr !

Q.O.: Pensez-vous vraiment que la solution au terrorisme dans la région dépend du bon vouloir de: Je ne sais pas s'il décide tout seul mais en général chaque pays prétend toujours qu'il a une souveraineté politique, c'est son cas. Donc, il est responsable de tout ce qui se passe.

 Q.O.: Dès le lendemain de ce que les Occidentaux appellent «le printemps arabe», le Qatar a été considéré par de grands analystes comme un prestataire de service. Ne pensez-vous pas que s'il l'est, c'est qu'il exécute des instructions d'une partie plus forte ?

O. A. E.: Parfois oui, parfois non. Si on veut exercer un certain rôle ou apparaître comme une force régionale capable de mener de grandes actions et pour être remarqué et bien vu, on fait des choses bizarres, on nage à contre-courant…

Q.O.: Aussi simple que ça ?

Par esprit de contradiction ?

O. A. E.: Pour être différent, pour se distinguer des autres…Vraiment, on n'arrive pas à comprendre certains comportements…

Q.O.: Si vous êtes sûr que le Qatar est responsable de la dégradation sécuritaire dans la région, quel intérêt a-t-il à le faire ?

O. A. E.: Son propre intérêt, c'est la dissolution des pays arabes. Nous savons qu'il a été derrière la majorité des problèmes arabes. Au lieu de dépenser son argent dans le développement, il ne fait que financer le fanatisme et les actes terroristes, partout…

Q.O.: L'Egypte, l'Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et le Bahreïn ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar en 2017…

O. A. E.: Non, les relations ont été déjà rompues avant par l'Egypte, on a retiré notre ambassadeur de Doha fin 2013. Les trois autres pays l'ont fait en 2014 pour un certain temps. Parce qu'après l'accord qui a été signé entre l'Arabie Saoudite, les EAU et le Qatar, leurs ambassadeurs ont repris leurs postes respectifs. Mais pas pour longtemps, puisqu'ils ont vu que Doha n'a pas respecté ses engagements et que la situation s'était complètement détériorée.

Q.O.: Dans vos précédentes déclarations, vous avez aussi accusé la Turquie de financer le terrorisme. C'est toujours le cas ?

O. A. E.: ça continue, ce pays essaie de manipuler tout le monde en parlant de démocratie et des droits de l'Homme, mais ni l'un ni l'autre ne sont respectés chez lui… Il y a aussi son ingérence dans les affaires internes des Etats. Il y a quelques mois, on a débusqué des tentatives de manipulations et d'interception (écoutes) des transmissions en Egypte par un réseau de serveurs turcs envoyés par la Turquie. Il y a aussi ce bateau qui a été intercepté ces derniers temps, près des côtes grecques, transportant des armes et qui se dirigeait vers la Libye. La Turquie a prétendu que son bateau se dirigeait vers l'Ethiopie alors que c'était la destination libyenne qui était directement visée.

Q.O.: Lors de la tenue de la réunion du CMIA à Alger, plusieurs ministres arabes de l'Intérieur ont accusé l'Iran de financer et de soutenir les groupes terroristes. L'Egypte partage-t-elle cet avis ?

O. A. E.: Pour nous, la sécurité nationale des pays du Golfe est une ligne rouge. Notre sécurité nationale commence à partir de celle des pays du Golfe. L'Egypte est contre toute sorte d'ingérence dans les affaires internes des Etats.

Q.O.: La lutte contre le terrorisme peut-elle être menée par les Etats arabes alors que de profondes divergences les séparent ? Le CMIA a-t-il permis d'opérer des rapprochements entre eux ?

O. A. E.: Oui, bien sûr. Toutes les résolutions ont été adoptées sans aucun problème. Il y a un avancement… Au moins, on a évité d'entrer dans des disputes. On s'est concentré de plus en plus sur le fond de notre réunion.

Q.O.: Pourtant, il y avait de l'électricité dans l'air. Les Saoudiens et les Qataris se sont bien évités les uns les autres ?

O. A. E.: Ils ne se sont pas disputés…

Q.O.: Certains échos des coulisses laissaient entendre qu'il fallait à l'Algérie de négocier durement pour éviter la confrontation entre les deux délégations. Sinon, pourquoi la réunion a-t-elle commencé à 12h alors qu'elle était prévue à 10h30 ?

O. A. E.: Non, dès le début, la séance inaugurale devait commencer à 12h. L'essentiel est qu'il n'y a pas eu de dispute entre eux. Tout le monde s'est concentré sur le fond.

Q.O.: Il n'y a eu aucun échange, bon ou mauvais, entre eux ?

O. A. E. : Non, du tout. Il y a eu des réunions bilatérales entre les ministres arabes mais aucune avec les Qataris. C'est le cas de l'Egypte.

Q.O.: Saoudiens et Qataris sortaient de la salle à chaque fois que les uns ou les autres prenaient la parole…

O.A.E. : Ce qui est bien, c'est qu'il n'y a pas eu de disputes. Tout le monde était sage.

Q.O.: Comment pensez-vous régler ce problème de relations diplomatiques ?

O.A.E. : On refuse de s'en encombrer tant que les Qataris n'auront pas changé de position.

Q.O.: Y a-t-il une médiation américaine pour dégeler la situation ?

O. A. E.: Il y a une médiation mais il n'y a pas de détail à ce sujet. Mais qu'est-ce qu'une médiation peut faire ? Tout le monde sait très bien qu'il ne faut pas utiliser la médiation pour donner un nouveau souffle aux Qataris parce qu'ils pensent que c'est effectivement un support pour conforter leur position alors que ce n'est pas le cas. Il vaut mieux exercer les pressions nécessaires pour qu'ils changent de cap et de stratégie vis à vis des pays arabes.

Q.O.: Mis à part les Américains, qui des pays pourraient les en convaincre ?

O. A. E.: Il y a depuis quelques temps, une médiation du Koweït mais personne n'arrive à les convaincre de changer de conduite.

Q.O.: Le Qatar doit bien se défendre alors ?

O.A.E. : Les Qataris ne font que nier alors que tout le monde sait qu'ils abritent chez eux les leaders des mouvements terroristes, ils utilisent toujours cette chaîne diabolique qu'est El Jazzera de façon à faire prétendre beaucoup de choses alors qu'on peut prouver le contraire… Qu'est-ce qu'on veut de plus comme preuves ?

Q.O.: L'Egypte a-t-elle beaucoup de combattants en Irak ou en Syrie ?

O.A.Eich : Il y en a très peu, dans leur grande majorité, ils sont peut-être déjà morts là-bas. Ceux qui sont restés vivants ne pourront pas rentrer parce que nous leur avons fermé toutes les issues soit à travers la bande de Gaza, soit à travers la mer, ou à travers la Libye. Les deux premières frontières sont hermétiquement fermées. Reste la Libye, l'Egypte a lancé récemment une opération militaire pour contrôler toutes les frontières en même temps.

Q. O.: Des blindés ont été en effet, déployés à la frontière entre l'Egypte et la Libye. Est-ce un signal pour des interventions militaires sur les territoires libyens comme ça été le cas auparavant, entre autres après l'assassinat des Coptes égyptiens ?

O. A. E.: L'opération a été programmée depuis longtemps pour mettre fin à toute forme d'ingérence par tous les axes frontaliers. De temps en temps, on bombarde des 4X4 chargés d'armes qui essaient de passer les frontières égyptiennes pour déstabiliser le pays. Ce sont des frappes qui sont menées sur le sol égyptien. Au début, le contrôle sécuritaire était très faible mais aujourd'hui, les opérations militaires sont menées de sorte à ne laisser nulle part aucun support logistique ou financier, ou des incursions de terroristes, et aussi pour défendre nos intérêts économiques en pleine mer. On a entendu le ministre des Affaires étrangères turc dire qu'il n'approuvait pas l'accord conclu en 2014 fixant les frontières de la zone économique entre l'Egypte et Chypre… L'essentiel est que cet accord a été déjà enregistré aux Nations Unies. Nous avons commencé la production du gaz naturel de sorte à élever le taux d'autosuffisance du pays pour les besoins du développement. A partir de l'année prochaine, il y aura une partie de la production qui va être exportée vers l'étranger. Chypre a commencé à exploiter sa propre zone économique. Ce qui dérange la Turquie puisqu'elle a envoyé ses frégates pour contraindre les sociétés italiennes d'arrêter leurs projets d'exploitation.

Q. O.: L'Egypte n'importe-elle plus de gaz naturel de l'Algérie ?

O. A. E.: On a importé du gaz naturel algérien en 2015 et 2016 parce que la demande égyptienne avait augmenté et la production locale ne suffisait plus. Nous en avions besoin pour nos projets de développement en électricité. On a arrêté à partir de 2017, depuis que nous avons lancé d'importants projets dans le domaine de la production qui nous ont permis de devenir autosuffisants. L'Egypte importe toujours le gaz butane de l'Algérie mais en petite quantité parce qu'il y a eu une extension du network pour le gaz de ville à travers d'importantes régions du pays. On n'en est plus dépendant comme avant.

Q. O.: Les échanges entre les deux pays s'évaluent à combien ?

O. A. E.: Ils atteignent actuellement 700 millions de dollars depuis l'arrêt des exportations du gaz naturel. Mais les investissements mixtes dépassent les 3,5 milliards de dollars. Des sociétés égyptiennes activent en Algérie dans la construction, la cimenterie, l'industrie pétrolière, la fabrication de câbles électriques et générateurs… La société égyptienne qui fabrique les câbles en Algérie lui couvre 50% de ses besoins nationaux. La société exporte en Italie, en Espagne, en Afrique… Même l'Egypte en a importé en 2016 de chez cette société.

Q. O.: Il y a beaucoup de monde devant la porte de votre ambassade. C'est pour les visas ? Est-ce qu'il y a toujours des étudiants algériens en Egypte ?

O. A. E.: Il n'y a plus beaucoup d'étudiants parce que l'enseignement s'est diversifié partout. Les Algériens qui demandent le visa, c'est en général pour passer des vacances en Egypte.

Q.O.: Question inévitable, l'Egypte délivre combien de visas pour les Algériens ?

O. A. E.: De notre part, on a déjà introduit des facilités pour l'octroi des visas aux Algériens. En 2017, on en a délivré 41.000 contre 31.000 en 2016, 22.000 en 2015 et 4 850 en 2014.

Q. O.: Les élections présidentielles égyptiennes se tiennent ces jours-ci avec combien de candidats ? Le président Abdelfattah Sissi se représente pour la deuxième fois…

O. A. E.: La majorité des présidents à travers le monde se représentent toujours pour un deuxième mandat parce qu'il n'y en a aucun qui peut tout faire en un seul mandat. Le président Sissi a lancé beaucoup de projets dont la majorité est en phase d'exécution. Il a déjà mis le pays sur les rails. Son deuxième mandat sera certainement plus productif. Les élections se tiennent avec deux candidats.

Q.O.: Deux candidats seulement ?

O. A. E.: Au début, il y en avait plusieurs mais beaucoup n'avaient pas les critères requis. L'un d'entre eux, un militaire, n'a pas respecté le règlement militaire pour présenter sa candidature. Le vote se tient à l'étranger ces 16, 17 et 18 mars et en Egypte, les 24, 25 et 26 du même mois.

Q.O.: Trois jours ?

O. A. E.: L'Egypte, ce sont 104 millions d'habitants et 26 gouvernorats. Comme le contrôle du processus électoral se fait par une commission juridique qui doit être présidée par un magistrat pour chacun des gouvernorats, ce n'est pas facile.

Q. O.: Comment se présente la situation sociale en Egypte ?

O. A. E.: La vie est devenue plus chère parce qu'on a pris des décisions difficiles pour sauver l'économie et essayer de la relancer. Pour la première fois, on a atteint 41 milliards de dollars de réserves de change. Pendant l'époque de Moubarak, elles étaient à 36, déjà elles ont augmenté de 5 milliards de dollars.

Q. O.: 41 milliards de dollars pour 104 millions d'Egyptiens, n'est-ce pas une équation difficile ?

O. A. E.: C'est peu, mais c'est un début. On doit opérer de grands changements dans les sphères économique et sociale. Nous avons stabilisé le flottement du taux de change, nous avons éliminé les subventions, du moins il en reste juste une tranche. En parallèle, on a mis en place des programmes socioéconomiques qui limitent les subventions à ceux qui les méritent.

Q. O.: Comment avez-vous procédé à leur identification ?

O. A. E.: Nous avons établi des cartes informatisées selon les revenus. Ce sont des cartes avec des points qui permettent de fixer les produits subventionnés auxquels leurs détenteurs ont droit. Nous nous donnons un an pour remplacer le système des subventions par celui nouveau qui cible ceux qui doivent en bénéficier véritablement. On a aussi mis en oeuvre des mesures incitatives pour encourager l'utilisation des énergies renouvelables. Celui par exemple qui s'alimente en électricité par les panneaux solaires peut, s'il a un excédent d'énergie, le vendre à l'Etat. On a 365 jours de soleil, donc on peut investir dans ce domaine. On fabrique déjà les panneaux solaires en Egypte à des prix appréciables. On diminue ainsi de plus en plus notre dépendance des hydrocarbures. Je voudrais annoncer qu'au début de l'année prochaine, l'Egypte aura une nouvelle capitale administrative. On va inaugurer le complexe administratif où se rassembleront tous les ministères. Même la présidence de la République et le bâtiment gouvernemental seront déplacés vers cette nouvelle ville qui se situe entre le Caire et le Canal de Suez.

Q.O.: Des visites d'officiels ou des programmes égyptiens en Algérie ?

O. A. E.: La ministre chargée de l'investissement et de la coopération internationale, Sahar Nasr, participera au forum arabo-africain qui se tiendra le 31 mars prochain à Alger. Ce sera une opportunité pour qu'elle prenne des contacts avec des responsables et des chefs d'entreprises algériens.

Nous préparons aussi à la fin du mois de mai la tenue à Alger d'un grand événement culturel pour célébrer les 55 ans de relations diplomatiques entre l'Egypte et l'Algérie. On en reparlera en temps voulu. Ce sera une grande surprise…