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Des dysfonctionnements sans fin: Rien ne va plus à la Santé

par Ghania Oukazi

Immergé dans des dysfonctionnements sans fin, le secteur de la santé est depuis plusieurs mois braqué sur les seules revendications des médecins résidents.

En grève depuis de longues semaines, les médecins résidents persistent dans leur entêtement à voir toutes leurs revendications satisfaites. A toute proposition de la tutelle, ils opposent une fin de non recevoir. Ils refusent toute négociation. Seul leur avis compte. Ils veulent absolument que le ministère se plie à leurs exigences quel qu'en soit le prix. A la réunion du dimanche dernier, la tutelle s'est dite favorable à la suppression du service civil pour certaines spécialités. Les grévistes rejettent la proposition et plaquent le cachet de l'irréversibilité à leur demande d'abrogation du caractère obligatoire du service civil.

Les médecins spécialistes occultent ainsi les grosses difficultés de fonctionnement du secteur de la santé et placent au centre de l'échiquier leurs personne, leurs seules revendications. Ceci étant, qu'ils travaillent ou qu'ils soient en grève, ils agissent au milieu d'établissements hospitaliers qui croulent sous la complexité et la difficulté de nombreux et sérieux problèmes. Evoluant sur une duperie, le secteur de la santé n'en finit pas de faire naufrage. Il suffit d'une virée dans les hôpitaux pour voir que la gratuité des soins n'est qu'un discours populiste d'un Etat qui se veut providence sans l'être. Les malades en savent ce qu'il en est réellement. «Depuis que je suis hospitalisée, on ne m'a fait que les analyses les plus courantes mais celles qui coûtent cher, je dois les faire parvenir moi-même à des laboratoires privés», nous fait savoir une jeune femme. «J'ai eu beaucoup de peine à ramasser 19.000 DA pour payer des analyses qu'on m'a demandé de faire à l'institut Pasteur. Mon époux doit ramener les flacons pour les prélèvements qu'on accepte de me faire à l'hôpital mais qu'il doit redonner à l'institut», nous affirme une autre. La pratique est courante. Le personnel médical en fait une exigence à tout patient qui se présente à eux, que ce soit à titre externe ou interne (hospitalisé).

Le gouvernement se fiche de la Constitution

Scanner, radiographies, formules, médicaments, quasiment tout doit être fait et payé par le patient. La gratuité des soins n'est qu'un slogan. C'est même une tricherie officielle. En la brandissant à chaque fois qu'il est question de vanter les mérites des politiques publiques et les transferts sociaux, le gouvernement fait dans le mensonge. Les malades paient sans rechigner. Ils n'ont pas le choix. Encore faut-il qu'ils soient admis sans difficultés dans les établissements publics. «On a voulu m'orienter vers des cliniques privées, mais là j'ai refusé parce que je n'ai pas les moyens de payer mon séjour. Heureusement que dans les hôpitaux publics, on n'est pas encore arrivé à nous faire payer l'hospitalisation ! ce serait grave pour les citoyens démunis», renchérit un patient mal en point. Justement, si l'on consulte la Constitution de 1976, son article 67 stipulait que «tous les citoyens ont droit à la protection de leur santé. Ce droit est assuré par un service général gratuit, l'extension de la médecine préventive, l'amélioration constante des conditions de vie de travail ainsi que la promotion de l'éducation(…).» Dans celle de 2016, on relève que l'article a été remanié comme suit «tous les citoyens ont droit à la protection de leur santé. L'Etat assure la prévention et la lutte contre les maladies épidémiques et endémiques. L'Etat veille à réunir les conditions de soins pour les personnes démunies» Il est vrai que la notion de «gratuité des soins» a été totalement supprimée mais il reste que l'Etat s'engage à prendre en charge les personnes démunies. Ce qui signifie que le secteur devra procéder par un ciblage des populations concernées pour leur assurer «les conditions des soins» comme le consacre la Constitution. Le discours politique n'est même pas corrigé. Ce sont les démunis qui paient la facture à un système de santé défaillant. Les nantis n'y pensent même pas. Ils sont admis d'office et pris en charge gratuitement, avec les honneurs.

Dans ce marasme ambiant, la santé n'a véritablement aucune valeur. Elle a été soldée sur l'autel d'une gouvernance prétentieuse qui prêche par défaut. Face à cette «ségrégation» entre gens aisés et citoyens démunis que le système de santé applique sans vergogne, il y a le comportement du personnel médical qui frôle les limites de l'insolence, ceci uniquement quand il s'adresse aux démunis. «C'est à peine si le médecin traitant nous explique ce que nous avons ou ce qu'il faut faire. Parfois, il ne nous parle même pas», se plaignent des malades venus de loin. Les femmes de salle (de ménage), elles, sont carrément des pique-assiettes ou des pique-sous. C'est sans aucune gêne qu'elles font le tour des malades pour quémander à manger, à boire et même des sous.

La déconfiture d'un secteur névralgique

«On est obligé de partager ce qu'on nous ramène de la maison, sinon on est mal vu», affirme une maman, garde-malade auprès de sa petite fille hospitalisée. Au nom de l'austérité, «même les portions et le nombre de parts ont diminué. Ça ne touche encore une fois que les démunis qui n'ont pas de quoi acheter à manger», nous renseigne un chef de service.

Les médecins, eux, ont leurs répliques à ces situations aussi désolantes en matière de soins à prodiguer et au pourquoi de leur paiement par les patients. «Tout le monde sait que plusieurs hôpitaux n'ont pas de scanners, de réactifs même pour un simple bilan thyroïdien, pas d'endoscope, pas de fibroscope, ce qu'il faut comme premiers soins pour les malades cardiaques, très souvent pas de traitements, on ne trouve plus de vitamine D, plus de Ventoline, comment peut-on travailler dans de pareilles conditions ?», s'interrogent nos interlocuteurs. Leur explication à ces «pénuries» est simple. «Au nom de l'austérité, on n'importe plus de nombreux médicaments et autres réactifs ou équipements, en affirmant qu'ils peuvent être produits ou fabriqués en Algérie, mais on arrête subitement leur importation avant que la production locale ne soit mise sur le marché. Les pénuries sont inévitables. Les responsables savent qu'on manque de moyens à tous les niveaux mais ils ferment les yeux», nous disent des médecins. «On s'est empressé de construire des universités et facultés de médecine partout dans le pays alors que le gouvernement sait que l'encadrement et les moyens de les équiper font terriblement défaut», affirme un professeur chef de service, dépité. Il rappelle que «nous avons proposé de former des médecins des régions du Sud pour qu'ils puissent travailler sur place, on a parlé de formation pas dans une fac de médecine mais collégiale, on devait créer en 2011 déjà, un collège de professeurs pour assurer cette formation, mais personne n'est passé à l'action». Notre interlocuteur est persuadé que «le mal est profond depuis longtemps, avec ces grèves de plusieurs corps du secteur, on cherche le pourrissement, on l'a atteint ; le secteur de la santé est aujourd'hui bloqué !» Pour des infirmières que nous avons croisées, «la santé ne peut plus se relever dans pareilles conditions, il faut tout réinventer !» Et si chacun s'acquittait de ses tâches au lieu de palabrer ?

Quand l'esbroufe s'érige en mode de gouvernance

«Impossible ! Personne ne peut travailler, on forme des équipes, chacun a sa mission, son geste, mais on se complète ; si un de nous rate, la chaîne est rompue ; ça ne marche pas», renchérit l'une d'entre elles. Il est difficile de croire que le corps médical a depuis de longues années fonctionné dans cette atmosphère de déliquescence effroyable sans réagir. Les malades s'en sont pourtant plaints depuis très longtemps. Les hôpitaux ont toujours été des mouroirs. Beaucoup ne s'en sortent pas vivants à cause de l'absence de moyens, du laisser-aller, de l'arrogance, de la suffisance, de la prétention et d'un orgueil mal placé. Le tout est diligenté par une gestion politique incompétente, esbroufeuse et désuète. Les politiques publiques de tous les secteurs n'ont jamais été évaluées. La réforme hospitalière ne l'est que par le nom.

Le gouvernement semble faire l'autruche à chaque fois qu'un vent de mécontentement souffle sur le pays. Le temps que la bourrasque passe. Mais les dégâts sont énormes et les séquelles indélébiles. Les corps de la santé continuent de s'agiter l'un après l'autre. Aujourd'hui et demain, ce sont les internes en médecine qui tiennent le piquet de grève. «Considérant la situation précaire que vit l'interne en médecine, la charge considérable de travail qu'il endosse en effectuant parfois des tâches qui ne relèvent pas de ses devoirs(…), considérant les conditions désastreuses dans lesquelles nous sommes amenés à effectuer nos gardes(…), et enfin, devant l'injustice dont souffrent nos aînés les résidents et devant le silence assourdissant de la tutelle face à leurs revendications(…), de ce fait, nous recourons à une grève de deux jours (6 et 7 février en cours ndlr)(…)», écrivent-ils dans leur communiqué du 29 janvier dernier. «Cette grève pourrait être renouvelable en l'absence de solutions sérieuses de nos revendications légitimes», préviennent-ils. Statut de l'interne, confection de la charte de l'interne, encadrement pédagogique et meilleure formation(…), un présalaire et une prime de contagion(…), amélioration des conditions d'exercice des gardes(…), sont, entre autres revendications, consignées dans ce communiqué. La contagion est bien là. Le secteur poursuit sa déconfiture sous le poids des mouvements de contestation et confirme si besoin qu'il a perdu tous ses repères à commencer par l'éthique et l'humilité qu'il se doit de faire valoir.