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Egypte: le livre, la publicité et les pharaons

par Notre Envoyé Spécial Au Caire : El Yazid Dib

Le Caire ne nous rappelle pas uniquement un match. Il nous hisse au niveau de la grandeur de Nasser et de la notoriété arabe. C'est le mariage d'amour de Cléopâtre-Séléné, fille de la Reine d'Egypte avec Juba II, un Roi et un érudit algérien.

C'est aussi la solidarité de 1967 et de 1973. C'est la culture en somme. Rivarol, un artiste-écrivain du 18ème siècle disait « Les pyramides d'Egypte sont les plus anciennes bibliothèques du genre humain » Entrouvrons un peu la porte.

Le rêve et l'illusion

J'ai refusé plusieurs opportunités d'aller en Egypte. Je me disais que c'est un pays arabe et musulman qui doit nécessairement ressembler, en tous points, au mien. J'appréhendais des choses, j'en rêvais d'autres. J'aurais voulu partir déguster un gala en live d'Abdelhalim Hafez ou d'Om Keltoum ou siroter un thé au bord du Nil.

Des scènes de films classiques défilent dans mon crâne où je vois encore les géants de l'écran, les icônes du cinéma égyptien. Des scénarios d'Ihssan Abdelkaddouss ou Youcef Chahine. J'espérais le faire cette-fois autrement.

Chaque voyage se passe, d'abord, dans les cavités de ses propres méninges. Il se rend, ensuite, en un ensemble d'étapes mobiles où l'on n'a qu'à courir des distances, subir des aléas et savourer la découverte et l'inédit. L'on a recours, cependant pour un pays que l'on compte voir pour la première fois, à ses propres connaissances ramassées au fils des ans, de lectures épiques et historiques, de récits d'amis, de survenance d'évènements majeurs et, enfin, de ses propres illusions. Ainsi un voyage reste, toujours, une sortie et une entrée qui ne cesseront de se succéder, au gré du devoir, de la disponibilité ou de la villégiature. Ce voyage en Egypte n'avait, pour moi, aucune obligation d'aucun genre, si ce n'est cette propension à vouloir, tant que faire se peut, aller découvrir un pays si grand par son histoire. Ce voyage était possible et justifié car culturellement bénéfique. Le Salon international du Livre du Caire est l'une des manifestations livresques des plus fréquentées. Je voulais y être en séance de dédicace et mon éditeur a vaillamment acquiescé mon vœu. Je savais que rares seraient les lecteurs francophones et que l'on ne va pas se bousculer devant ma tablette de signature, moi qui ai commis chez l'ENAG « La brume et le brouillard » Le temps était clément à la descente d'Egypt-air. Même en y étant, le séjour en hauteur, en vol qui avait duré presque quatre longues heures s'est passé en douceur, en musique et dans le charme de l'accueil à bord de cette agréable compagnie. Air-Algérie ? Oui, une grosse boîte qui croule hélas sous les coups de ses propres enfants. Un pavillon qui a fait l'honneur et la fierté du pays et que certaines maléfiques stratégies tentent d'en abuser afin de le mettre sous un label de privatisation. Bref.

Le pub-Caire

Notre chauffeur taxieur arborait un sourire permanent et nous inondait de ces formules d'accueil, de bienvenue et de respect que seuls semble-t-il, les moyens-orientaux savent, savamment débiter. Assis en première, soit dans le siège-avant toute mon attention visuelle était comme happée, volée, arrachée par ces immenses panneaux lumineux qui jalonnaient la route et se placardaient dans les immeubles et édifices. Ils font, certes, de l'éclairage public dont les charges électriques sont à la solde des annonceurs et non pas de la municipalité d'où une économie conséquente pour la collectivité ; mais suscitent la tendance à dépenser pour les autochtones et non pour le visiteur. Le visiteur que j'étais faisait une autre lecture. Comme il est de savoir public, derrière chaque panneau se positionne une industrie. Minime soit-elle. C'est dire que la communication, à grande envergure, outre les grands médias audiovisuels, se pratique là où le potentiel « client » passe plus de temps. La route. Le Caire, comme toutes les grandes métropoles est, notoirement, libellé pour son embouteillage. On y passe le temps à lire… les panneaux. Toutes les enseignes que j'ai eues à lire ne font pas de la ‘pub' aux grosses boîtes étrangères. Je n'ai pas eu à déchiffrer du ‘Coca Cola', du ‘Renault' ou ‘Société Général'e mais du ‘Cottonel' , du ‘Lait jrin land' et ‘Bank Alexandria'. Les p'tits produits et services locaux. Ces panneaux si au sens européen du terme communicatif, s'apparentent à des éléments pollueurs d'espace, ils ont, à mon sens, une didactique économiquement nationaliste formidable. En plus du consommer du ‘made in soi' et l'octroi de sens à la petite et moyenne entreprise nationale, ils agrémentent le paysage et éclaircissent les nuits. C'est de la sorte que Le Caire se transforme dès le crépuscule en ‘Pub-Caire' et s'intronise en un support multiple et coloré de publicité qui ne m'avait en rien agacé.

L'ENAG et les autres

Une entreprise publique à qui l'on confie, tel est le cas actuel, d'organiser en extra-territorialité, une manifestation aux couleurs algériennes. Elle l'a fait avec brio et d'immenses efforts. Ceux-ci se sont concrétisés, dans le bel agencement du pavillon Algérie.

Le tifinah juxtaposé à l'arabe indiquant fièrement le nom de l'Algérie, était arboré en son fronton pour la première fois, hors du pays, m'avait-on dit. Ceci renforçait notre appartenance identitaire. La participation de maisons d'édition privées nationales, pourtant facilitée par l'assistance que leur avaient fournie l'ENAG et les services de l'ambassade n'étaient pas à la hauteur de l'évènement. Il aurait été plus judicieux de les voir faire une percée dans ce cosmos concurrentiel redoutable, chacun dans son domaine d'intervention éditoriale, et ainsi réussir à placer les auteurs algériens dans le giron mondial de la sphère intellectuelle et livresque.

Une maison n'équivaut pas, seulement, à la présence physique du propriétaire ou d'un titre choisi à l'humeur et l'amabilité. Elle se mesure à sa capacité de pouvoir s'importer et avec ses produits et ses auteurs.

Le Salon du livre, un souk

Il y a, par définition, spatialement commerciale, la foire, le marché et le souk. Chacun de ces espaces aspire à son authentique motivation.

Si l'un est censé se mouvoir dans une organisation architecturale et mentale, l'autre reste admirable justement, dans son manque d'organisation.

Le marché est stratifié, organisé, agencé, le souk est une liberté sans limite. C'est son étymologie qui lui donne, sémantiquement, toute sa valeur.

A évaluer les affres et les dysfonctionnements du SILA, l'on ne saura, jamais, selon toutes ses éditions, à arriver à un consensus positif.

A voir le Salon du Livre au Caire, la même impression vous saute à la gorge mais vous arrime à un sentiment, si l'on compare les deux, que chez-nous l'organisation est un métier et une profession que pratiquent tous les exposants. Au Caire, les organisateurs ne semblent trouver, avec excellence, leurs repères que dans la désorganisation. L'espace est plus grand que celui de la Safex.

L'infrastructure est provisoire et occasionnelle. Seul le pavillon central, érigé en site officiel, sert de portail général et d'introduction en la matière. Les autres stands sont abrités qui sous un pan de chapiteau, qui sous un étal précaire. Le Salon, à la première journée d'ouverture, est devenu un souk à livres. Il tend à apparaître à nous, habitués à ne discerner ces manifestations, que dans le volet hard, physique et formel ; que l'on est dans une kermesse où l'on vend tout. Des livres neufs, usagés, d'occasion, anciens, nouveaux, revues, magazines, supports audio, vidéo, lettres de provinces, etc.

A vrai dire, je suis arrivé à surpasser mon ego de « structuré » et j'ai apprécié l'expression que ce souk m'avait donnée. Des livres presque à la criée, des « marchands », enfin, des libraires qui comme n'importe quel commerçant de rue vous accostent , en vous lançant « haya ! histoire ! droit ! religion ! économie ! littérature ! » . Un vrai marché populaire du Savoir. On n'a pas besoin de porter une cravate pour être dans un « salon ». Ici c'est à la tête de passer commande et à l'esprit de se rafraîchir des nouveautés ou de replonger dans les annales les plus lointaines du monde et de ceux qui l'ont ainsi pondu.

Mon ami El Hachemi, du Haut commissariat à l'amazighité, en véritable connaisseur, était en quête de l'histoire de l'écriture, de l'hiéroglyphique et de tous les signes graphiques. Moi aussi. J'ai trouvé du Malraux, du Gide et du Lamartine. Je cherchais les nôtres ; ils étaient seulement dans notre propre stand et pas tous. J'ai vu des trésors dans des livres que le temps avait ébréchés et ne m'avait laissé la possibilité pour au moins effeuiller leurs pages jaunies et me suis contenté, tout heureux de palper les jaquettes et de renifler les senteurs qu'ils dégageaient.

Au « Salon international du Livre du Caire » l'on n'est pas dans une ville ou sous un abri quelconque, l'on habite un livre. Et c'est impeccable.

Les Pyramides et Abou Elhoul

Ma pensée est allée avec une grosse hilarité, décevante en fait, en voyant le visage défiguré de la statue d'Abou Elhoul sculptée, me paraissait-il à même la roche à l'acte destructeur d'Abou marto qui a sévi avec son burin sur la beauté faciale et les seins d'une p'tite statuette Ain Fouara, à Sétif. Il semblait nous faire un clin d'œil épiant si jamais il y avait dans le groupe venu d'Algérie quelqu'un dissimulant un marteau et un burin. Nous n'avions que nos téléphones portables, beaucoup d'admiration et des cœurs remplis énormément de paix et d'amitié ce qui a rassuré le Sphinx de Gizeh.

A quelques mètres de ce modèle monumental qui semblait jaillir des entrailles de millions d'années, je me suis dit, que face au génie des hommes, il y a aussi leur agressivité. Certains nous créent le beau, d'autres le détruisent.

Ici c'est le temps avec ses vagues d'ensablement, ses caprices d'érosion qui malgré un classement mondial et une protection universelle a vaincu, quand bien même les bonnes volontés à le garder intact. J'ai imaginé agir les vents, les différences de climat, les effets solaires et surtout l'insouciance des hommes pour savoir comment ceux-ci procèdent, inconsciemment et naturellement, pour l'effilocher. Quant aux Pyramides, elles sont là bravant toutes les infortunes, enracinées dans le plateau terrestre et ne se prédisposent pas pour partir de sitôt. L'âge d'une roche se situe à la proximité de l'éternité. Comme les dieux mythologiques, la roche est immortelle.

Cependant, comme dans le Salon du livre, le zèle avec excès et sans discernement du contrôle des entrées, n'est pas apte à booster ton désir d'y retourner. En plus de l'espièglerie des chasseurs d'opportunités touristiques, voyant en tout visiteur néophyte une proie aisée à lui détrousser quelques livres égyptiennes, en surplus de ce qui demeure normal et exigible. Mais bon c'est la magie malicieuse du marchandage, entre un arabe et un arabe, qui a pris le dessus et nous sommes sortis à égalité.

Du moins nous le croyions. Enfin, ça se méritait, cette échappée belle en carrosse, à la huée d'un jeune cocher, qui par son martinet faisait souffrir le pauvre animal ‘El hantor', qui à son tour faisait malmener nos intestins, heureusement encore vacants. Il eut tout de même droit à beaucoup de remerciements et à quelques étrennes non sans une pincette d'humour purement sétifien.

Le Caire mythique que je n'ai pu voir

Par défaut de temps, j'ai juste flirté en passage avec le café «El fichaoui», et de «Mahfoudh Nagib».

Situés dans un environnement, certes restreint, exigus et populeux mais grands dans leur dimension culturelle, sont ces endroits qui poinçonnent Le Caire de par leur célébrité. «Khan-khalili», dont il s'agit, mérite sa gloire et toutes les légendes qui s'y rattachent. Le temps mon pire ennemi lors de ce périple n'a pas été tendre avec ma curiosité. Il s'est juste rendu permissif pour me laisser entrevoir furtivement, au pas de course, les longues et interminables passages et allées jonchés d'histoire, de saveurs, d'artisanat et de produits du terroir manufacturés, culturel et cultuel. J'ai vu, cependant, des cafés bondés de fumeurs de narguilé, des vendeurs ambulants de raghif et autres ingrédients locaux. J'ai défié ce sacré temps et me suis attablé à un café, plus que maure, pour délecter à n'en finir un café maison «mazbout».

C'était au détour d'une mise à profit d'une pause-café que l'on s'est laissé aller, au gré de l'appel de devoir, visiter ces repères. La prière du voyageur à la mosquée d'El-Azhar nous avait estampillé d'un arrière goût de l'inachevé que seul notre pouvoir de recourir à l'histoire de ce prestigieux monument du Savoir suffisait à amadouer notre ardeur. J'aurais voulu arpenter ses coulisses et entendre ses moments les plus forts. Son académie et son musée, ses hommes et son épopée, boire de ses psalmodies, ses incantations et ses psaumes.

Le sourire d'un ambassadeur

Je crois avoir lu quelque part et l'avoir vu de près, chez Lamamra, ancien ministre des Affaires étrangères, que le sourire chez un ambassadeur est une arme fatale. Il peut toutefois, apparaître comme un élément de séduction, une prédisposition d'ouverture à une négociation. Chez M. Larbaoui notre représentant diplomatique au Caire et auprès de la Ligue arabe, ce sourire à notre égard n'a rien à voir avec ce souci d'émerveillement ou un quelconque devoir d'ouverture de négociations, ni un besoin d'encharmement. Je ne suis ni un partenaire diplomatique, ni une partie à négociation. Chroniqueur et homme de lettres que je prétends être; il m'avait donné l'impression que j'ai eu à vérifier et à constater que lui aussi est un grand bibliophile. Le sourire qu'il arborait face au groupe, veillait à agrémenter notre court séjour, en sachant déployer, opportunément, l'énergie de sa jeune et dynamique équipe.

Quand on a été un handballeur de dimension internationale, sous un tricolore coaché, par un Mirsea Costache, l'on ne peut que garder cet esprit chevaleresque et galant que se partageaient les Lamdjadani, Bouzrar, Chebira et tant d'autres. La diplomatie, comme le handball, exige une discipline, une courtoise et un fair-play. Le sourire en vaut ainsi un jeu collectif d'une ricoulette ou d'un schwenker.

Ce que j'ai rapporté dans ma musette

Rien de spécial. Pas même un souvenir en médaillon de Chéops ou de Ramsès. Juste la tête pleine de dégoût de ne pas avoir énormément de temps pour compulser tel qu'il se doit « la grande bibliothèque du monde ». Il y a, aussi, cette amertume de n'avoir pu ouvrir les livres que j'ai effleurés, les mosquées, les églises, les placettes, les beaux endroits que j'ai entraperçus en voiture, au travers de ma vitre de passager. Le regret qui me morfond tend à se dissiper, dans la mesure où je compte récidiver, une autre fois, avec dans ma besace de voyage que du temps et de la passion. Ce sera ma première visite en Egypte, en effet, car celle qui vient de se terminer n'est qu'une lecture rapide d'un grand menu. Une compulsion d'un sommaire. Elle ne compte que pour ouvrir un appétit et aiguiser davantage l'intérêt culturel qui sied à ce déplacement dans un si riche et grand pays. Je me suis empêché volontairement, de parler de situation politique. Je laisse le soin au temps et aux évènements à venir qui s'annoncent en abondance de me chuchoter, éventuellement, les muses d'inspiration d'une prochaine contribution.